Avoir un système assez robuste pour être capable de produire quoi qu’il arrive, avec des coûts de production réduits de façon drastique. Tel est l’objectif de Julien Castell, qui n’hésite pas à casser les codes de la viticulture.
Julien Castell est-il en train d’inventer la viticulture de demain ? Une chose est sûre, son domaine à La Cadière-d’Azur, dans le Var, est un véritable laboratoire, où l’expérimentation foisonne. Vous y trouverez pêle-mêle des pergolas, des vignes mariées aux arbres, du maraîchage interrang ou encore des semis de pépins.
Sa démarche est guidée par plusieurs leitmotivs. Celui du non-endettement, d’une part, afin d’avoir une entreprise pérenne et transmissible aux générations futures. « Nous sommes dans un système où l’on adapte la culture au matériel, alors que pour moi ce devrait être l’inverse, pose-t-il. Lors de mon installation, je n’ai pas voulu rentrer dans une logique d’investir en continu et de s’endetter toujours plus. On voit en ce moment ce que cela donne quand arrive une crise économique. »
Son deuxième leitmotiv, c’est de regarder pour s’adapter. Une faculté d’observation du vivant qui l’a par exemple poussé à modifier complètement son système de conduite des cinsaults. « Je les ai vus partir à la verticale chercher les branches d’arbres, raconte-t-il. J’ai conclu que ce cépage très acrotone à port retombant a besoin d’être conduit comme une liane. » Il a donc installé des bambous formant un treillage, de façon que la vigne ait toujours de quoi s’accrocher. Il a également constaté que le cépage s’épanouit mieux avec de longues baguettes, et reforme au fur et à mesure les pieds en fonction. Depuis, le vigneron estime que les ceps ont gagné en vigueur et en productivité, avec des grappes plus aérées et une meilleure maturité. « Et j’économise en plus les travaux de relevage », apprécie-t-il.
Ni cuivre ni travail du sol depuis bientôt dix ans
Dans la même philosophie de limiter les dépenses, Julien Castell a commencé à réduire les traitements phytosanitaires dès son installation en 2010. Il a même banni le cuivre dès 2013, au profit de plantes, ramassées par ses soins quand c’est possible. De la prêle et de l’ortie, qui forment le socle, mais aussi de l’écorce de chêne, du lierre, de l’achillée ou du pissenlit, employés au besoin en décoction, purin, tisane ou tisane renforcée. Quand la pression augmente et s’il y a besoin de « nettoyer », le vigneron passe à la main du soufre ou du bicarbonate de soude. « Il n’y a pas de systématique. J’ai pu faire jusqu’à dix traitements dans certains cas, mais parfois c’est zéro, si je n’ai pas le temps », concède-t-il.
Pour compléter le tableau, il a arrêté entièrement le travail du sol en 2017. « Cela dégrade la matière organique, mais cela assèche aussi la surface pour faire remonter l’eau par capillarité. Je voulais arriver à une mécanique opposée, où les racines font office de drains, comme cela se fait naturellement dans les forêts tempérées en Europe », explique le vigneron. Il reconnaît avoir commis une erreur les premières années : celle de vouloir gérer le sol par tontes. Une catastrophe pour les rendements. « Mieux vaut rouler l’herbe, et le faire rapidement au printemps. L’idéal étant encore d’apporter un paillage végétal dense, avec 8 à 15 tonnes de matière par hectare. La réponse est immédiate : une vigne qui défolie et ne produit pas se remet en production dès la première année », remarque Julien Castell.
L’arbre prend doucement sa place. Sur le plateau calcaire au sol superficiel, il est destiné à créer une canopée pour mettre les mourvèdres à mi-ombre. Dans les sols profonds en bord de ruisseau, les frênes spontanés régulent les excès d’eau et favorisent la biodiversité. « Je remarque également que lors d’un épisode de gel, les bourgeons les plus proches des arbres sont moins touchés », abonde le vigneron.
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Sur ces parcelles vigoureuses en IGP, plantées en carignan, Julien Castell a décidé il y a quatre ans de monter les pieds de vigne pour les sortir de l’influence du sol et les éloigner des maladies cryptogamiques (humidité et éclaboussures). Des arceaux métalliques leur permettent de s’établir en pergola. « Je cherche encore le système idéal, car le carignan aime les tailles courtes », observe-t-il. L’idée également de conduire les vignes ainsi est de créer une ombre portée, pour développer des activités d’élevage ou de maraîchage sous les pergolas. Un pas de plus vers l’autonomie. Mais aussi vers la gestion intégrée des ravageurs : des oignons pour repousser l’oïdium, de la sarriette contre le mildiou et des fraisiers pour déplaire au phylloxéra. Les poules, quant à elles, vont amender le sol grâce à leurs fientes, et le gratter de façon superficielle.
Aucune maladie à déplorer sur les vignes mariées aux arbres
Dans le prolongement des carignans, une autre expérimentation peu banale attire la curiosité. « C’est une parcelle de syrah que je devais restructurer, mais je n’ai pas eu le temps et l’ai laissée à l’abandon, retrace le vigneron. Quelques années plus tard, je voyais qu’il y avait toujours de la vigne, et qu’elle montait dans les arbres ayant poussé.J’y suis donc revenu. » Depuis trois ans, il sélectionne progressivement les frênes et autres arbres spontanés poussant de manière trop dense, et entretient grossièrement la végétation à la cisaille. En hiver, il taille les sarments au-dessus de la vrille les reliant à l’arbre, pour stimuler la mise à fruit et éviter la fuite trop rapide en hauteur. « Sur cette parcelle, il n’y a absolument aucun traitement, et jamais de maladie », relève le vigneron. Fort de ce constat, il teste dorénavant d’autres façons de marier les vignes aux arbres. Comme au pied de cet olivier, en bord de parcelle, où il a implanté une vigne issue de ses propres semis de pépin. Un moyen de repartir d’un ADN vierge et de recréer de la diversité génétique, gage d’adaptation. « Je n’en attends pas de miracle immédiat. La recherche, c’est accepter le temps long. Mais sans recherche, il n’y a pas de progrès », confie-t-il.
Le but de toutes ces actions n’a qu’une seule et même finalité : rendre son système robuste. « Je n’aime pas le terme de résilience, qui est très défensif », précise-t-il. Robuste face à un climat qui change, une crise qui fait exploser les prix du gasoil et des engrais ou encore une consommation de vin qui s’érode. « Mon but est d’arriver à un système qui garantisse une production de 15 à 20 hectolitres par hectare en moyenne, et où il n’y ait presque plus rien à faire car tout s’équilibre », augure le vigneron.
Une production qui peut sembler minime, mais où les dépenses et les moyens matériels sont tout aussi limités. « Il faut se faire à l’idée que certaines années on peut perdre quasiment toute sa récolte et d’autres produire abondamment, et adapter ses vins et son entreprise en fonction », ajoute-t-il. L’année 2026 est d’ailleurs partie pour être plutôt généreuse, étant donné que la pression parasitaire est faible. Au stade de fermeture de grappe, les parcelles de Julien Castell étaient globalement saines malgré l’absence de traitement. Seuls les carignans commençaient à montrer de l’oïdium sur certaines grappes, mais pas sur feuille. « Dès qu’il y a de la végétation qui vient dans les vignes on a, je trouve, moins de concurrence des maladies », estime-t-il. Autre bénéfice qu’il commence à remarquer clairement, celui de l’équilibre des raisins et de la maturité. « L’an dernier tout mon secteur avait fini les vendanges fin août, j’ai commencé le 3 septembre. Preuve de l’intérêt aussi sur le cycle biologique », insiste le vigneron.
Une parcelle suivie par l’Inrae dans le cadre du projet Vitae
Les particularités du vignoble Castell-Reynoard ont d’ailleurs intrigué les chercheurs de l’Inrae, qui ont intégré une parcelle du domaine dans le projet de recherche national Vitae, dédié à la culture de la vigne sans pesticide. Des scientifiques passent plusieurs fois par an pour faire des relevés : relevés d’oospores au printemps, comptage de maladies à l’été ou encore calcul de rendement aux vendanges. Un moyen de faire profiter la profession de ses expérimentations personnelles, mais aussi d’objectiver les résultats et la pertinence de ce système de production.