L’Ukraine pourrait être le grenier avicole de l’Europe
La perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE soulève de nombreuses questions. Entre la déstabilisation du marché européen et les perspectives de conquête des marchés tiers la concurrence ukrainienne avec les pays européens est double, faisant de l’Ukraine un « casse-tête » avicole.
La perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE soulève de nombreuses questions. Entre la déstabilisation du marché européen et les perspectives de conquête des marchés tiers la concurrence ukrainienne avec les pays européens est double, faisant de l’Ukraine un « casse-tête » avicole.
Lire aussi :L'écart de compétitivité entre l'Union européenne et le Brésil se creuse en filière volailles
Quels sont les atouts du secteur avicole ukrainien ?
L’Ukraine dispose d’atouts uniques qui en font un acteur agricole majeur. D’abord, ses sols, parmi les plus fertiles au monde (les fameux tchernozems), permettent de cultiver à bas coût le maïs et le tournesol, qui ont une place essentielle dans les rations, notamment celles des volailles. Ensuite, son modèle agricole, fruit de son histoire, est double (ou multiple). Des structures dites « familiales », essentielles à la sécurité alimentaire du pays, cohabitent avec des agroholdings géantes, comme MHP, leader incontesté de la volaille de chair en Ukraine avec 55 % de la production nationale (soit plus de 700 000 tonnes en 2024). Ces grands groupes intègrent toute la chaîne : de la production de céréales à la transformation et à l’exportation.
Avec des élevages de 500 000 poulets en moyenne (contre 22 000 en France), ces groupes bénéficient d’économies d’échelle colossales. Leurs abattoirs sont d’une taille sans équivalent en Europe : le site de Vinnytsia Poultry Farm, par exemple, a une capacité d’abattage journalière de plus de 1 million de têtes, alors qu’en France, aucun abattoir ne dépasse 100 000 têtes par jour. Les coûts de production y sont parmi les plus bas au monde. Résultat, l’Ukraine exporte aujourd’hui 70 % de sa production de volailles, principalement vers l’UE, le Moyen-Orient et l’Afrique.
Comment le pays a-t-il réussi à maintenir ses exportations malgré la guerre ?
La guerre a, à ce jour, finalement peu impacté les principaux sites de production de volailles situés dans les régions du centre et de l’ouest, mais a effectivement forcé l’Ukraine à réinventer ses routes commerciales du jour au lendemain. Avant 2022, 90 % des exportations transitaient par la mer Noire, mais le blocus russe a poussé l’Ukraine à imaginer des alternatives : des voies terrestres, via la Pologne, la Roumanie ou la Hongrie, mais aussi fluviales via le Danube, vers la Roumanie et la Bulgarie, et des routes vers l’Asie, via la Turquie, pour atteindre le Moyen-Orient. Ces alternatives sont plus chères (+ 20 à 30 %), mais elles ont permis de maintenir les flux. Mais les victoires navales de l’armée ukrainienne et les efforts diplomatiques dans la première année du conflit ont permis la sécurisation des couloirs de navigation de la Mer Noire, permettant la reprise des exportations au rythme d’avant conflit.
Pourquoi les importations ukrainiennes posent problème en Europe ?
Les produits ukrainiens sont souvent pointés du doigt pour leur prix très bas. C’est même devenu un sujet de tension majeur avec les éleveurs européens. En 2023, les importations de volailles ukrainiennes dans l’UE ont bondi de 64 %, et celles d’œufs ont triplé entre 2022 et 2024. Les prix ukrainiens sont imbattables du fait des avantages compétitifs présentés plus haut. Face à cette concurrence, des pays comme la Pologne ou la Hongrie ont instauré des quotas temporaires pour protéger leurs marchés. La Commission européenne a dû négocier des mécanismes de régulation pour éviter un dumping. Mais pour l’Ukraine, ces exportations sont vitales : elles financent la reconstruction et soutiennent une économie en guerre.
L’Ukraine pourrait-elle devenir le « grenier à volailles » de l’UE si elle adhère à l’Union ?
C’est tout à fait possible, mais cela dépendra de sa capacité à moderniser ses élevages et à réguler les flux commerciaux. Si l’Ukraine adhère, elle pourrait porter la production européenne de volailles à + 12 % d’ici 2035, et faire reculer le rapport importation/consommation de 6,5 % à 4,8 %. Les consommateurs européens y gagneraient avec des protéines animales à bas coût, mais cela risquerait aussi de déstabiliser les filières locales, notamment en Pologne. Pour éviter cela, l’UE devra mettre en place des mécanismes de régulation des flux de volailles ukrainiennes. Parallèlement, l’Ukraine mise sur la diversification : elle exporte déjà vers le Moyen-Orient (Arabie saoudite), l’Afrique (Nigeria, Afrique du Sud) et l’Asie où la demande en protéines est en forte croissance, et où les pays européens exportent eux-aussi. À long terme, son modèle intégré et compétitif pourrait en faire un acteur clé, à condition de résoudre les défis logistiques et normatifs.
Quelles sont les perspectives à dix ans, entre adhésion à l’UE et conquête des marchés tiers ?
À court terme, l’Ukraine va continuer à diversifier ses débouchés et à monter en gamme avec des produits transformés (ovoproduits, plats cuisinés). MHP, par exemple, a lancé une gamme de plats transformés et surgelés qui représente déjà 20 % de son chiffre d’affaires. À moyen terme, si l’adhésion à l’UE se concrétise, l’Ukraine devra investir massivement pour aligner ses normes sur celles de l’UE, sous peine de voir ses produits bloqués aux frontières. Dans tous les cas, la reconstruction des infrastructures détruites (silos, ports, voies ferrées) sera cruciale pour pérenniser les flux. L’Ukraine a les atouts pour devenir un pôle avicole mondial, mais son succès dépendra de sa capacité à concilier sa compétitivité-prix et les coûteuses exigences normatives européennes que les agroholdings peuvent assumer, mais que les plus petites structures ne pourront pas forcément.
Mathieu Désolé desole@itavi.asso.fr
Mathieu Désolé, chef de projet Études économiques de l’Itavi
« L’Ukraine devra relever des défis pour s’intégrer au marché européen »
Le principal obstacle que doit encore relever l’Ukraine pour s’intégrer pleinement au marché européen reste l’alignement sur les normes sanitaires et de bien-être animal de l’UE. Par exemple, les nitrofuranes (des antibiotiques interdits en Europe) sont encore utilisés en Ukraine, et 70 % des élevages de pondeuses utilisent des cages non aménagées, interdites dans l’UE depuis 2012. En 2023, 14 % des lots d’œufs ukrainiens ont été refusés à l’importation pour non-conformité. Pour y remédier, les agroholdings comme Ovostar segmentent leur production : une partie respecte les normes européennes (pour l’export vers l’UE), l’autre, moins chère, est destinée aux marchés tiers. La transition complète coûterait 1,2 milliard d’euros, selon la Banque mondiale. Mais sans cela, l’Ukraine ne pourra pas accéder pleinement au marché européen.