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[Coronavirus] Jean-Marie Séronie, agroéconomiste : « La souveraineté alimentaire sera très exigeante pour tous »

Jean-Marie Seronie est agroéconomiste indépendant et membre de l’académie d’agriculture. Sa réflexion sur l’alimentation des Français l’a conduit à écrire une tribune : « Souveraineté alimentaire… de quoi es-tu vraiment le nom ? » Regard d’un spécialiste de l’agriculture et de l’alimentation qui constate que notre consommation n’est « pas complètement en phase avec notre production (ou l’inverse !) ».

Jean-Marie Seronie, agroéconomiste, membre de l'académie d'agriculture.
© DR

Avec le confinement, l’alimentation a pris une place prépondérante dans la vie des Français. Depuis le début de la crise, la souveraineté alimentaire de notre pays est au cœur des débats. Pour certains, il faut reconquérir cette souveraineté. Un ancien candidat de « Top Chef » va jusqu’à publier un « manifeste » pour qu’elle s’installe durablement après la crise du coronavirus.

Jean-Marie Seronie, agroéconomiste indépendant et membre de l’Académie d’agriculture livre cette semaine une analyse sur le sujet. Sa tribune s'intitule « Souveraineté alimentaire… de quoi es-tu vraiment le nom ? ». La voici.

« Le monde agricole voit la souveraineté alimentaire comme un virage politique porteur d’avenir. Beaucoup d’agriculteurs se félicitent d’une reconnaissance enfin retrouvée, y voient une forme de pouvoir reconquis. Ils espèrent en recevoir beaucoup et surtout une meilleure rémunération ! Et l’agroéconomiste indépendant, quel est son regard ?

Non, nous n’avons pas délégué à d’autres notre alimentation

En France nous ne risquons pas, aujourd’hui, une pénurie alimentaire. Notre chaîne alimentaire a su s’adapter avec une agilité exceptionnelle aux transferts de lieux d’achats et de gamme de produits achetés provoqués par le confinement et la fermeture des restaurants. Le point crucial a souvent, en fait, été le transport. Le souci actuel des agriculteurs n’est pas de pallier une pénurie mais celui des débouchés, en particulier pour les produits hauts de gamme (fromages AOP, vins, morceaux nobles de viande bovine).

Oui, nous ne produisons pas tout ce que nous consommons…

Nous importons de plus en plus mais nous exportons, en valeur, largement plus que que ce que nous importons, même si cet écart diminue. Deux secteurs1 sont emblématiques : la viande et les fruits et légumes. Alors que nous encourageons, depuis des années, la consommation de fruits et légumes pour des enjeux de santé publique, nous importons presque 50% des légumes et 60 % des fruits. Certaines filières ont presque totalement déserté notre territoire principalement pour des raisons de compétitivité, de coûts salariaux en particulier. Corriger cette situation demandera beaucoup d’énergies et d’investissements. Il faudra agir à la fois sur le consentement à payer un peu plus des consommateurs, différencier davantage certains produits, baisser le cout du travail mais aussi que les agriculteurs gagnent en productivité dans leurs exploitations.

Oui … mais nous ne consommons pas tout ce que nous produisons !

Nous importons presque le quart de la viande bovine que nous mangeons (à 50% du haché). Paradoxalement nous exportons aussi beaucoup de jeunes mâles vivants qui, s’ils étaient engraissés en France, produiraient davantage de viande que celle que nous importons. De même, nous importons un quart de la viande de porc que nous mangeons alors que notre production porcine est supérieure à notre consommation. En volailles, notre production globale n’est que de 5% inférieure à notre consommation, pour autant nous importons plus de 40% des poulets que nous consommons. Notre consommation n’est donc pas complétement en phase avec notre production (ou l’inverse !) pour deux raisons essentielles.

- L’équilibre des produits. Nous consommons plus de steaks hachés et moins de beaux morceaux, peu de viande issue des bovins mâles, moins de poulets entiers et davantage de découpe…

- Le coût de revient. Nous importons principalement les produits les moins chers (viande hachée fraiche ou congelée, découpe de volailles…), souvent pour la restauration collective.

C’est piquant à dire, mais dans le secteur des viandes, si nous le voulons et si nous l’organisons autrement, nous avons en réalité tous les éléments de l’autosuffisance à portée de main.

Oui, nous sommes un grand pays exportateur

Nous sommes de grands exportateurs de semences, de vins et spiritueux, de céréales (50% de la production) et de produits laitiers (40% de la production), de sucre. La gastronomie française est mondialement plébiscitée, exporter nos produits contribue donc à notre rayonnement. Mais surtout à un moment où l’ONU (Organisation des Nations Unies) alerte sur le risque de famine, exporter des céréales, des fromages et de la poudre de lait est une contribution importante à la sécurité alimentaire mondiale. Ces exportations sont importantes d’un point de vue géopolitique.

Non, notre agriculture n’est pas autonome

A l’heure des chaînes de valeur mondialisées, nous importons énormément de composants nécessaires à la production agricole : les carburants, la majeure partie des engrais, une part importante des matières actives composant les produits phytosanitaires, beaucoup de machines agricoles ou d’éléments qui les composent. C’est un point de fragilité, car des ruptures d’approvisionnement ou des surenchères de prix sont possibles. Si la souveraineté alimentaire devient un enjeu majeur, il faudra construire des plans de continuité par filière. Peut-être faudra-t-il, pour les engrais azotés, des réserves stratégiques et des contrats long terme comme pour le pétrole ou le gaz. Mais il s’agit là d’une politique industrielle davantage que d’une politique agricole.

Nous sommes également très dépendants de l’étranger pour l’alimentation des animaux en protéines (soja). Il conviendrait d’organiser l’autonomie fourragère des élevages, en particulier par une meilleure valorisation des prairies, mais aussi de développer de manière rentable la production de protéines végétales (lupins, luzerne, soja, pois, féverole…) par les cultivateurs. C’est là un vrai défi agricole.

Notre agriculture dépend enfin de plusieurs facteurs sol, eau, travail. Le foncier est un bien limité. La concurrence est forte avec la forêt et l’artificialisation des sols qui progressent. Notre potentiel agricole doit être sanctuarisé. La question du stockage de l’eau devient capitale avec l’augmentation de la température et le changement du régimedes pluies. Enfin l’actualité récente nous a montré que l’agriculture était dépendante de l’étranger pour le travail saisonnier. Ce sont trois points pour lesquels la vision de la société doit changer rapidement pour que la politique publique puisse évoluer.

Alors souveraineté alimentaire, de quoi es- tu le nom ?

Nous n’allons pas inventer les phosphates que nous n’avons pas dans notre sous-sol ! Nous ne serons donc jamais autonomes. A l’idée de souveraineté, d’autonomie, d’autosuffisance, préférons l’idée de sécurité alimentaire. En plus, ce concept ne présente pas d’ambiguïté d’arrière-pensée de fermeture, de repli sur soi, mais ouvre plutôt sur l’anticipation, l’organisation.

L’enjeu de la sécurité alimentaire peut se synthétiser autour de quatre politiques à mener simultanément : Une politique consumériste pour construire une acceptation à payer davantage sous certaines conditions car nous importons surtout des produits peu chers. Mais aussi pour modifier les habitudes alimentaires pour davantage consommer en fonction de nos productions : respecter la saisonnalité mais aussi manger davantage de viande bovine mâle par exemple. Cela sonne le glas de la stratégie mono centrée sur la montée en gamme.

Une politique industrielle pour sécuriser l’approvisionnement des agriculteurs en intrants et matériels.

Une politique agricole sur trois axes qui peuvent bouleverser les priorités budgétaires :

. développer la production de fruits et légumes,

. développer les protéines pour l’alimentation animale,

. augmenter l’efficacité des exploitations et donc diminuer leur dépendance aux intrants, ce qui est également vertueux pour l’environnement.

Une politique générale pour sanctuariser le foncier agricole, stocker de l’eau et baisser le coût du travail !

Articuler les échelles de territoire pertinentes (du canton à l’Europe) pour organiser efficacement cette sécurité alimentaire.

La souveraineté, ou plutôt la sécurité alimentaire, sera donc très exigeante pour tous consommateurs, industriels, politiques et surtout agriculteurs. Vous aviez dit prendre des décisions de rupture ? »

Réflexion à poursuivre sur le blog aroeconomie.com »

Lire aussi « Le coronavirus replace l’agriculture en première ligne »

 

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