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Sur les routes turques - Au pays de la cerise, rencontre avec des agriculteurs heureux

L’agriculture « Alaturka » réserve bien des surprises. Dans ce périple dépaysant au pays d’Erdogan, nous avons rencontré des agriculteurs à la moustache bien fournie et aussi des agricultrices au Look de blondes californiennes. Des champions de la cerise, de la nectarine et même des céréales qu’on envie en Europe. Mais ce n’est pas de tout repos.

Là-bas pointent les minarets et les grands dômes ronds sous un ciel rarement pluvieux. La Turquie. Bien sûr, on pense à des bazars pleins de tapis et au gazouillement si spécial du narghilé. On pense aussi à des steppes semi-arides. Mais la Turquie n’est pas qu’un rêve oriental. C’est le premier producteur mondial de cerises, d’abricots, de figues. Et un vrai grenier à blé. Levent Bormali m’attend dans la région de Thrace, fièrement juché sur son tracteur John Deere, dont il flatte le capot de la main. Ici, le niveau des pluies atteint laborieusement 200 millimètres, alors Massallah… (« Que Dieu protège… ») comme on dit superstitieusement ici toutes les cinq minutes, et on s’organise en faisant pousser davantage de blé jugé moins vorace que le maïs. L’exploitation de Levent s’étend à perte de vue sur 60 hectares quand seulement 1 % des exploitations en Turquie dépassent les 50 hectares. C’est donc un peu Byzance pour lui avec un blé vendu à 150  euros la tonne, même si, dixit Levent, « ça reste du boulot et il faut continuellement varier les cultures ». Avec la guerre en Syrie, Daech a coupé les exportations et les stocks ont augmenté dangereusement. Mais Levent Bormali affiche ce fier optimisme bien connu depuis Attaturk. Devant l’incontournable thé de l’amitié (prononcer Çay) qu’il ne faut jamais refuser et qu’on aime ici trop sucré, Levent Bormali s’épanche sur les aspects positifs. «  En Turquie, le prix du blé est soutenu par le gouvernement. La moitié du carburant est aussi offert. » Leur PAC (Politique agricole commune) à eux, en somme. Naturellement, il ne s’exprime pas trop sur cette nouvelle main-d’œuvre syrienne, des réfugiés encore meilleur marché que la population turque locale, un peu comme à la grande époque de Soliman Le Magnifique qui ne répugnait pas non plus à utiliser une main-d’œuvre, disons pour simplifier, docile.

Deux heures de voiture plus tard, toujours dans la région d’Istanbul, on emprunte des plaines relativement verdoyantes, et mon chauffeur Cenk Senturk, qui est surtout ingénieur agronome, file comme le vent avec sa conduite alaturka, gardant un œil sur son appli pour éviter les radars. C’est un chaouch des temps modernes qui tente de m’expliquer, dans son anglais oriental, les conséquences du réchauffement climatique ici. Mais pas la peine de lire Le turc pour tous aux Éditions Pocket, pour comprendre que la conséquence c’est plus de sécheresse et qu’il faut utiliser davantage de fertilisants. Puis, comme dans un mirage magnifique, on arrive chez Basak et Burçak Kemal Bey Chifftlii, deux jeunes femmes avenantes au look de surfeuses californiennes qui dénotent un peu dans ce pays de moustachus ombrageux.

La cerise, c’est une forme d’accomplissement qui rend heureux

À dire vrai, Basak et Burçak n’avaient pas spécialement la fibre agricole et aucune intention de reprendre la ferme familiale quand le pater familias a eu une petite alerte de santé. L’une se voyait consultante internationale et l’autre était partie pour être l’artiste de la famille. Le genre sculpture métallique très encombrante et installation d’art contemporain ésotérique. Mais comme ça faisait huit générations qu’on cultivait la terre chez les Kemal Bey, il était exclu de dire Yok (non). « Au début, ça n’a pas été une sinécure. Notre père nous a laissé nous débrouiller, c’était sa stratégie. On a appris en regardant, en discutant. On n’avait aucune idée de ce que c’était. Plus jeune, on venait seulement pique-niquer à la ferme une fois par an. C’est tout. » Mais le courant est passé. « Aujourd’hui, on contrôle les choses. Même si on n’est pas physiquement sur le tracteur… » Il faut dire que 500 hectares de blé et de maïs, ça occupe. L’exploitation de ces deux sœurs jumelles est une des plus grandes de Turquie. Basak et Burçak, malgré la rudesse du milieu agricole turque, n’ont jamais rétropédalé. « Leur vie d’avant, disent-elles, c’était du papier. On ne sentait rien, on ne percevait rien. » Aujourd’hui, elles sont continuellement dehors. Ou alors elles font de l’administratif, une autre grande passion turque, soupire Basak. Mais elles ne se voient pas revenir en arrière, même si leurs petits copains respectifs doivent attendre la fin des moissons pour espérer les voir.

Après les céréales, à 500  kilomètres de là, direction les fruits, près d’Izmir. Smyrne pour les intimes. Là où est né le poète Homère au IXe siècle avant Jésus Christ, mais aussi, côté people, là où sont passés le philosophe Marc Aurèle et l’empereur Constantin. Sous Soliman le magnifique, Izmir était sur la Route de la soie. D’où ce trafic impitoyable de semi-remorques encore aujourd’hui, avec dans l’air une buée blanche. Mon chauffeur, qui a un doctorat d’agronomie, n’attribue pas une grande importance aux anfractuosités et aux nids de poules de la route dans cette région très vallonnée. Mais il est intarissable sur ces cerises turques qui, étonnamment, ont trouvé des amateurs sur le marché asiatique. Une certaine variété de cerisier a ainsi été progressivement plantée pour des cerises vendues à l’export au prix exorbitant de 6 euros le kilo.

«  La cerise, c’est une forme d’accomplissement qui rend heureux », affirme Ender Ayaz, jovial ingénieur agronome en chef d’Alara Cherry Company. En mai, lors de la pleine saison de la récolte, il faut se représenter 300 jeunes filles qui descendent joyeusement des villages alentour dans leurs tenues colorées, et lui opérant en majorette chef. Car il faut une certaine délicatesse pour cueillir ce fruit très sensible. Ender Ayaz n’est pas peu fier de son système d’irrigation. «  Ça a beaucoup évolué. Avant, on mesurait les précipitations en regardant le niveau d’eau dans la bassine. Maintenant, on utilise une application sur Iphone. » Ce qu’il veut surtout éviter, ce sont les coups de bec dévastateurs des volatiles, non pas sur ses cerises, mais sur les tuyaux d’arrosage qu’il chérit comme la prunelle de ses yeux. De même, il craint comme la peste la « mouche de la cerise » bien connue pour ses dégâts en Europe du Sud. Autre contrainte : sa cerise doit être calibrée à 54 mm pour l’export. Sinon rien.

Avant on mesurait les précipitations en regardant le niveau d’eau dans la bassine

On roule à nouveau à tombeau ouvert dans les collines plantées d’oliviers, avec en contrebas des champs de laitues, d’épinards, de choux, de poireaux et aussi de quoi faire une vraie salade grecque. Enfin, nous arrivons à Selçuk, une petite ville exquise et non profanée par les tour-opérateurs et les complexes hôteliers tape-à-l’œil. Selçuk a su préserver son charme typique à la fois très vieux et très oriental, ce qui n’est pas fréquent près d’Izmir. C’est aussi là qu’on mange probablement le meilleur kebab du monde, cuit méticuleusement sur une broche qui tourne dans une mélancolie délicieuse. « La viande est posée horizontalement et non verticalement… », précise Mehmet Kaya, mon chauffeur-ingénieur qui excelle en petite note technique. Après ce délicieux intermède, nous pénétrons dans les bureaux marbrés et aux murs dentelés d’arabesques de la société Atinc. Mehmet Afsar Aka, son patron, me salue à la manière du grand vizir. Il aurait très bien pu être coiffé de ce haut turban en forme de poire ou d’avocat comme son grand-père, l’homme à forte moustache dont le portrait trône dans le bureau. Sauf qu’il porte une doudoune et que son look est celui d’un manager de la Défense. Père prof d’histoire, lui plutôt attiré par des études littéraires, rien ne le prédisposait à devenir un des principaux producteurs de nectarine, d’huile d’olive et de clémentine de Turquie. C’est son grand-père, l’homme aux moustaches fournies du tableau, qui a un peu insisté. Et puis le prix de vente du citron était assez exaltant il y a quinze ans. Même si, aujourd’hui, les marges sont plus réduites. « Beaucoup plus simple à produire que la nectarine. En trois mois, pour la nectarine tout doit être plié et il n’y a pas droit à l’erreur », dit-il. Mais si la nectarine ce n’est pas reposant, c’est aussi sa grande fierté.

On remonte fissa en voiture pour visiter les arbres fruitiers, fierté justifiée de Mehmet Afsar Aka. Une fierté à se lisser continuellement les moustaches, même. Dans un geste ample, Mehmet Afsar Aka montre que, la montagne au loin, éblouissante de tranquille lumière, jusqu’à nous, c’est à lui. Un petit recoin de la terre qui est absolument unique. Une impression de calme extrême, de sérénité, de silence au milieu des arbres fruitiers. Ici, on a pu voir passer les saisons, les années, les régimes politiques, sans que rien jamais ne change. « Avant, c’était du coton. J’ai procédé dans l’ordre. D’abord l’irrigation, histoire de multiplier par deux les productions. Puis j’ai planté des nectarines », raconte-t-il. C’est là probablement qu’il a gagné sa crédibilité auprès de son grand-père. Et aussi le jackpot. Une armada d’hommes manient le sécateur pour couper les branches, sans mécanisation, juste avec dextérité, respectant la profonde paix de l’endroit où rarement quelqu’un passe. « On peut calculer combien de kilos ça va faire rien qu’en regardant les bourgeons sur les branches », dit-il. Il a refait ce pari en plantant des abricots, qu’il faut ramasser très vite sous peine d’être invendables, car trop mous. Mais il n’a pas voulu prendre le même risque avec des fraises, car pour lui la fraise c’est aussi hasardeux que le poker. Une joviale cueilleuse de clémentine s’avance vers moi comme un tourbillon et m’exhibe avec aplomb une clémentine jumelle. Une tradition veut que celui ou celle qui la trouve soit grassement récompensé(e) par son patron. Bereket ! comme on le dit par ici, car la clémentine jumelle est un symbole d’abondance dans ce pays superstitieux. L’entourloupe consiste évidemment à mettre ladite clémentine dans sa poche la veille au soir et à l’exhiber dès la première heure le lendemain…

Mais pour ce qui est de l’abondance et des symboles porte bonheur, rien ne remplace aux yeux de Mehmet Afsar Aka sa coopérative d’olive. Quand la paix du soir tombe, il assiste au ballet continuel des tracteurs qui descendent de la montagne pour venir presser leur huile chez lui. 700 paysans viennent y stocker des sacs pleins à craquer. Près du pressoir c’est une vraie patinoire aux senteurs d’huile d’olive. Et il prélève dix pour cent. Massallah !   

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