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La viande sud-américaine arrive en force en Chine

Les importations chinoises de bœuf ont triplé en trois ans au bénéfice du Brésil et de l’Argentine. Elles dopent l’activité de ces grands exportateurs dont les yeux sont de plus en plus focalisés sur l’Asie. Enquête à Buenos Aires.

Vu de Buenos Aires, Brasília, mais aussi Montevideo, le marché chinois du bœuf ressemblerait presque à un conte de fées ! Quasi inexistant il y a dix ans, il engloutit désormais plus de la moitié des exportations de viande bovine d’Argentine, du Brésil et d’Uruguay. Et si les besoins des Chinois semblent illimités, ils croissent surtout à un rythme impressionnant.

 

 

Pour rappel : en novembre 2011 a eu lieu la première exportation formelle de bœuf argentin vers la Chine. Puis dès 2014, le géant asiatique recevait 9 % du volume total des exportations argentines de bœuf. Cette proportion est passée à 66 % en 2020 !

Mariage de raison

Plus qu’une idylle, cette alliance sino-sud-américaine autour du bœuf est un mariage de raison. C’est la rencontre entre celle de pays d’élevage dotés de dimensions continentales, avec une demande forcément avide puisqu’elle concerne un pays comptabilisant pratiquement un milliard et demi d’habitants qui, jusqu’à ces dernières années, consommaient du bœuf surtout sous forme d’ingrédient pour entrer dans la composition de différentes soupes et plus occasionnellement de viande en sauce.

Mais dans ce conte de fées, tout n’est pas rose. En 2015, en marge du salon de l’Agriculture de Buenos Aires, le négociant en bestiaux Gervasio Saenz Valiente faisait les yeux ronds, et visiblement passablement énervé quand on évoquait avec lui les nouvelles perspectives que semblait déjà offrir l’empire du Milieu : « la Chine, nouvel Eldorado, vous voulez rire ?…. Les Chinois sont les pires acheteurs de viande au monde ! »

Ce qui faisait pester le négociant cette année-là relevait d’abord des tarifs proposés par les acheteurs chinois. Quand un importateur européen payait la tonne de bœuf argentin autour de 12 000 euros, son équivalent chinois allongeait rarement plus de 4 000 euros. Mais pendant que l’Européen donnait sa priorité à des colis de morceaux nobles, le plus souvent issus de l’aloyau commercialisé sous forme réfrigérée, le Chinois demandait plutôt des tonnages congelés issus des quartiers avant.

Les habitudes culinaires évoluent

Mais ce qui était très vrai hier ne l’est plus forcément aujourd’hui ! Les habitudes culinaires et gastronomiques évoluent et, progression du pouvoir d’achat aidant, les Chinois prennent goût aux bons morceaux. Fin 2019, le premier envoi de viande fraîche depuis l’Argentine vers la Chine a été effectué. Quatre mois plus tard, le prix moyen de la tonne importée avoisinait 6 000 euros, traduisant la progression du niveau qualitatif demandé. Traiteurs et restaurateurs sont les principaux importateurs de muscles haut de gamme… Ils démontrent tout le potentiel du marché chinois où, à côté de la viande premier prix, les morceaux de première catégorie peuvent aussi s’y vendre comme des petits pains.

Pour les abatteurs sud-américains, il ne s’agit plus de se battre entre eux pour espérer obtenir une petite partie d’un marché contingenté, mais de fournir un marché dont les capacités de développement semblent sans limite et qui, au fil des ans, consent à payer les tonnages importés à des tarifs de plus en plus attractifs. « Même légère, toute hausse de la consommation chinoise par habitant a un gros impact sur le marché mondial, fait observer Bruno Ferrari, expert de la Bourse du commerce de Rosario, or, celle-ci est actuellement de 'seulement' 5,5 kg par an par habitant, alors que celle de porc avoisine 40 kg. »

Le recours accru de Pékin aux importations s’est surtout accéléré avec l’apparition de la fièvre porcine africaine qui a ravagé les élevages chinois. Bruno Ferrari chiffre le phénomène : « en 2018, la Chine a importé 1,3 million de tonnes de bœuf ; 2,1 millions en 2019 ; 2,7 millions en 2020 ; et ce chiffre sera d’après les premières estimations d’environ 3 millions de tonnes en 2021 ». Selon un attaché agricole brésilien en poste à Pékin, la Chine pourrait importer 3,3 millions de tonnes de bœuf en 2022.

Jusqu’ici, l’aspirateur à bœuf chinois a surtout contribué à rehausser les prix des vaches de réforme sud-américaines. « C’est une aubaine pour les éleveurs sud-américains. Cela les incite à recapitaliser leurs cheptels », se réjouit Ariel Morales, le porte-parole de la chambre des abatteurs d’Argentine. Mais pas suffisamment à son goût. Selon lui, ce pays pourrait avoir un cheptel bovin de 100 millions de têtes au lieu des 60 millions actuels… soit le même chiffre qu’il y a quarante ans ! « Les Brésiliens ont compris, dès les années 1990, l’importance de capitaliser en vue de l’export. Aujourd’hui, avec 300 millions de têtes, ils dominent le marché mondial, alors que nous autres Argentins souffrons toujours d’un cadre économique instable et de piteuses politiques publiques », juge-t-il.

 

Restrictions argentines à l’exportation

L’Argentine consomme 80 % de sa production de viande bovine. Et au pays des gauchos, l’accès au bœuf est un sujet politiquement explosif incitant à fermer les frontières pour contenir les prix au détail.

Ces derniers mois, la conquête du marché chinois a momentanément viré au cauchemar tant pour l’Argentine que le Brésil, mais pour des raisons bien différentes. Au Brésil, deux cas d’ESB atypique ont fait perdre très temporairement une partie des débouchés à l’export. En Argentine, la croissance exponentielle de la demande chinoise a motivé le 17 mai dernier un décret du gouvernement d’Alberto Fernández qui a momentanément suspendu les exportations. Ce décret a été justifié par « l’impact majeur de nos exportations vers la Chine sur l’offre de viande disponible en Argentine et donc sur la formation des prix du bœuf au détail ». Le 29 septembre, cette suspension a été levée hormis une demi-douzaine de morceaux prisés des foyers argentins.

Mais cette mesure a été lourde de conséquences pour l’export. « Nous n’avons abattu qu’un million de têtes par mois en moyenne au cours de l’hiver [austral] dernier, soit 14 % de moins que lors de l’hiver précédent », a constaté Víctor Tonelli, un expert du marché. Un autre expert argentin, Ignacio Iriarte, indiquait en septembre dernier : « nous exportons jusqu’à présent 50 000 tonnes par mois. Or, l’an dernier à cette même période nous exportions 75 000 tonnes par mois. Vu l’état du marché actuel, sans ces restrictions au commerce, nous serions en mesure d’exporter 100 000 tonnes de bœuf par mois », estimant à environ un milliard de dollars le montant des opportunités commerciales perdues en 2021 en raison du décret mentionné. « Les Chinois espèrent une réouverture progressive des échanges avec l’Argentine, et c’est ce qui se passe. Mais en attendant, ils achètent davantage de bœuf au Brésil et à l’Uruguay », souligne Ariel Morales.

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