La laine de lacaune trouve preneurs à la filature Colbert
En Aveyron, la filature Colbert transforme depuis trois ans la laine des brebis lacaune en isolant, en feutre de paillage… ou en tapis de yoga. Une manière de valoriser localement cette laine disponible en grands volumes, et de redonner du sens à sa collecte.
En Aveyron, la filature Colbert transforme depuis trois ans la laine des brebis lacaune en isolant, en feutre de paillage… ou en tapis de yoga. Une manière de valoriser localement cette laine disponible en grands volumes, et de redonner du sens à sa collecte.
« Cela fait quarante ans que la laine est vue comme un déchet ! » Le projet de monter une filature en Aveyron est parti d’un constat : celui que les laines de lacaune ne sont quasiment pas valorisées en France. « Seules 4 à 5 % des laines françaises sont transformées en France, et ce sont surtout des laines fines destinées au textile. La laine de lacaune, elle, est très rustique. Dans le meilleur des cas, elle est exportée en Chine », constate Jean-Philippe Lignon, directeur de la filature Colbert. Or, l’Aveyron compte quelque 620 000 brebis laitières en AOP roquefort, produisant entre 800 grammes et 1 kilo de laine par an. « Un gisement quasiment inépuisable ! ».
Une laine avec du rebond
En 2019, l’association des producteurs de lait de brebis de l’Aire roquefort (APLBR), le Crédit agricole et un investisseur privé se sont associés sous la houlette de Jean-Philippe Lignon, pour investir dans la création de la filature Colbert, à Camarès. Après avoir reconstitué une ligne de production avec des machines de seconde main, la filature commence à produire ses premiers voiles de laine fin 2022. Une production qui prend rapidement de l’ampleur, et se décline en deux produits phares 100 % laine : l’isolant et le feutre de paillage.
Les deux principaux produits obtenus sont des rouleaux d'isolant et du feutre de paillage. © D. Séailles
« Les fibres de la laine de lacaune sont courtes, difficiles à tisser, ce qui ne permet pas de faire du textile avec. Cette laine est plus adaptée pour des produits techniques », explique Jean-Philippe Lignon. La laine de lacaune est dotée d’un ressort naturel : soumise à une pression, elle ne s’affaisse pas et retrouve sa forme initiale. Une caractéristique idéale pour de l’isolant. « Contrairement à la laine de verre, ou de roche, il n’y a pas de risque d’affaissement. » Son caractère biodégradable et sa bonne capacité de rétention de l’eau en font aussi une bonne matière première pour pailler les sols.
150 tonnes de laine collectées
Ce sont ainsi 150 tonnes de laine brute, dite en suint, qui ont été collectées en 2025 par la société de transport Izard, auprès d’une centaine d’éleveurs en AOP roquefort. La laine en suint leur est payée 0,10 euros le kilo, sans exigence de propreté, ni de tri. La tonte se fait en mars, mais le ramassage de la laine est échelonné jusqu’à l’automne. Une fois collectée, la laine doit être lavée. Mais le seul lavage français, situé en Haute-Loire, s’est avéré trop petit pour traiter les volumes collectés. « La laine est donc envoyée en Belgique… en attendant d’avoir un lavage français de grande dimension. À part l’aller-retour en Belgique, tout est fait ici, à Camarès », assure Jean-Philippe Lignon.
La laine est réimportée sous forme de balles pressées, et est cardée à la filature Colbert. « Le mot "cardage" vient du mot chardon. Historiquement, on grattait la laine avec des chardons pour la peigner », précise Jean-Philippe Lignon. Les fibres de laine sont parallélisées pour former un voile, puis ces voiles sont superposés, et leurs fils sont entrelacés. Le feutrage est entièrement mécanique, sans eau et sans montée en température. On obtient ainsi une nappe de laine, de 0,3 à 17 cm d’épaisseur, selon sa destination : isolant, feutre de paillage… et bien d’autres produits.
Des produits très divers
L’isolant est commercialisé auprès de professionnels du bâtiment, tandis que le feutre de paillage trouve preneur auprès de jardineries, de pépinières, ou encore de communes. Mais depuis l’ouverture de la filature, les débouchés se sont multipliés. « Le bouche-à-oreille fonctionne bien. Les gens nous appellent en nous demandant comment utiliser notre laine. »
La filature s’est récemment lancée dans la production de rouleaux de laine plus fins, destinés aux tapis de yoga. Ceux-ci sont finalisés dans un atelier à Saint-Affrique, qui a ouvert en avril 2025, et commercialisés sous la marque Le Tapis de laine. « C’est un grand succès ! » Les autres pistes de valorisation ne manquent pas : emballages, garnitures de matelas ou encore housses funéraires biodégradables pour les animaux… « et encore, je ne cite pas tout », précise Jean-Philippe Lignon.
Redonner du sens à la collecte
La grande diversité de ces produits montre que la laine peut à nouveau faire partie de notre quotidien. « Voir ces produits finis permet de redonner du sens à la collecte de la laine », affirme Stéphanie Schock-Caradec, chargée de communication à l’APLBR.
Pour sensibiliser les éleveurs de demain, la filature collabore avec le lycée agricole de La Cazotte, à Saint-Affrique, pour enseigner le tri de la laine aux élèves. Elle accompagne aussi des projets d’élèves de l’école d’ingénieurs de Purpan, à Toulouse. Le but : changer la perception de la laine, pour ne plus la considérer comme un déchet.
Des perspectives de développement
En mai 2025, l’isolant de la filature Colbert, Isolaina, a reçu une appréciation technique d’expérimentation (Atex). « Nous sommes la seule entreprise française produisant de l’isolant en laine 100 % animale, sans thermo-liaison et sans plastique, à avoir reçu cette autorisation », se félicite Jean-Philippe Lignon.
En conséquence, la filature a pu contractualiser avec Point P, grande enseigne de matériaux de construction. « C’était inespéré d’avoir ce partenaire ! » Avec à la clé, Jean-Philippe Lignon l’espère, un débouché pour de gros volumes. « Malgré la crise du bâtiment, on constate que la demande en produits biosourcés se maintient plutôt bien. » Pour la filature, la prochaine étape est d’emménager dans un bâtiment plus spacieux et de se doter d’une deuxième ligne de production, dédiée à l’isolation. De quoi transformer des volumes de laine encore plus importants.
De la laine en vrac au produit fini
Que ce soit pour de l’isolant, du paillage ou des tapis de yoga, le procédé du cardage-aiguilletage reste le même. Seule varie l’épaisseur du produit fini, la nappe de laine.
1. Les balles sont passées dans une ouvreuse à balles, qui décompresse et aère la laine. Une balle de 300 kilos est utilisée par jour. La laine est entreposée dans des cases. Elle est poussée dans la chargeuse, qui alimente la cardeuse.
2. La laine passe dans un rouleau qui parallélise les fibres, pour en faire un voile.
3. Ces voiles sont superposés dans un étaleur-nappeur pour former une épaisse couche de laine. Il faut une épaisseur de 25 cm pour obtenir un tapis de yoga de 1 cm d’épaisseur. Enfin, l’étape d’aiguilletage entremêle les fibres des voiles superposés pour obtenir une nappe de laine.
4. Les deux principaux produits obtenus sont des rouleaux d’isolant et du feutre de paillage.