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Elevage bovins viande : Quand le travail déborde, concilier vie personnelle et vie professionnelle

La perméabilité des différentes sphères de la vie est une caractéristique des professions agricoles, à laquelle l’élevage bovin viande ne déroge pas. Si le lien entre l’éleveur et ses animaux donne sens à son métier, il est aussi ce qui l’attache à son travail et brouille la frontière entre la vie professionnelle et vie personnelle. Néanmoins, de plus en plus d’éleveurs réorganisent leur travail de façon à se dégager du temps pour leur famille ou participer à diverses activités en dehors de la ferme.

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L'enchevêtrement vie privée et travail est ambivalent : c’est ce qui motive les éleveurs et en même temps ce qui peut leur peser.
© S.Bourgeois

Projet de vie à part entière, l’installation dépasse le simple choix individuel, a fortiori en élevage bovin viande où le travail reste encore largement dépendant de la famille et des systèmes d’entraide. La porosité entre vie professionnelle et vie personnelle est amplifiée par la diversité des tâches que les éleveurs assument au quotidien. Outre la conduite du troupeau et la gestion du parcellaire, ils ont également à piloter leur exploitation dans ses aspects techniques, économiques, commerciaux et administratifs. « C’est plus qu’un métier, c’est un mode de vie. Tout s’entremêle. Mais c’est un peu volontaire, ce n’est pas forcément une contrainte. On travaille à la maison, et ça permet en même temps de mener plusieurs activités de front », soutient Pierre-Alain Férec, naisseur-engraisseur de blondes d’Aquitaine bio sur la commune d’Edern, dans le Finistère.

Un métier-passion aux effets contrastés  

Cet enchevêtrement est toutefois ambivalent : « c’est ce qui motive les éleveurs et en même temps ce qui peut leur peser. Il leur est parfois difficile de trouver les temps de répit dont ils ont besoin », constate Anne Haegelin, chargée de mission Filières viandes à la Fédération régionale de l'agriculture biologique d'Auvergne-Rhône-Alpes (FRAB Aura). Nombre d’éleveurs n’ont en effet ni horaires fixes ni espaces de travail délimités, en particulier lorsque leur lieu d’habitation se trouve au sein de leur exploitation. « C’est à la fois très pratique et très contraignant. C’est super parce que les enfants peuvent venir avec nous. Mais il y a toujours une bricole à faire, et au quotidien il n’y a jamais de moment où on lâche prise », confie un éleveur-engraisseur de charolaises en Saône-et-Loire. 

À l’instar de la « paperasse », certaines activités débordent plus facilement que d’autres sur la vie privée, pouvant détériorer la qualité de vie au travail et en dehors : « quand tu as fini à la ferme et que tu sais que tu vas manger la soupe et te mettre à l’administratif, la charge mentale, elle explose », rapporte Nadège Mallet, conseillère en prévention des risques professionnels à la MSA d’Auvergne-Rhône-Alpes. 

Du travail invisible et parfois déconsidéré    

Certaines tâches sont d’autant plus difficiles à délimiter qu’elles sont invisibles ou difficilement quantifiables. C’est par exemple le cas lorsque l’éleveur passe du temps au pré avec ses animaux à les caresser et à les observer. Si ces moments sont peu mesurables et objectivables, ils sont pourtant essentiels. D’abord, parce qu’ils donnent sens au métier et favorisent le bien-être au travail, ensuite parce qu’ils dotent les éleveurs de précieuses compétences : la connaissance du comportement grégaire des animaux, mais aussi de leurs singularités, leur permettent de développer un rapport de coopération avec leurs bêtes, indispensable à une conduite du troupeau efficace et vigilante. 

L’invisibilité de ces savoirs et savoir-faire amène certains à assimiler ces activités à du hors-travail. « Pour beaucoup, il y a l’idée que les vaches allaitantes tu les mets dans le champ et puis c’est tout, ce n'est pas une production qui demande du travail », déplore Hélène Chancerelle, conseillère en viande bovine à la chambre d’agriculture de Bretagne. D’autant que les professions agricoles valorisent encore très fortement la capacité à travailler sans relâche et à ne pas compter ses heures ni prendre de congés. « Ce que je trouve regrettable aujourd'hui, c'est que dans le milieu agricole, travailler 35 heures est souvent perçu comme ne pas travailler du tout. On considère encore que, si l'on ne s'épuise pas à la tâche, on ne travaille pas correctement », poursuit Hélène Chancerelle. 

Mutations sociologiques et nouveaux profils d’actifs

Les questions d’organisation du travail préoccupent depuis longtemps les éleveurs, y compris celles relatives à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. « La demande a toujours été présente, que ce soit pour des questions de temps de travail, d’astreinte, de charge mentale, de pénibilité. Mais les diverses crises qu’a traversées l’élevage font que l’attention a souvent été portée sur les enjeux économiques. Si la thématique est d’actualité aujourd’hui, ça ne veut pas dire qu’elle n’était pas présente avant, mais que l’économique prévalait », affirme Vincent Lambrecht, chargé de mission filière viande bovine à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. 

La question a toutefois gagné en visibilité ces dernières années avec l’émergence de nouveaux actifs ayant eu diverses expériences professionnelles avant de s’installer. « Cette évolution de la population agricole a mis ces enjeux sur le devant de la scène. Ça ne veut pas dire qu’on ne se posait pas de questions avant. En revanche, on osait moins les afficher », constate Marie Larue, responsable prévention des risques professionnels à la MSA Auvergne-Rhône-Alpes. 

L’essor de ces nouveaux profils amène une diversité de manières de penser la gestion de la ferme, le système d’élevage et l’organisation du travail. « Vu qu’il y a moins d’attachement familial et patrimonial, ça rend parfois plus simple le fait de changer de production, de passer du lait à la viande ou de faire une croix sur une partie de l’élevage, même s’il était historique sur la ferme. Ces nouveaux actifs ont peut-être plus de capacité à faire évoluer en profondeur les systèmes », remarque Anne Haegelin. Mais cette autre façon de penser le rapport au travail se rencontre aussi beaucoup chez les éleveurs qui ont eu une expérience professionnelle non agricole avant de devenir éleveur et chez tous ceux qui diversifient leurs activités.

La volonté de se dégager plus de temps pour soi et sa famille est aussi liée à une autre évolution : l’éclatement de la « cellule de base ». Alors qu’en 1982, l’Insee comptait 60% d’agriculteurs ayant une conjointe déclarée agricultrice, la MSA en dénombre seulement 10,5% en 2023. L’organisation et la répartition du temps de travail sur la ferme se font désormais aussi en fonction des week-ends et des périodes de congés du conjoint ou de la conjointe, en lien avec son activité professionnelle hors de l’exploitation.  

Une question prioritaire pour les agriculteurs d’Auvergne-Rhône-Alpes

Une enquête a été menée entre 2024 et 2025 en Auvergne-Rhône-Alpes sur la qualité de vie au travail des agriculteurs de la région. Elle révèle que l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle est prioritaire pour 61% des répondants (toutes professions agricoles confondues), devant la question des revenus et celle de la réduction de la charge mentale et de la pénibilité au travail. L’enquête renseigne également que 85% des agriculteurs interrogés ont mis en place des mesures pour se dégager davantage de temps pour leur vie personnelle, que ce soit par la modernisation des équipements, l’organisation du travail, des investissements ou le recours à des solutions d’appui (service de remplacement, accompagnement par la chambre d’agriculture, etc). 

Dans le Finistère, des éleveurs réunis autour de la question du travail 

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Animé par la chambre d’agriculture de Bretagne, un collectif d’éleveurs de bovins allaitants du Finistère se réunit depuis 2024 dans le cadre du GIEE « Des systèmes bovins viande à la pointe pour demain ». Ce collectif a pour objectif d’échanger autour des enjeux de viabilité, vivabilité et durabilité de l’élevage bovin viandes sur le territoire. Âgés de 29 à 47 ans, 11 éleveurs et éleveuses participent régulièrement aux réunions. La question du travail y occupe une place centrale. Par-delà les aspects technico-économiques, ces rencontres permettent en effet aux éleveurs de parler des activités quotidiennes et de leur organisation, de partager des expériences, d’aborder des questions parfois personnelles et de se soutenir mutuellement. Elles sont aussi des moments privilégiés pour évoquer l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. « Le fait d’avoir discuté de ces questions a conduit certains d’entre eux à prendre des vacances ou au moins se dégager du temps personnel pour la première fois depuis l'installation. Avoir échangé avec les collègues a été un moteur pour sauter le pas », rapporte Hélène Chancerelle. 

Attractivité de l’élevage bovin : le bien-être des éleveurs au cœur d’un projet national 

Coordonné par la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB) et soutenu par l’Anact et la MSA, le projet BEEBBio (« Bien-être des éleveurs bovins bio ») a mobilisé durant deux ans les groupements de producteurs bio de cinq régions. Grâce à une cinquantaine d’enquêtes et une veille bibliographique étendue, le projet a permis d’analyser le rapport au travail des éleveurs bovins bio (lait et viande), de recenser leurs stratégies pour améliorer leur qualité de vie au travail et de proposer des outils adaptés aux conseillers. Il ressort notamment du projet que la « performance » d’un élevage doit aussi s’apprécier en termes de qualité de vie au travail, cette dimension étant essentielle pour rendre le métier attractif pour les générations à venir. C’est également ce dont ont témoigné plusieurs éleveurs lors de la conférence « Bien dans ses bottes en élevage bovin » au Sommet de l’élevage 2025.

 
Rédaction Réussir

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