Soins vétérinaires : faire collaborer vos animaux, c’est possible
Une relation positive humain-animal et de l’entraînement peuvent permettre de faire collaborer les animaux pour les soins ou les gestes d’élevage, facilitant le travail des éleveurs et des intervenants.
Une relation positive humain-animal et de l’entraînement peuvent permettre de faire collaborer les animaux pour les soins ou les gestes d’élevage, facilitant le travail des éleveurs et des intervenants.
« Sur 10 800 accidents de chefs d’exploitation relevés par la MSA en 2022, 40 % sont liés aux bovins, constate Alice de Boyer des Roches, professeure à VetAgro Sup et Inrae. Pourtant, il est possible de faire collaborer les animaux aux soins et aux gestes d’élevage, ce qui permet de limiter les risques d’accident, de gagner du temps et améliore le confort de travail et le bien-être animal. »
Pour un bovin, tout ce qui est nouveau soudain, non prévisible et désagréable entraîne des émotions négatives. Alors que ce qui est familier, non soudain, prévisible et agréable, entraîne des émotions positives et améliore la relation humain-animal. « La prévisibilité est très importante » souligne l’enseignante-chercheuse.
L’enrichissement pour réduire la peur de la nouveauté
L’idée pour faire collaborer les animaux est d’abord de réduire la peur de l’animal vis-à-vis de la nouveauté et de construire une relation humain-animal positive. « Il faut bâtir les fondations d’une bonne collaboration » résume Pauline Garcia, éleveuse dans le Cantal, comportementaliste et auteure de plusieurs livres sur le sujet.
Une technique pour réduire la peur chez les génisses est l’enrichissement du milieu (parc, pâture), l’objectif étant de développer la curiosité et l’attrait de la nouveauté des animaux et de réduire leur émotivité. Le milieu peut être enrichi avec des objets insolites (ballons, jouets, plots…), posés au sol ou suspendus pour que les animaux puissent les téter, avec des grelots qui font du bruit… « Et il faut les changer régulièrement, sinon les animaux s’ennuient » insiste-t-elle.
L'eleveur peut aussi se déplacer dans le parc en portant la blouse du vétérinaire, sans intervenir, pour habituer les génisses à cette présence. La relation se construit aussi par des récompenses alimentaires, des caresses, du grattage. « Il faut identifier ce qu’apprécie chaque génisse, si c’est le concentré, l’herbe, le grattage, quel point de grattage lui plaît le plus, si elle apprécie le grattage avec un gant à picot, une brosse longue, une brosse à crins... » Et quand un humain a une relation avec une génisse, les autres observent en général et ressentent qu’il s’agit d’une relation positive.
Enseigner un comportement à la fois
Une fois ces fondations établies, on peut développer les compétences des animaux en les entraînant pour les interventions spécifiques. « Tous les animaux peuvent coopérer pour des gestes simples comme venir à l’appel, changer de parc…, détaillent Alice de Boyer des Roches et Pauline Garcia. Il vaut mieux se limiter aux gestes simples chez les génisses, puis consolider les apprentissages chez les vaches adultes.Certaines vaches pourront être entraînées à des gestes plus complexes, parce qu’elles participent à des concours, qu’elles doivent gagner en docilité, qu’elles se sont blessées et ont besoin de soins spécifiques…»
Les bonnes pratiques sont de n’enseigner qu’un comportement à la fois, d'adapter la progression à l’individu (commencer à donner du granulé dans une bassine, puis à la main...), de revenir à une étape plus simple si la progression stagne, de privilégier des séances de quelques minutes sur un exercice. « Et avant tout, il faut enseigner au bovin le respect de l’espace personnel, insiste Alice de Boyer des Roches. En cas de récompense alimentaire, il faut commencer par travailler en contact protégé : si la vache essaie de vous grimper dessus pour l’atteindre, il faut vous mettre hors de portée, ignorer ce comportement indésirable et ne lui donner la récompense que quand elle se détourne. »
Plusieurs techniques d’entraînement sont possibles. Dans tous les cas, le geste est décomposé en petites étapes simples que l’on répète plusieurs fois. La technique d’approche-retrait consiste à arrêter l’étape du geste quand l’animal se calme. S’il y a une récompense, on donne la récompense à chaque fois. Une autre possibilité est la technique du leurre, qui peut consister par exemple à mettre du concentré au sol dans la bétaillère pour faire venir l’animal.
Prendre le temps de l'apprentissage
Autre possibilité : la technique du conditionnement, qui consiste à présenter un stimulus neutre (comme un stéthoscope), puis un stimulus agréable (comme du brossage), pour associer le stimulus neutre à quelque chose d’agréable. « On peut appliquer le stéthoscope sur toutes les zones du corps, tout en continuant à gratter l’animal » explique Pauline Garcia.
Une autre technique d’entraînement encore est le clicker-training, très utilisée en parc zoologique. Le principe : l’éleveur clique (avec un clicker) ou siffle (avec un sifflet) ou prononce un mot (exemple : « bien ») au moment précis où l’animal donne « la bonne réponse », c’est-à-dire quand il présente le comportement voulu. Puis il le récompense avec quelque chose que l’animal apprécie, en général des grattages ou de la nourriture. « Pour entraîner des génisses, on peut choisir une de ces techniques ou les combiner, résument les expertes. La démarche est innovante et encore peu répandue, même si les éleveurs entraînent déjà les animaux, par exemple en agitant le granulé dans un seau pour faire venir les vaches. Elle implique de changer de point de vue et parfois de renoncer à des pratiques enracinées. Et elle nécessite de prendre le temps de l’apprentissage, sachant que l’on gagnera du temps sur le long terme. »
Les génisses ont une mémoire d'éléphant !
Une étude a été réalisée en 2024-2025 par Alice de Boyer des Roches d'Inrae et d’autres chercheurs sur dix génisses Holstein. Dix-neuf gestes ont été enseignés à cinq génisses, les autres servant de lot témoin. « Les dix-neuf gestes ont été appris en vingt sessions d’entraînement de quinze minutes, une fois par jour, avec une variabilité entre les génisses » indique l’enseignante-chercheuse. Un an plus tard, quatre génisses se souviennent de la plupart des gestes. Douze gestes ont été bien retenus (manger dans la main, immobilité, venir à l’appel, connaître son nom, touché sur le corps, toucher une cible, être touché par un gant vétérinaire, un stéthoscope, un licol, manipulation des paupières, manipulation de la bouche, humain passe derrière). Trois gestes ne sont pas du tout mémorisés (lever la queue, palpation rectale, palpation vaginale). « Globalement, les génisses entraînées ont moins peur de l’humain et sont plus faciles à manipuler, avec une variabilité toutefois entre génisses » indique Alice de Boyer des Roches.