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Bio en grandes cultures : la nouvelle génération de convertis bouge les lignes

Une exploitation de grandes cultures qui passe en bio ? C’est désormais banal. Partout, des conversions s’engagent, souvent par étapes. Les grosses structures ne sont pas en reste. Témoignages.

Aymeric et Margot Ferté, Gilles Lancelin, Romaric Paucellier : trois expériences du bio en grandes cultures. © DR/C. Baudart
Aymeric et Margot Ferté, Gilles Lancelin, Romaric Paucellier : trois expériences du bio en grandes cultures.
© DR/C. Baudart

Les producteurs de grandes cultures sont de plus en plus nombreux à passer en bio. Même les grandes exploitations s’y mettent. Souvent, le basculement s’effectue à l’occasion d’une reprise d’exploitation. Jeune installée avec son mari à Perles, dans l’Aisne, Margot Ferté illustre cette génération qui, après une solide expérience professionnelle s’installe et change de cap.« L’exploitation était un système très classique de la région, qui atteignait ses limites économiques et des impasses techniques. Pour m’installer, je devais trouver autre chose », explique la jeune femme.

Deux poulaillers de 12 000 pondeuses bio sortent actuellement de terre. En plus du revenu généré, ils fourniront 150 tonnes de fientes par an. En plaine, sur les 380 hectares que compte l’exploitation, 50 sont passés en bio. « L’objectif est de convertir rapidement l’ensemble de la structure, mais nous sommes bloqués par notre engagement betteraves jusqu’en 2022 », détaille Margot Ferté. La totalité de la récolte est livrée à la coopérative Biocer.

« Les fenêtres de tir sont étroites et il ne faut pas les rater »

Pour la jeune femme, cette adhésion permet de ne pas renouveler les erreurs du passé. « Si des organisations permettent d’éviter que les prix ne s’effondrent en bio, ça me va, lâche la jeune femme. Les marchés féverole, pois et triticale sont saturés en C2 et Biocer offre des marchés sur des cultures rémunératrices autres que le blé, comme le soja. »

Reste que le passage en bio réserve son lot de surprises. « Le désherbage mécanique demande une disponibilité importante. Les fenêtres de tir sont étroites et il ne faut pas les rater. » La météo de l’hiver dernier n’a pas permis de désherber les semis d’automne avant ce printemps, « et ça se voit ». Heureusement, la multiplication des cultures amortit les risques. « Quand un colza ne lève pas en conventionnel, c’est une grosse perte financière. Quand on a dix cultures, on relativise. »

« Je baisse les charges et je valorise les produits »

Dans un autre esprit, Gilles Lancelin (Le Vieil Evreux, Eure) a converti 50 de ses 340 hectares en bio et entend conserver les deux systèmes. Là aussi pour une question de gestion des risques. « Je suis producteur de grandes cultures en bio. Je fais partie d’un groupement d’achat pour les intrants et je travaille les prix en comparant différentes propositions, explique l’agriculteur. Je baisse les charges et je valorise les produits. C’est la base d’un chef d’entreprise. » La formule semble payante. « L’an dernier, j’ai fait 68 q/ha dans du blé à 85 q/ha de potentiel. Même avec des charges d’engrais organiques élevées et en conversion, c’est très rentable. »

Pour sa conversion, l’agriculteur a investi dans un ensemble de matériels doté de capteurs et caméras à hauteur de 100 000 €. L’investissement a été pris en charge à 60 % par l’Agence de l’eau, car l’exploitation est située dans le périmètre d’une zone de captage. Avec ce virage, l’agriculteur vit une période vivifiante de son métier. « J’ai l’impression de rebondir et d’apprendre beaucoup. Il faut beaucoup d’humilité, de rigueur et du bon sens. C’est génial et très valorisant. »

« Nous avons devant nous des voies de développement importantes »

Installé sur une structure plus modeste de 82 hectares, Romaric Paucellier (Le Plessier Sur Bulles, Oise) s’est lancé après avoir suivi de nombreuses formations. « Je ne voyais pas comment faire sans apport d’azote et sans élevage, mais les phytos me rendaient malade. Il fallait faire quelque chose. Nous avons mis tout à plat avec mon comptable. Le plus compliqué ce sont les deux ans de conversion, mais j’ai quand même opté pour une conversion totale. »

Pour Romaric, le bio, « c’est comme le conventionnel des années soixante-dix : nous avons devant nous des voies de développement importantes ». Exit les betteraves, place à la luzerne, au triticale, à la lentille, au sarrasin, au blé de printemps, au blé dur et à des associations féverole/triticale, pois d’hiver/triticale. Une diversification qui refaçonne son parcellaire, seulement constitué de trois blocs groupés. « J’ai coupé des parcelles en deux », explique-t-il. Cela permet de diluer les risques. C’est connu : sur une campagne, il y a toujours une ou deux cultures qui échouent.

Un contexte de consommation favorable qui permet d’évoluer

Cette diversité de profils et l’afflux de volumes incitent les opérateurs historiques à la prudence. « Nous posons des exigences de traçabilité. Nous n’acceptons pas de mixité de systèmes et nous exigeons un apport total de la récolte », plante François Peloquin, agriculteur associé-directeur de la SAS Les Fermes de Chassagne, dans le Cher. En deux ans, ce groupement de producteurs est passé de huit à vingt membres et s’apprête à en accueillir de nouveaux. « Aujourd’hui, le contexte de consommation est favorable, ce qui nous permet d’évoluer, d’investir et d’accueillir de nouveaux agriculteurs », explique-t-il.

Une croissance qui n’empêche pas l’exigence. Quand un producteur frappe à la porte, le groupement s’assure du respect d’un certain nombre de principes : valoriser la matière organique du sol, être prêt à participer au collectif, vouloir générer de l’emploi et valoriser les productions. « Si c’est pour faire de la monoculture, ça ne nous intéresse pas », prévient François Peloquin. Préserver un modèle pour éviter de vivre les déboires du modèle conventionnel ? Pour les producteurs, c’est un impératif.

Victor Leforestier : « Nous avons entamé cette conversion grâce à une situation financière saine. »
Victor Leforestier, 115 ha en Seine-Maritime : « La luzerne pendant deux ans n’améliore pas autant les sols qu'une prairie diversifiée avec des graminées.»

« Je construis un système bio sans labour qui s'appuie sur la vie du sol »

Concilier agriculture de conservation et agriculture bio ? C’est le pari de Victor Leforestier, installé en EARL avec ses parents sur la ferme familiale de Sainte Colombe (Seine-Maritime).

« Depuis quinze ans, mes parents ont résolu les problèmes de structure et d’érosion grâce à l'agriculture de conservation et surtout l’implantation systématique de couverts », explique le jeune agriculteur. Depuis 2019, chaque année, une partie de la ferme passe en bio, pour une conversion totale prévue au plus tard dans quatre ans. Il construit ainsi un système bio sans labour, une agriculture biologique de conservation (dites ABC), qui s’appuie sur la vie du sol.

Objectif : augmenter d’au moins un point la teneur en matière organique de ses sols d’ici à dix ans. Dans cet esprit, Victor Leforestier s’apprête à semer une prairie temporaire. « Elle sera maintenue jusqu’en avril 2022, avant d’être suivie par des betteraves rouges ou des pommes de terre ». La prairie temporaire, c’est l’atout pour améliorer la structure du sol. « La luzerne pendant 2 ans n’améliore pas autant les sols qu'une prairie diversifiée avec des graminées. En plus, cela évite de faire un mélange triticale/féverole en C2 qui est peu rentable et qui engorge les filières », explique l’agriculteur.

S’il est passionné par la vie du sol, Victor Leforestier reste lucide : « Nous avons entamé cette conversion grâce à une situation financière saine. Notre étude économique était concluante. Si j’avais repris toute l’exploitation, la trésorerie serait surement plus tendue et les projets seraient différents ». Pour autant, le jeune agriculteur reste prudent. « A court terme je n’investit pas dans le matériel de désherbage mécanique qui existe autour de chez moi. Je préfère le louer et investir dans du matériel spécifique, comme une fraise, pour scalper les adventices sans déstructurer le sol ».

Pourquoi pas des animaux ?

Réintroduire de l’élevage pour préserver la fertilité des sols ? La question anime nombre de candidats à la conversion en bio. Si peu sautent le pas, préférant l’introduction et l’association de légumineuses, la présence d’ovins ou de bovins permet d’améliorer toutes les composantes du sol, en particulier les éléments nutritifs et la teneur en matière organique. L’élevage peut également permettre de valoriser une production de céréales fourragères en autoconsommation et de mieux valoriser une production mineure. Mais attention à bien évaluer les volumes de travail requis.

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