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Comment les éleveurs perçoivent les enjeux du bien-être animal ?

La perception des enjeux sociétaux, notamment du bien-être animal, par les éleveurs est plurielle apprend cette enquête qualitative réalisée par deux sociologues. Selon la manière d’appréhender ce métier, les autrices définissent quatre profils d’éleveurs aux ressentis différents.

Comment les éleveurs de différentes espèces perçoivent leur métier ? Comment réagissent-ils aux enjeux sociétaux qui les obligent à adapter leurs pratiques et leurs modes d’élevage ? Deux sociologues mandatées par trois instituts techniques (Idèle, Ifip, Itavi) ont mené une enquête qualitative en 2023. Celle-ci s’inscrit dans le projet Entre’Actes qui vise à définir les clés d’un meilleur accompagnement des transitions.

Tous conscients de ces enjeux, les éleveurs expriment des ressentis nuancés, allant d’un agacement plus ou moins marqué et sclérosant, à une volonté de se transformer pour répondre à ces opportunités. Ces différentes manières de percevoir les enjeux sociétaux et de penser le changement ont permis de dégager quatre « profils » qui seront approfondis dans un second temps par une étude qualitative.

Les animaliers communicants

Ces éleveurs se sont installés il y a une dizaine d’années sur la ferme familiale. Leur système est plutôt conventionnel et en circuit long. Ils sont très investis dans la vie locale et impliqués dans des groupes d’éleveurs. Ils sont passionnés par le contact avec les animaux et la gestion de leur troupeau. Ce qui donne du sens à leur métier, c’est le travail quotidien avec leurs bêtes. Certains sont amenés à des réflexions sur des transformations plus globales du fonctionnement de l’exploitation (être labellisé, faire de la vente directe, etc.), mais ils se disent empêchés financièrement d’aller au bout du projet.

Ce sont ceux qui se sont montrés les plus agacés et critiques de ce qu’ils perçoivent comme des « attentes » sociétales, notamment celles concernant le bien-être. Ils ne comprennent pas qu’on leur reproche de mal traiter leurs animaux. Ils regrettent l’image négative de l’agriculture véhiculée par les médias, et aimeraient que les citoyens prennent conscience de l’importance de leur métier. Ils souffrent d’un fort manque de reconnaissance. Pour y pallier, ils n’hésitent pas à communiquer pour montrer que l’élevage, y compris conventionnel, répond en grande partie aux attentes de la société.

Les commerçants contraints

 

 
Les commerçants contraints estiment que les consommateurs devraient être plus cohérents entre leurs convictions et leurs achats.
Les commerçants contraints estiment que les consommateurs devraient être plus cohérents entre leurs convictions et leurs achats. © P. Le Douarin

Ils se sont installés sur la ferme familiale il y a longtemps (plus de vingt ans), ont des systèmes diversifiés, conventionnels ou alternatifs, et valorisent leurs produits en circuit court ou en mixte circuit long-court. Ils déclarent une charge mentale et un temps de travail importants, qui leur pèsent. La vente directe donne du sens à leur métier car elle crée un lien avec l’extérieur et les consommateurs, vécu comme « une bulle d’oxygène ». Souvent débordés, ils disent travailler principalement à améliorer leurs conditions de travail et à garantir une bonne qualité pour la vente directe, qu’ils n’envisagent pas d’abandonner même si le métier est « prenant » et « difficile ». Ce groupe est caractérisé par l’adoption très ponctuelle de pratiques peu contraignantes. Ils considèrent avoir un système qui répond aux demandes de la société, mais peuvent être amenés à se questionner. Ces éleveurs se disent conscients des demandes de la société, mais estiment que les citoyens devraient être plus responsables en traduisant leurs convictions par des achats répondant à leurs attentes, même s’ils sont plus chers.

Les entrepreneurs flexibles

 

 
Se disant à l'écoute des attentes sociétales, les entrepreneurs flexibles sont passionnés par la technique et testent beaucoup.
Se disant à l'écoute des attentes sociétales, les entrepreneurs flexibles sont passionnés par la technique et testent beaucoup. © P. Le Douarin

Ces éleveurs, dont certains ne sont pas issus du milieu agricole, sont installés depuis une dizaine d’années ou moins, plutôt en système conventionnel, en Label rouge ou sous cahier des charges privé. Ils commercialisent le plus souvent leur production en circuit long. Ils disent travailler énormément, mais n’en souffrent pas. Ces éleveurs sont passionnés par la technique, avec une recherche d’amélioration des performances. Ils apprécient la polyvalence du métier et tirent une grande fierté à gérer eux-mêmes « une entreprise » qui fonctionne bien. Testant de nombreuses pratiques, ce groupe est caractérisé par l’expérimentation. Ils qualifient leur exploitation d’« outil », qu’ils doivent adapter au monde de demain.

Ils se disent à l’écoute des attentes sociétales, car elles représentent des opportunités de marché à saisir. Ils sont particulièrement sensibles aux questions environnementales et le bien-être animal est déjà présent chez eux. Ils aiment communiquer sur leur métier, principalement à destination de leurs collègues éleveurs pour montrer que d’autres manières de travailler et de produire sont possibles et rentables.

Les paysans-citoyens

 

 
Les paysans-citoyens disent comprendre les inquiétudes de la société et cherchent à développer des systèmes sortant du cadre conventionnel.
Les paysans-citoyens disent comprendre les inquiétudes de la société et cherchent à développer des systèmes sortant du cadre conventionnel. © P. Le Douarin

Ce sont souvent de récents installés (moins de cinq ans) non issus du milieu agricole, avec quelques années d’expérience professionnelle avant leur installation. Ils opèrent souvent en système alternatif et en circuit de commercialisation court. Dans leurs objectifs de travail, ils accordent une place centrale à la qualité de vie et à l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle. Ils se sentent responsables de leur territoire et de son dynamisme. Ils perçoivent ce métier avant tout comme un mode de vie, avec une fonction sociale et environnementale. Ces éleveurs disent comprendre les inquiétudes de la société sur l’élevage qu’ils trouvent légitimes et souscrivent à beaucoup d’attentes sociétales, correspondant à leurs propres convictions. Leur objectif est de développer des systèmes complètement différents de l’agriculture conventionnelle. Leurs motivations au changement sont avant tout personnelles, en accord avec leurs convictions.

Cette étude qualitative va être suivie d’une enquête quantitative qui permettra d’estimer la part de chaque profil.

Elsa Delanoue (Itavi-Idèle-Ifip) et Manon Fuselier (Idèle)
 

Qui sont les 37 éleveurs enquêtés

Au premier semestre 2023, Elsa Delanoue et Manon Fuselier ont rencontré 37 éleveurs dans trois régions : Pays de la Loire (7 éleveurs), Centre Val de Loire (15), Bretagne (15). Ce panel se différencie par l’âge (de 23 à 59 ans), le sexe (14 femmes, 21 hommes), l’origine (7 non issus du milieu agricole), l’espèce (7 en bovins lait, 6 en bovins viande, 4 en porcs, 4 en volailles, 1 en caprins, 1 en ovins, 12 en élevage mixte dont 4 en avicole), le type d’élevage (8 en agriculture biologique, 6 en démarche qualité). L’enquête a été complétée par 13 entretiens d’accompagnants, conseillers ou techniciens.

Des motifs d’épanouissement et d’insatisfactions

Les satisfactions

- Le lien avec les animaux est la plus grande satisfaction. Le lien à la nature ressort moins fortement.

- La richesse et la technicité du métier, notamment pour les aviculteurs

- Les relations humaines, notamment pour ceux qui commercialisent en vente directe

- Des éleveurs de volaille expriment leur satisfaction de nourrir leurs concitoyens ou d’avoir une production de qualité, y compris en circuit long.

- Gérer une exploitation en autonomie et avoir une liberté organisationnelle

Les frustrations

- La charge mentale et les conditions de travail avec un équilibre entre la vie professionnelle et personnelle difficile compte tenu du caractère imprévisible et contraignant du vivant.

- Les tâches administratives trop prenantes

- Le niveau de rémunération insuffisant

- En filière volaille, sont évoqués le sanitaire « sur lequel on a peu de maîtrise » et la disponibilité en main-d’œuvre conditionnant le maintien de l’élevage et la vivabilité du travail.

- Les autres inquiétudes : le réchauffement climatique, la difficulté de transmettre l’exploitation, les enjeux sociétaux

Toucher les décideurs des filières intégrées

Dans les filières avicoles où les éleveurs sont très encadrés, l’action de l’accompagnement au changement devra être repensée à l’échelle des maillons décisionnaires estiment les sociologues. En effet, les aviculteurs ont souvent déclaré être dans l’attente de directives de leur organisation (coopérative ou privée) concernant les transformations à mettre en œuvre sur leur ferme. Certains ont plutôt tendance à regretter cette situation, se sentant freinés dans leur capacité à faire évoluer leur exploitation. D’autres mettent en avant le fait que l’organisation limite la prise de risque.

Trois opinions partagées

Les enquêtés disent déjà répondre en grande partie aux enjeux sociétaux, notamment ceux labellisés ou en système avec un accès à l’extérieur. D’autres considèrent que par du « bon sens » et le respect de la réglementation, ils ont un système qui « coche des cases ». Pour d’autres encore, ces attentes sociétales ont un côté « plutôt vertueux » car elles leur permettent de continuer à évoluer en « se remettant en question ».

Le monde agricole est méconnu de la société, avec l’impression que les consommateurs demandent des systèmes « arriérés » avec des évolutions perçues comme des régressions.

La société apparaît perdue, exprimant des attentes changeantes, contradictoires et émises dans un contexte d’insatisfaction. Les consommateurs qui demandent plus de qualité sans toujours en payer le prix suscitent frustration et agacement des éleveurs.

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