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Au Gaec La Clef des Champs : « Du temps libre et pas trop de capital pour trouver des repreneurs en production laitière »

En haute-Loire, la transformation fromagère, sans investissements démesurés, a permis à la famille Douix de vivre correctement et d’avoir du temps libre. Mais aussi de ne pas avoir trop de problème pour trouver des repreneurs. 

De gauche à droite : Quentin Pagès et la famille Douix (Patrice, Mireille, Florian et Laurène), anciens et actuels associés du Gaec La Clef des Champs, unis par la même « philosophie » du métier.
De gauche à droite : Quentin Pagès et la famille Douix (Patrice, Mireille, Florian et Laurène), anciens et actuels associés du Gaec La Clef des Champs, unis par la même « philosophie » du métier.
© B. Griffoul

L’humain avant tout. « J’aime faire mon boulot mais j’aime aussi avoir du temps libre », assure Laurène Douix, éleveuse à Blesle en Haute-Loire. À ses côtés, Quentin Pagès, sans lien familial, et Florian Douix, un cousin. Trois jeunes associés du Gaec La Clef des Champs réunis autour d’un même but : vivre correctement de leur métier et avoir une vie à côté de leur boulot. Ce qui se traduit en objectifs très concrets : gagner 2 000 euros par mois et prendre au moins cinq semaines de congés par an. Tous les choix stratégiques de l’exploitation en découlent, notamment les investissements.

Une vision du métier transmise par les trois associés de la génération précédente, les parents (Mireille et Patrice) et la tante (Martine) de Laurène. On comprend aisément que le nom du Gaec, créé en 1995, ne doit rien au hasard. « Nous avions déjà choisi ce nom pour l’EARL qui a précédé le Gaec, se souvient Mireille Douix. Comme objet, nous avions écrit : Mieux vivre et travailler moins. » Une vision qui « s’est forgée avec le temps sur le type d’agriculture que nous voulions mettre en place », explique Patrice, et portée par un engagement militant, du Larzac jusqu’à la Confédération paysanne.

Un confort financier et un confort de travail

 

 
Florian dans la cave d’affinage. Ensemencés avec des artisous, les fromages, de trois formats, sont affinés pendant 2 mois puis vendus sur des marchés et auprès de crémiers. © B. Griffoul

 

Mais la rémunération souhaitée n’est véritablement venue qu’à partir de la mise en place de la transformation fermière et de la vente directe en 1995. Mireille et Patrice Douix se sont associés avec Martine, la sœur de ce dernier, qui avait créé seule une petite activité de fabrication fromagère. Après la création du Gaec, l’activité s’est développée très rapidement pour atteindre le niveau actuel : 110 000 litres de lait transformés en fromages aux artisous (un acarien qui colonise la croûte pendant l’affinage). Une technologie simple (pâte molle non pressée) qui demande peu d’équipements.

Lire aussi notre dossier : Faciliter l'installation

Le Gaec livre en outre de 100 000 à 125 000 litres de lait bio à Sodiaal. « La transformation nous a amené un confort financier et un confort de travail, se souviennent les anciens associés. Un système avec 40 vaches et de la fabrication fromagère, ça se faisait bien à trois. Très rapidement, nous avons pu nous rémunérer à hauteur de 2 000 euros par mois et prendre cinq semaines de congés par an. Notre système restait simple et permettait de se faire remplacer facilement. » « La vente directe a été une révélation. Elle donne tout son sens au métier », ajoute Mireille.

Un ticket d’entrée raisonnable

Depuis 2014, les trois associés ont cessé leur activité et ont pu trouver sans difficulté des successeurs grâce à ce système qui rémunère correctement, laisse du temps libre et dont le ticket d’entrée est raisonnable. En 2014, c’est Laurène qui prend la suite de Martine, première à partir en retraite. Une installation réalisée après un BTS Acse et quelques années de salariat au contrôle laitier du Cantal. Mais, dès son entrée dans le Gaec, s’est posée la question du départ de son père prévu pour 2017. « Je sortais d’une situation avec vacances et week-ends, ce n’était pas pour me retrouver seule sur mon exploitation. »

Le Gaec a lancé un appel à candidature pour un poste de salarié en vue d’une future installation. Un seul candidat s’est présenté pour l’entretien : Quentin Pagès, tout juste 18 ans. « Il a mis un peu de temps pour prendre ses marques, se souvient Laurène. Mais, humainement, c’est quelqu’un de bien. Nous n’avons pas les mêmes façons de travailler et j’ai un caractère entier. J’ai dû accepter que les choses soient faites différemment. »

Des associés complémentaires mais interchangeables

À peine Quentin installé, le 1er janvier 2018, après avoir validé son BPREA, il fallait penser à la succession de Mireille dont le départ était programmé pour 2020. Une première embauche d’un salarié s’est soldée par un échec. De son côté, Florian Douix, après avoir beaucoup bourlingué, notamment en Nouvelle-Zélande, avait suivi une formation à l’Enilv (École nationale d’industrie laitière) d’Aurillac pour reprendre pied en France.

Son premier emploi dans une laiterie ne l’a pas convaincu de persister dans cette voie. En revanche, un remplacement à la fromagerie du Gaec lui a donné envie de s’installer en agriculture, projet qu’il n’avait jamais imaginé auparavant. C’est chose faite depuis le 1er janvier dernier. Il a en charge la fabrication fromagère et la vente, tandis que le troupeau est le domaine de Laurène, et le matériel et les cultures celui de Quentin. Une très bonne complémentarité des compétences mais aussi une volonté d’être interchangeable, pour pouvoir se remplacer à l’occasion des congés et week-ends ou en cas d’empêchement.

Un ticket d'entrée à 70 000 € pour une rémunération à 2 000 €

En 2014, Laurène a racheté les parts sociales de sa tante. Lors de la sortie de son père, une réévaluation du capital d’exploitation a été réalisée par Cerfrance Haute-Loire en croisant trois valeurs : économique, financière et patrimoniale. « Pour calculer la valeur économique, on estime ce que le repreneur pourrait mettre dans cette ferme pour pouvoir se rémunérer correctement, explique Angèle Herbet, conseillère de gestion. Le ticket d’entrée dans ce Gaec est de 70 000 euros pour une rémunération de 2 000 euros et un temps de travail maîtrisé. »

Trois ans plus tard, la reprise des parts par Florian s’est faite au même tarif. « Nous avons toujours considéré qu’il valait mieux ne pas avoir un capital trop important pour permettre l’installation, relate Patrice Douix. C’est sans doute pour cela que nous n’avons pas eu trop de problème pour trouver des repreneurs. Nous avons fait ce métier avec beaucoup de plaisir et nous sommes heureux de voir que des jeunes prennent la suite. Il y a des possibilités en agriculture pour bien vivre de son métier. Dans l’ambiance morose actuelle, il faut le dire, c’est un métier formidable. »

Avis d'expert : Angèle Herbet, conseillère Cerfrance Haute-Loire

« Une vision stratégique de l’avenir »

 

 
Angèle Herbet © B. Griffoul
« Comme dans tout Gaec, il peut y avoir des conflits. Mais les choses se disent et se règlent. Un consensus est toujours trouvé. C’est plus sain que dans des sociétés où il y a beaucoup de non-dits. Dans ce Gaec, il y a toujours eu une vision stratégique de l’avenir. Les choix de production, d’investissements, de commercialisation… découlent de cette vision stratégique. Les objectifs de revenu et de temps de travail, c’est-à-dire l’humain, sont le point central, la cohérence économique doit s’articuler autour de ça. C’est une approche assez rare en agriculture. Et, enfin, le fonctionnement sociétaire est très propre. Les rémunérations sont prises. Les comptes associés sont quasiment toujours à zéro. Tout est noté, y compris les avantages en nature. Humainement, c’est un Gaec très intéressant à suivre. Depuis dix ans, il n’a cessé d’évoluer. La nouvelle génération a pris sa place. Les décisions sont claires, ils s’y tiennent et ils avancent. »

 

Report des investissements pour maintenir les rémunérations

 

 
La stabulation a été agrandie avec un couloir d’alimentation (non visible à gauche), le tubulaire des logettes a été changé et un dôme éclairant rajouté. © B. Griffoul

 

Le Gaec La Clef des Champs s’est converti à l’agriculture biologique en 2016. Un virage bien négocié.

La stabulation a été agrandie et réaménagée en 2019 pour améliorer le confort des vaches. La salle de traite a été rénovée. Des méteils ont été mis en place pour renforcer l’autonomie fourragère et protéique. « Laurène a bien amélioré les techniques d’alimentation », reconnait son père. La production par vache a suivi.

Un secteur très affecté par les sécheresses

Mais, depuis deux ans, l’exploitation, située dans un secteur séchant, est très affectée par les sécheresses (30 000 € d’achats de fourrages en 2 ans). Le cheptel a été ramené provisoirement de 44 à 38 vaches. Malgré ces aléas et le doublement des annuités, les associés ont pu maintenir leur rémunération mensuelle grâce à la valeur ajoutée amenée par le bio (prix du lait et du fromage, aides à la conversion). Ils prévoient de compenser l’arrêt des aides par une augmentation du chiffre d’affaires fromage via une petite augmentation du volume transformé et une hausse progressive du tarif de vente. L’excellente qualité des fromages - médaille d’or au dernier Sommet de l’élevage - le permet aisément. De nouveaux investissements sont programmés pour améliorer l’efficience de l’atelier de transformation. L’étude prévisionnelle, réalisée lors de l’installation de Florian - prudente -, montre que les objectifs de rémunération sont atteignables.

« Les trois associés sont de bons gestionnaires qui n’hésiteront pas à annuler des investissements plutôt que de dégrader leur situation financière ou de baisser leurs rémunérations », commente Angèle Herbet. « Suite aux sécheresses, nous avons reporté des investissements, confirme Laurène. C’est ce qui stresse le plus, d’être aussi tributaire de la météo. »

Chiffres clés

95 ha dont 10 ha de céréales (la moitié en méteil), 28 ha d’ensilage d’herbe dont 5 ha de méteil
44 vaches (38 temporairement) à 5 500 - 5 800 litres
200 000 à 250 000 litres de lait dont 110 000 litres transformés en fromages aux artisous

Un système simple qui facilite l’organisation

Peu de congés pour les jeunes associés en 2019 car il y avait les travaux de la stabulation. Mais, après quatre semaines en 2020, l’objectif des cinq semaines est toujours d’actualité. Quant aux week-ends, chacun est libre une fois sur trois en hiver - le travail est fait à deux -, et une fois sur deux en été -, le travail est fait seul et Florian assure un marché le samedi matin. Les trois associés se réunissent le lundi matin et se sont partagé le travail administratif. « Nous pouvons nous organiser ainsi car le cheptel et la charge de travail ne sont pas énormes et le système est simple, assure Laurène. Le fait de livrer une partie du lait en laiterie est un gros confort de travail. Nous ne transformons pas le week-end ni pendant les vacances. »

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