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En méthanisation, la voie est grande ouverte à l’injection

Les projets de méthaniseurs en grandes cultures se multiplient, faisant la part belle à l’injection. Seule ombre au tableau : des tarifs de rachat qui pourraient évoluer à la baisse. Mais la filière se bat pour conserver des conditions favorables au développement du biogaz.

La voie de l'injection du biogaz dans le réseau est celle plébiscitée par les producteurs de grandes cultures en méthanisation.
© J.-M. Nossant/Archives

Combiner les avantages agronomiques des cultures intermédiaires avec une nouvelle activité source de revenus : la méthanisation séduit de plus en plus de producteurs de grandes cultures. La dynamique s’inscrit dans celle plus générale de la filière de méthanisation agricole. Jusqu’en 2017, une cinquantaine d’unités voyaient le jour par an. Depuis, le rythme s’est intensifié pour atteindre plus de 500 unités en fonctionnement au début 2019. L’État vise le millier d’unités à l’horizon 2023 et il se donne les moyens de ses ambitions : soutien au tarif d’achat de l’électricité (+ 20 % depuis 2011), extension des contrats d’achat de l’électricité de 15 à 20 ans, création en 2011 d’un tarif d’achat pour le biométhane injecté, subventions à l’investissement, réfaction sur le coût de raccordement… Résultat, de plus en plus de producteurs se penchent sur le sujet, y compris en grandes cultures, où les méthaniseurs avec des approvisionnements 100 % végétaux sont plus récents et plus rares. Il faut dire que les avantages sont intéressants : nouvelle source de revenus assurée sur 15 ans, valorisation des cultures intermédiaires, production avec le digestat d’un engrais organique…

Discussions pour développer les projets BioGNV

Parmi les différentes formes de valorisation du biogaz produit, les producteurs de grandes cultures sont surtout intéressés par celle de l’injection au réseau. Ils y trouvent une meilleure rentabilité que d’autres formes. « Aujourd’hui en cogénération (chaleur + électricité), on a plutôt des exploitations de type polyculture-élevage, car on peut y valoriser la chaleur et le prix est majoré quand on utilise des effluents d’élevage, explique Jean-Marc Onno, agriculteur méthaniseur dans le Morbihan et vice-président de l’AAMF, Association des agriculteurs méthaniseurs de France. En ce qui concerne le bioGNV (biogaz carburant), il y a une discussion avec l’État pour apporter de la rentabilité à ce type d’initiative. »

L’injection se déploie notamment en Île-de-France et en Hauts-de-France. « La moitié des projets en injection avec des Cive (culture intermédiaire à vocation énergétique) sont dans ces régions », informe Christophe Bellet, délégué développement biométhane chez GRDF. Le biogaz peut être injecté dans le réseau de distribution ou dans le réseau de transport, auquel cas il doit être comprimé au préalable.
Une troisième solution existe : le gaz porté (lire encadré), quand le réseau est trop loin. « 85 % du territoire français est à moins de 10 kilomètres du réseau et 98 % à moins de 20 kilomètres », précise Christophe Bellet.

Mauvaise surprise venant du gouvernement

Si l’État a mis en place toutes les conditions au développement de la méthanisation agricole, les signaux pour le futur sont plus incertains. Fin janvier, le gouvernement a publié sa nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour les périodes 2019-2023 et 2024-2028. Avec une mauvaise surprise pour les agriculteurs méthaniseurs : le biogaz ne représenterait que 7 % de la consommation totale de gaz français en 2030. Un objectif en baisse par rapport aux recommandations de la Loi de transition énergétique de 2015 qui fixait 10 % de biogaz injecté pour 2030. Et surtout, Bercy trouve que le biogaz coûte cher. « Peu importent les objectifs du PPE si les tarifs de rachat évoluent à la baisse. Mais il n’y aura plus de projets pour des raisons économiques », déplore Jean-Marc Onno. Aujourd’hui, le prix moyen toutes installations confondues est de 100 €/Nm3, que l’État envisage de passer à 67 €/Nm3.

Sur le sujet, France Gaz renouvelable est mobilisée. L’association regroupe différents acteurs de la filière : FNSEA, AAMF, APCA, GRDF, GRT gaz… « Pour démontrer la nécessité de conserver les niveaux de prix actuels, nous travaillons sur la notion d’externalités positives autour de la méthanisation : amélioration du bilan carbone et de la qualité de l’eau, développement de l’agroécologie, résilience des exploitations… », développe Jean-Marc Onno. « On nous dit que les panneaux solaires coûtent moins cher, mais la méthanisation est une énergie constante, contrairement à l’éolien et au photovoltaïque », ajoute Jacques-Pierre Quaak, coprésident de France Gaz renouvelable.

Les cultures intermédiaires à vocation énergétique en question

Autre point d’inquiétude pour le futur : la question des Cive, cultures intermédiaires à vocation énergétique, utilisées pour la méthanisation. Certains voudraient que ces couverts soient plus « verts ». « Il faut rester raisonnable, les Cive ont un coût d’implantation, de récolte et elles nécessitent des intrants », répond Jean-Marc Onno. « Ces Cive ont avant tout un intérêt agronomique, appuie Francis Claudepierre, président de l’AAMF. Nous poussons à ce qu’elles deviennent une pratique courante, qui devrait avoir sa case à cocher dans un formulaire PAC. » En attendant, les Cive, et plus largement la méthanisation à la ferme, ouvrent un champ d’expérimentation. « La méthanisation est une filière jeune, met en avant Jacques-Pierre Quaak. La curiosité et la technicité de tous ceux qui gravitent autour permettent d’innover en permanence. »

EN CHIFFRES

10 % de méthaniseurs en injection

- Plus de 500 méthaniseurs à la ferme en service au 1er janvier 2019, dont 50 en injection.
- 95 % des installations en voie liquide (infiniment mélangée) qui est adaptée à des rations dont la teneur en matière sèche entrante n’excède pas 20 %. Surmonté d’un dôme, le digesteur contient un mélange qui est brassé et sera pompé.
- Pour l’injection, les tarifs d’achat sont fonction du type et de la taille de l’installation, ainsi que de la nature des intrants utilisés. Par exemple, pour des déchets agricoles et agroalimentaires, un méthaniseur avec un débit de 200 Nm3/h (1) va générer 100 €/Mwh.
- De 6 à 7 millions d’euros d’investissement pour un projet de taille moyenne en injection (200 Nm3).

(1) 1 normo mètre cube (Nm3) correspond à 1 m3/h à 0 °C et 1 bar de pression.

Un biogaz pour de multiples usages

Le principe de la méthanisation est simple : en l’absence d’oxygène et sous l’effet de la chaleur (38 °C), des bactéries transforment la matière organique en biogaz et digestat. Le biogaz peut ensuite être utilisé comme combustible dans une chaudière pour produire de la chaleur, alimenter un moteur pour fabriquer de l’électricité et de la chaleur (cogénération), servir de carburant pour les véhicules (bioGNV), ou être purifié et injecté dans le réseau de gaz naturel (injection).

Du biogaz transporté dans des bouteilles

Avec un coût de 100 euros par mètre, le raccordement au réseau de gaz naturel peut rapidement atteindre des sommes colossales, même si le producteur n’en paye réellement que 60 % grâce à la réfaction. C’est un frein auquel la filière cherche à remédier. « Depuis début mai, il est désormais possible de faire du biogaz porté, pour donner la possibilité à des zones non desservies par le gaz de mettre en place des projets en injection », indique Jean-Marc Onno, AAMF. En pratique, comme dans le cas d’une injection dans le réseau, le gaz est d’abord épuré pour séparer les éléments inertes ou indésirables (CO2, H2S, eau…). Il est ensuite mis en bonbonnes et amené jusqu’à un hub d’injection, où il est décompressé et injecté dans le réseau. "L’idée serait que les agriculteurs se mettent à plusieurs, pour mutualiser les coûts de ce hub, soumis à une prestation avec le gestionnaire du réseau. Le transport représente un coût supplémentaire, mais cela évite de transporter la matière première", poursuit le producteur. Cette solution de biogaz porté devient intéressante quand le projet est à plus de 12 kilomètres du réseau car le coût de raccordement est alors prohibitif. « On peut aussi l’envisager comme une situation temporaire dans l’attente d’autres projets qui par la mutualisation diminueront le coût de raccordement », précise Jean-Marc Onno.

Julien Thual, service mobilisation et valorisation des déchets à la direction économie circulaire et déchets de l’Ademe (1) - « Les demandes d’aides dépassent les capacités de soutien de l’Ademe »

« Depuis plusieurs années, on a dépassé le cap des 100 nouveaux projets par an, avec une plus forte croissance des projets d’injection. L’Ademe est l’un des co-financeurs possibles, sous réserve de répondre à des critères d’exemplarité sur les intrants, la valorisation énergétique et la technologie de mise en œuvre. Le taux d’aide Ademe est en moyenne entre 7 % et 18 % du montant de l’investissement, selon la rentabilité du projet. Beaucoup de projets sont demandeurs de subventions. Jusqu’en 2018, les demandes d’aides étaient en cohérence avec le budget de l’Ademe, soit 30 à 40 millions d’euros (M€) par an. Mais aujourd’hui, les demandes dépassent les capacités de financement, malgré les 49 M€ disponibles en 2019. Or les banques sont encore trop exigeantes et demandent jusqu’à 30 % de fonds propres pour accorder le prêt. Les aides peuvent être nécessaires pour débloquer le prêt. C’est pourquoi la filière biogaz cherche des solutions. Plusieurs initiatives émergent : le recours des garanties bancaires qui pourraient être apportées par la BPI (Banque publique d’investissement) et le ministère de l’Agriculture, à des sociétés privées d’investissement ou encore à des financements citoyens, ce qui permettrait aussi une meilleure acceptabilité des projets ».

(1) Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.

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