Changement climatique : « Les sélectionneurs doivent associer génétique, agronomie et pilotage, dans une approche globale »
À l’occasion des 100 ans de Pioneer, son responsable Production semences, Nicolas Perraud, retrace les jalons qui ont marqué la sélection variétale, et détaille les nouveaux défis des sélectionneurs, confrontés au changement climatique et à la mutation du paysage agricole.
Pioneer fête ces cent ans. Comment l’aventure a-t-elle commencé ?
Nicolas Perraud : Le fil conducteur de ce long parcours, commencé en 1926 aux États-Unis, c’est l’innovation au service des agriculteurs et de leur revenu. Le fondateur de Pioneer, Henry Wallace, était lui-même agriculteur. Il a créé avec quelques collègues le premier maïs hybride du Midwest américain. Cette notion d’hybridation, à la naissance de Pioneer, a constitué un saut technologique important aux États-Unis. Autre apport majeur de Henry Wallace, il a réorienté les critères de la sélection, qui était alors esthétique.
C’est-à-dire ?
On cherchait à avoir de beaux maïs, grands, bien verts… Henry Wallace a mis la sélection au service de la productivité, en cherchant des maïs plus résistants à la verse, avec un plus grand nombre de grains par épi… Des composantes de rendements aujourd’hui classiques. Depuis, le maïs est resté la culture phare de Pioneer.
Qu’est-ce qui a guidé la recherche de Pioneer ?
Avant tout le gain de temps, car la sélection s’inscrit dans le temps long. La question est de savoir quels outils, quelles technologies peuvent aller plus vite pour répondre aux besoins de l’agriculteur. C’est l’un des apports majeurs de la data en génomique. À partir des années 1990, le marquage moléculaire a permis d’accélérer significativement l’agrégation des gènes d’intérêt. Ensuite, la génomique prédictive a amélioré la prédiction des meilleures compositions génétiques entre les lignées mâles et les lignées femelles selon les objectifs. Grâce à ces outils, nous élaborons un nouvel hybride en 7 ou 8 ans, contre une dizaine d’années auparavant.
Quels ont été les principaux objectifs de sélection ces dernières années ?
Ces méthodes basées sur la data ont permis d’adapter plus finement la génétique aux différents environnements et conditions climatiques. On a aussi pu identifier des archétypes génétiques mieux adaptés à certaines maladies, comme l’helminthosporiose ou la fusariose. La recherche porte également sur les stress abiotiques : stress hydrique, de froid, de chaleur… On est en plein dedans avec les enjeux climatiques auxquels nous sommes confrontés.
« L’année 2026 nous rappelle que le changement climatique peut aller beaucoup plus vite que prévu »
Nous devons aussi intégrer la mutation du paysage agricole et les besoins différents des exploitants. On a moins d’agriculteurs et de plus grandes fermes, des élevages laitiers avec de très hautes productrices… Un super hybride, mais qui ne se tiendrait pas bien en fin de cycle, ce n’est pas adapté pour un agriculteur qui fait 1 000 hectares de maïs.
Comment cela se concrétise-t-il en termes d’obtentions variétales ?
Le lancement de la gamme Aquamax a été un saut technologique important au début des années 2000. Ces maïs ne sont pas des cactus, ils auront toujours besoin d’eau, mais ils utilisent mieux l’eau disponible et sont donc plus résilients. Côté maïs fourrage, Pioneer s’est engagé dans le travail de la génétique dentée. Elle procure une meilleure dégradabilité de l’amidon, donc une meilleure utilisation par les animaux de l’énergie produite au champ. Avec le dérèglement climatique, on va avoir une vraie accélération des maïs dentés. Ils sont une source d’autonomie alimentaire pour l’éleveur. C’est une clé de voûte pour préserver la compétitivité des exploitations françaises.
Quel est l’impact du changement climatique pour les sélectionneurs ?
C’est un vrai défi qu’on appréhende avec humilité. Cette année nous rappelle que ça peut aller beaucoup plus vite que prévu. La nouveauté importante de 2026, au-delà du stress hydrique qu’on subit déjà depuis plusieurs saisons, c’est le stress de chaleur sur des phases critiques de développement des plantes, notamment à la floraison. Nous devons continuer à innover, donc à investir massivement en recherche et développement et inventer les technologies de demain pour y faire face. Il faut aussi travailler des stratégies de gestion du risque différentes à l’échelle globale de l’exploitation. Est-ce que j’ai capacité à semer encore plus tôt ? Si je sème plus tôt, est-ce que je dispose de la génétique tolérante à des gels tardifs ? Il faut adapter notre génétique dans cette course contre la montre.
En tant que sélectionneur, comment intégrez-vous cette approche globale ?
Aujourd’hui, l’impératif consiste à gérer le risque de production pour sécuriser le revenu de l’agriculteur. Auparavant, tout reposait sur la génétique intrinsèque et la maximisation du potentiel de rendement. Puis il a fallu faire exprimer ce rendement dans des environnements donnés, ce qui imposait d’intégrer l’agronomie et l’interaction génétique-environnement. Le troisième élément du triptyque, complétant la génétique et l’agronomie, c’est la data et le pilotage. C’est pour ça qu’on investit dans le digital agricole, pour aller capter de la donnée, pour avoir des outils qui nous aident à accélérer la prise de décision.
Par quoi passe cette sécurisation pour l’agriculteur ?
La première étape, c’est de diagnostiquer le contexte pédoclimatique et l’environnement agronomique à l’échelle de la parcelle pour analyser le potentiel. Il faut ensuite faire les bons choix agronomiques et variétaux. Il y a enfin le pilotage de la culture, notamment l’étape cruciale du semis. Grâce à l’expertise agronomique basée sur des modèles de prédiction météo, de ressuyage des sols, d’évolution de la température des sols, et sur la bonne connaissance de nos produits par nos représentants sur le terrain, nous pouvons aider l’agriculteur dans ses décisions, par exemple en identifiant les bonnes fenêtres de semis.
Voyez-vous d’un bon œil l’arrivée des NGT ?
Oui, car ces nouvelles technologies nous aideront à être plus précis sur les réponses monogéniques, c’est-à-dire des résistances maladie, des résistances insectes, mais des résistances naturelles. C’est plus complexe pour les stress abiotiques, car les réponses sont polygéniques, mais des plantes plus saines auront davantage de capacité à résister à la chaleur ou au sec. Ça nous fera donc gagner du temps face au changement climatique.
Quelles sont les innovations à venir chez Pioneer ?
À l’horizon 2028, nous devrions proposer des colzas très riches en protéines, porteurs du caractère génétique ProPound. Les tourteaux de ces variétés contribueront à l’autonomie protéique à l’échelle européenne, améliorant ainsi la souveraineté protéique face à la dépendance du soja US et sud-américain.
Une longue histoire entre Pioneer et la France
Après-guerre, il fallait reconstruire l’Europe. Dans les années 1960, un groupe de coopératives françaises, mené notamment par Lur Berri, a passé un accord avec Pioneer pour créer la Sica France Maïs, afin notamment d’importer la génétique Pioneer. Depuis, des variétés Pioneer ont marqué les esprits, comme l’hybride DEA : dans les années 80, cette variété couvrait un tiers des doses de maïs vendues en France, sur un marché total de 3 200 000 hectares. Au début des années 70, Pioneer a installé une première station de recherche et développement dans le centre de la France. Cela a permis d’affiner la sélection pour l’adapter aux conditions de l’Europe. Aujourd’hui, Pioneer dispose de cinq stations en France, le pays le plus important pour le semencier après les États-Unis. Ces stations alimentent l’intégralité du marché européen. Elles sont dédiées à la création variétale pour le maïs, le tournesol et le colza.
Pioneer quitte Corteva
Pour son centenaire, Pioneer change de maison mère. Au 1er octobre 2026, Pioneer quitte le giron de Corteva pour rejoindre Vylor. Cette nouvelle société sera totalement dédiée à l’activité semences, tandis que Corteva conservera les plateformes produits de protection des cultures et biosolutions. Pour l’entreprise, cette spécialisation permettra de dédier les investissements nécessaires à chacune des plateformes, avec des arbitrages plus efficaces. Un enjeu important pour répondre aux défis du changement climatique et prendre le virage technologique des nouvelles techniques génomiques (NGT).