Aller au contenu principal

Repeublement après la DNC dans les Pyrénées : Un drôle de printemps

Maxime Serra et Mathilde Chemin ont perdu plus de la moitié de leur troupeau lorsque l’estive de la vallée de la Carança, dans les Pyrénées-Orientales, a été contaminée à la surprise générale par la DNC. Comme les autres élevages du département alors touchés, l’heure est à la reconstruction. Avec patience.

On pensait la vallée de la Carança inatteignable, protégée des avanies de la maladie derrière ses gorges, ses cols. Il y a fort à parier que personne n’avait imaginé que la DNC déboulerait dans cette longue entaille montagneuse jusqu’à 2 600 mètres au col bien nommé « de la vache ». C’est pourtant là qu’une partie du troupeau de Mathilde Chemin et Maxime Serra, 23 ans tous les deux, installés depuis le 1er janvier 2025, a été touchée début novembre. Et abattu. Vingt-six bêtes au total. Trois autres élevages du secteur qui avaient leurs bêtes là ont aussi été touchés.

<em class="placeholder">Mathilde Chemin et Maxime Serra Gasconnes des Pyrénées Pyrénées-Orientales</em>
Mathilde Chemin et Maxime Serra, éleveurs de gasconnes des Pyrénées à Ponteilla, se sont posés beaucoup de questions sur les conditions de la transhumance de cette année.

Le troupeau de Mathilde et Maxime, des gasconnes en race pure, c’était le fruit de la carrière de Raymond Solé, un des leaders de la race dans les Pyrénées-Orientales qui leur avait transmis le cheptel en les accompagnant pour une période de transition. Seule une vingtaine de vaches et un taureau, qui devait prendre part au Fleuron gascon prévu au mois de novembre dernier, avaient échappé à l’abattage dans leur élevage à Ponteilla, à quelques kilomètres de Perpignan.

Lorsque nous les avons rencontrés une première fois cet hiver, ils étaient tous les deux dans les starting-blocks pour reconstituer leur cheptel. « Nous avons tout de suite profité du séjour de répit accordé par la Mutualité sociale agricole, histoire de penser à autre chose, explique Mathilde Chemin. Et nous avons fait le tour des élevages pour reconstituer notre troupeau. Mais la Gasconne est une « petite race », il n’était pas simple de réunir 20 animaux, ce que nous pouvons acquérir avec nos capacités financières du moment. » Ils ont donc parcouru la zone d’élevage en élevage, Ariège, Hautes-Pyrénées et jusque dans le Vaucluse pour faire leur choix. « Nous misons sur des animaux « non-porteurs » du gène culard pour gagner en facilité de vêlages et nous voulons essayer ensuite de redévelopper la capacité à faire de la viande sur ces profils », détaille Maxime Serra.

Lire aussi : Dermatose nodulaire contagieuse: tirer des leçons de la gestion de crise pour l'avenir

Achat de petites génisses à l’automne prochain

D’autres éleveurs ont procédé à un choix différent, préférant remettre à demain ce qu’ils auraient pu faire le jour même. C’est le cas de Jean-Claude Coulet à Baillestavy dans le piémont du massif du Canigó. Le passage de la DNC lui aura coûté 11 vaches. L’hiver a passé, le printemps est en cours et il n’a toujours pas rentré de nouveaux animaux pour reconstituer son troupeau. Il explique : « Nous vivons et travaillons dans un territoire particulier où on ne peut pas mettre les animaux comme ça, il faut qu’ils aient le temps de s’adapter. » Les parcours de l’exploitation sont déployés sur le sommet d’une montagne qui culmine à 1 400 mètres, les ressources fourragères ne sont pas vraiment abondantes, la rusticité est ici une qualité indispensable. « Oui, nous aurions pu acheter des animaux et les intégrer dès ce printemps, mais le risque, c’est que les vaches fassent un veau dans des conditions difficiles et que certaines d’entre elles ne soient pas en mesure d’en faire un autre l’année prochaine, voire restent ainsi un peu handicapées par le manque d’acclimatation de départ », analyse-t-il.

<em class="placeholder">Jean-Claude Coulet éleveur ovins et vaches aubracs à Baillestavy Pyrénées-Orientales</em>
« Nous vivons et travaillons dans un territoire particulier où on ne peut pas mettre les animaux comme ça, il faut qu'ils aient le temps de s'adapter », explique Jean-Claude Coulet éleveur d'ovins et d'aubracs à Baillestavy, dans les Pyrénées-Orientales.
Lire aussi : DNC : « Nous ne tournerons jamais tout à fait la page » dans notre élevage laitier de Haute-Savoie

En conséquence, il a préféré attendre et faire monter un peu les effectifs du troupeau ovin en achetant des agnelles. Le troupeau de bovins sera, lui, reconstitué à l’automne. « Nous allons acheter des animaux de 8 mois, quitte à perdre l’aide de la Région qui porte sur des bêtes plus âgées et avoir plus de temps improductif, mais ils arriveront à l’automne et auront le temps de se faire aux conditions de l’exploitation. » Les cinq ou six femelles et le taureau ont déjà été « recrutés », chez des éleveurs des Pyrénées-Orientales. Sans que les prix ne flambent trop. « Les prix ont augmenté, mais c’est plus à cause du marché que de la DNC, les éleveurs sont compréhensifs et connaissent les situations dans lesquelles nous sommes », reconnaît-il.

Quarantaine terminée et départ en estive

Chez Mathilde et Maxime, bien sûr, l’arrivée de 20 génisses et vaches, âgées de 2 à 9 ans, ne laissait aucune place à l’improvisation. Pour les bagarres, mais aussi pour les questions sanitaires, d’autant que certains animaux arrivaient de zones non concernées par la vaccination. Les deux jeunes éleveurs ont donc décidé de les accueillir chez Raymond Solé, où elles sont restées en quarantaine pendant un mois avant d’être intégrées avec le reste du troupeau à Ponteilla. « Maintenant, que la quarantaine est terminée, nous avons fait des lots qui correspondent à nos choix génétiques et jusqu’ici (mi-mai, ndla), nous n’avons pas eu de problèmes, pas de bagarres, elles se sont jaugées, mais sans plus. Et nous leur avons aussi beaucoup donné, alors elles nous le rendent. Elles sont à l’herbe depuis début mai avant le départ pour l’estive prévu le 16 juin. »

Voilà un moment porteur de bien des interrogations. Comment ces animaux qui ne sont jamais montés à l’estive de la Carança, au prix d’une transhumance d’une quinzaine de kilomètres et 1 500 mètres de dénivelé, vont-ils encaisser le choc ? « D’habitude, nous sommes dix, mais là, je pense qu’il va falloir doubler l’effectif pour encadrer les vaches et qu’elles ne se dispersent pas, il va falloir quelqu’un à chaque croisement, à chaque coin de champ pour les mettre dans la bonne direction et il faudra probablement que je sois devant avec un seau de grain. Et il faudra gérer les peureuses, il y en a toujours une ou deux dans le lot », sourit-il. S’il planche déjà sur les conditions de cette transhumance, elle a bien failli ne pas se faire. « Au départ, je ne voulais pas remonter à la Carança. Nos vaches ont été abattues là-bas, dans des conditions difficiles, on ne sait pas si la maladie y est restée ou non, je ne voulais pas prendre le risque de vivre une deuxième fois ce que nous avons traversé. Mais après réflexion avec Mathilde, nous avons pris la décision d’y retourner, parce que ne pas y aller, c’était prendre le risque de perdre notre place, et en estive, les places sont chères. »

Apprendre la montagne au nouveau troupeau

Chez les Modesto à Espira-de-Conflent, au pied du Canigó, le sort s’est comme acharné l’automne dernier. Un premier lot a été abattu, puis un second un peu plus tard, pour finalement faire disparaître tout le troupeau Aubrac, une trentaine de bêtes, qui était le leur. La suite a été préparée sans précipitation. « Nous avons racheté 16 animaux, deux vaches et deux génisses prêtes à saillir et le reste en jeunes de 10 à 12 mois. Nous travaillons sur des terrains difficiles, il faut du temps aux animaux pour s’adapter, ce n’est pas simple même si tous les animaux viennent du département, ils ne sont pas de ce territoire en particulier », explique Cathy Modesto. Et des animaux vaccinés pour ne pas revivre ce temps de latence induit par la vaccination, cette fameuse quarantaine de jours si angoissante. Le temps, il en faudra aussi pour les éleveurs. « Nous ne repartons pas sur le même nombre d’animaux parce qu’il va falloir les accompagner vers les estives plus haut que d’habitude. Nous ne pourrons les laisser monter seules comme d’habitude. » Ceci pour leur apprendre la montagne, qu’elles ne se perdent pas et ne se mettent pas dans des positions périlleuses lors de la remontée de la vertigineuse vallée du Llech.

En plus des cloches en cours d’installation en mai, Cathy Modesto, mais aussi Maxime Serra, ont ajouté des colliers GPS aux animaux, pour pouvoir les suivre, chose inutile jusque-là. « C’est un moyen de se rassurer peut-être, même s’il y a probablement des endroits où le signal sera perdu », explique l’éleveuse. Pour Maxime, la pose de colliers GPS a fait naître de nouvelles interrogations. Qui doit pouvoir consulter le signal ? Lui ou le vacher qui gère cette très vaste estive isolée de 3 000 hectares ? « Les colliers vont nous permettre de mieux dormir et si cela peut nous permettre de ne pas perdre de vaches », explique-t-il « mais est-ce que le vacher, s’il dispose du signal GPS, ira voir les animaux comme il le fait chaque année ? En tout cas, on sait déjà avec Mathilde que nous allons y monter plus souvent que d’habitude. » La charge de travail sera donc plus importante que les autres années, sans aucun doute.

Le quotidien revient timidement

Avec le printemps, le quotidien revient donc timidement chez les éleveurs des Pyrénées-Orientales. Si Jean-Claude Coulet regarde devant lui, le passage de la maladie est encore loin d’être un souvenir. La mi-mai était occupée à la vaccination des veaux et il se posait la question de revacciner les vaches. Par précaution. « On reste inquiet de ce qui peut se passer cet été, on sait que la vaccination ne couvre que 95 % des animaux et que les vecteurs n’ont pas encore repris leur activité. Et ce même si nos vaches ont généralement, vu le contexte, une bonne immunité », rappelle-t-il. Ce qui le soucie également, ce sont ces rumeurs qui annoncent l’abandon de la vaccination en décembre prochain. « Si on vaccine les vaches en juin, elles seront grosso modo protégées jusqu’en juin 2027, jusqu’avant l’été… Et après ? »

Et puis il y a l’histoire de ce veau de Cathy Modesto, perdu dans la tourmente de la dernière descente d’estive, en pleine DNC, qui avait été vu dans la neige puis plus jamais croisé, et que l’éleveuse croyait bel et bien perdu au vu des quantités incroyables de neige tombées sur le massif cet hiver. Veau qui finit par repointer, tout seul, le bout de son mufle début mai aux portes de l’exploitation. « Il a survécu seul à tout l’hiver pour être abattu à son arrivée. » De quoi faire remonter à la surface une frustration tenace, l’absence de la possibilité de mettre en place une quarantaine « qui aurait peut-être permis de sauver quelques vaches. Psychologiquement, c’est très difficile. » Si le quotidien revient peu à peu, il faudra être bien plus patient pour le retour à la normale.

Pas d’indemnisation pour les veaux non nés l’année du dépeuplement

Du côté de l’économie, la première indemnisation est arrivée très vite, la seconde, sur la valeur intrinsèque des animaux, a suivi. « Mais ce qui va nous manquer et ne sera pas pris en compte dans l’indemnisation, ce sont les 26 veaux qui ne sont pas nés et que nous ne commercialiserons donc pas », précise encore Mathilde Chemin.

Les vachers en estive eux aussi concernés

L’épisode de DNC de 2025, ajouté à celui de la MHE et de la FCO en 2024, aura aussi été agité du côté des bergers et vachers qui œuvrent dans les estives des Pyrénées-Orientales. Au point qu’ils ont créé une section syndicale au sein de l’Union départementale de la CGT. « Personne n’a parlé de ce que les gardiens de troupeau ont enduré pendant cet épisode : les abattages des animaux qui nous sont confiés, et pour certains, la perte pure et simple de leur travail puisque tous les animaux de l’estive dont ils avaient la charge ont été abattus. Et contrairement aux éleveurs, il n’y a pas d’indemnisation pour eux », explique Samy, qui surveille, entre autres, les vaches de Cathy Modesto sur l’estive de Parts Cabrera, sur le flanc du massif du Canigó, à 1 800 mètres d’altitude. Avant les revendications, le syndicat des pâtres veut surtout créer des liens entre la soixantaine de travailleurs du secteur exerçant dans les Pyrénées-Orientales, et porter le projet de création d’une commission mixte à la chambre d’agriculture du département et la rédaction d’une convention collective.

Les plus lus

<em class="placeholder">élevage bovin viande Paraguay</em>
Le Paraguay, une puissance bœuf en plein essor

La filière bovine du Paraguay est mobilisée sur l'amélioration des qualités gustatives de la viande, notamment par la…

<em class="placeholder">Prairie temporaire dans l&#039;Aveyron</em>
Aubrac : « On a gagné 30 vaches sans un hectare de plus grâce au pâturage tournant jusque dans les estives »

Dans l’Aveyron, le Gaec de Nolorgues a poussé très loin la logique du pâturage tournant à temps de séjour courts. Avec une…

césarienne vache charolaise
Une appli pour mieux gérer la douleur chez les bovins

Bovisensor est une application gratuite pour éleveurs et vétérinaires qui permet d’objectiver et d'évaluer l'intensité de la…

<em class="placeholder">Jérémy Bohy devant son combiné de semi ACS </em>
« Avec les couverts pâturés, je récupère 3 à 8 tonnes de MS/ha en pleine sécheresse »

À l’EARL Les Cosses, Jérémy Bohy associe ACS et élevage bovins pour valoriser ses couverts. Sur 130 hectares de cultures…

<em class="placeholder">éleveuse génisses parthenaises prairie Gâtine Deux-Sèvres</em>
Sabot d’or 2025 en race parthenaise : « Je suis très rigoureuse dans la conduite du troupeau »

Nadège Pied Guignard, éleveuse de Parthenaises dans les Deux-Sèvres, est la lauréate du Sabot d’or 2025. Son troupeau mixte…

<em class="placeholder">stalle pour complémenter un taureau au pré </em>
Astuce d’éleveur : « J’ai fabriqué une stalle pour complémenter un taureau au pré »
Sylvie et Hubert Marteau, éleveurs de blondes d’Aquitaine et de normandes en Mayenne, peuvent donner un concentré à leur taureau…
Publicité
Titre
VENTE FLASH
Body
A partir de 91,80€/an​ TTC
Liste à puce
[VENTE FLASH] : Profitez maintenant de -15% sur votre abonnement annuel*. Code promo SUMMER2026
Accédez à tous les articles du site bovins viande
Profitez de l’ensemble des cotations de la filière bovins viande
Consultez les revues bovins viande au format numérique, sur tous les supports
Ne manquez aucune information grâce aux newsletters de la filière bovins viande