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Viande bovine : L’accord avec le Mercosur expose à des perturbations de marché

Avec l’accord entre le Mercosur et l’Union Européenne, le risque de trouble du marché européen des aloyaux, élément structurant de la rémunération de la filière, est avéré. Impossible pour les économistes d’être plus précis aujourd’hui sur les impacts tant les paramètres en jeu sont nombreux. 

L'accord avec le Mercosur risque d'installer une pression constante à la baisse des prix sur le marché européen de l'aloyau.
© S.Bourgeois

L’accord entre le Mercosur et l’Union européenne a toutes les chances d’être générateur de perturbations des marchés de la viande bovine. Un contingent annuel de 99 000 téc - soit environ 77 000 tonnes de viande bovine - dont 55 % sous forme réfrigérée et 45 % sous forme congelée, pourra bénéficier d’un droit de douane réduit à 7,5 % contre 40 % environ. Son ouverture se fera par paliers sur six ans. L’accord comprend aussi la suppression immédiate des 20 % de droits de douane des contingents Hilton (58 054 téc annuelles). De plus, les bovins vivants qui font pour l’instant l’objet de droits de douane jugés dissuasifs passeront à un droit de douane nul dans dix ans. C’est le cas aussi et à la même échéance pour les préparations de viandes bovines cuites. 

Après la signature entre la Commission européenne et le Mercosur le 17 janvier 2026, le Parlement européen a voté le 21 janvier 2026 la saisine de la Cour de justice de l’Union européenne. La Commission européenne a toutefois la possibilité d’appliquer le traité à titre provisoire si elle le souhaite, et l’accord peut encore être ratifié à terme. Application temporaire ou non, viendra ensuite la décision de la Cour de justice de l’UE dans un délai d'environ 18 mois. Soit elle considère que l’accord ne respecte pas les traités européens, et l’UE devra y renoncer ou le renégocier avec les pays du Mercosur, soit elle valide l’accord, et il sera soumis au vote du Parlement européen.

Lire aussi : Mercosur : le Parlement européen vote la saisine de la CJUE

L’étude d’impact publiée en 2021 par la Commission européenne table sur une incidence légère de cet accord pour les éleveurs, avec une baisse de production de viande bovine entre 0,7 % et 1,2 % selon les scenarii. Bruxelles continue de communiquer sur le volume des contingents en les situant par rapport au marché total de la viande bovine : « Ils représentent 1,5 % de la production européenne totale de viande bovine, qui est de 7,5 à 8 millions de tec, et moins de la moitié des importations courantes du Mercosur qui s’élevaient à 206 000 téc en 2024. » D’après un article publié en septembre 2025 par les économistes Alexandre Gohin de l’Inrae et l’Irlandais Alan Matthews, l’effet négatif de l’accord sur le revenu des producteurs français de viande bovine serait limité à une baisse de 0,25 %.

Le rapport français de la commission d'évaluation du projet d'accord UE Mercosur réalisé pour le gouvernement en 2020 par des experts indépendants sous la direction de Stephan Ambec, directeur de recherches à l’Inrae, fait une lecture très différente des termes de cet accord. Les industriels des pays du Mercosur destinent en effet aux pays européens une partie importante de leurs envois dans un segment de marché bien défini, celui de l’aloyau.

La valorisation de l'aloyau structure les marchés de la viande bovine

Le marché de l’aloyau représente à l’échelle européenne autour de 400 000 téc pour les bovins de races à viande et 750 000 téc pour les races laitières, soit environ 1 150 000 téc au total. Différentes hypothèses ont été évaluées : le nouveau contingent pourrait en effet s’ajouter aux exportations déjà pratiquées par le Mercosur à droits de douane pleins, ou bien s’y substituer pour une fraction plus ou moins importante. Le rapport français conclut que les quatres pays sud-américains seraient en mesure d’exporter à l’horizon 2030 un volume total d’aloyaux compris entre 236 000 téc et 274 000 téc. « La part de marché des aloyaux mercosuriens dans l’UE passerait ainsi à entre 21 % au minimum et 24 % au maximum. En se limitant aux seuls aloyaux issus de bovins de type viande (40 % de la production de l’UE-27 en 2030), elle serait égale à 36 % au minimum, 39 % au maximum. »

Ce rapport français précise bien que ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’analyser l’impact possible de l’accord sur les niveaux et la volatilité des prix de l’aloyau dans l’UE. « Il faudrait, à cette fin, recourir à des simulations des marchés des viandes bovines dans les différents Etats membres de l’UE. » Les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie sont les principaux clients en Europe. Leurs marchés sont en interaction avec celui de la France. 

Lire aussi : Mercosur : « L’Europe ne pas être dure avec ses agriculteurs à l’intérieur et faible quand il s’agit de l’extérieur »

Pour Interbev, l’aloyau étant un marché déterminant pour l’équilibre carcasse et la formation des prix, un effet structurel de cet accord de libre-échange sur les marchés français de la viande bovine est certain. « Une fois les contingents installés, des volumes aussi conséquents pénaliseront le marché européen dans un premier temps, et en conséquence le marché français. Si la valorisation des aloyaux est contrainte, cela aura un impact sur le marché de la viande hachée et sur la valorisation globale des animaux » explique Dominique Guineheux, vice-président de la section bovine d’Interbev. Il alerte sur le risque d’une pression continue à la baisse des prix.

Au-delà de l’impact sur les marchés, l’accord de libre-échange avec le Mercosur représente pour les représentants de la filière « une concurrence déloyale » en raison des écarts de normes environnementales et sanitaires entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay et ceux des Etats membres de l’Union européenne. Cette signature cristallise plus largement une rupture profonde de confiance entre les éleveurs et les institutions européennes.

Rupture de confiance entre les éleveurs et les institutions européennes

Une clause de sauvegarde et des contrôles qui ne convainquent pas

La Commission européenne s’appuie sur la clause de sauvegarde et le renforcement des contrôles pour la protection du secteur classé sensible de la viande bovine. Début janvier, la clause de sauvegarde a été « renforcée » en abaissant de 8 % à 5 % les seuils de déclenchement des enquêtes pour les produits agricoles sensibles. En cas d'afflux massif des importations dans une filière et de déstabilisation du marché, des restrictions temporaires sont possibles pour protéger cette filière.

Pour Interbev, c’est un trompe-l’œil. « La clause de sauvegarde reste à la main de la Commission, sans automaticité, avec des critères lourds et un coût politique et juridique qui rend son activation peu probable. Et même enclenchée, elle ouvre une enquête pendant laquelle les importations continuent », explique l’organisation dans un communiqué.  
Sur les contrôles, sans agrément préalable, ni vérifications sur site, ni mécanisme de sanction, les promesses restent théoriques selon l’interprofession bétail et viandes : « certains résidus de substances interdites en Europe (antibiotiques et hormones activateurs de croissance) sont indétectables dans la viande lors des contrôles aux frontières. L’arrêté français de 2023 n’a rien changé, sans cadre européen opérant, sans contrôles sur site et sans sanctions effectives, une interdiction reste théorique et n’empêche pas ces viandes d’entrer sur le marché européen et donc français. » L'intensification des contrôles à l'entrée de nos frontières annoncée par la ministre en janvier ne semble pas de nature à changer la donne. 

La Commission européenne a annoncé aussi le doublement de la réserve agricole dans le prochain budget pluri-annuel: sa capacité totale atteindra 6,3 milliards d’euros. 

Interbev rappelle que la filière n’est pas opposée aux accords internationaux par principe, mais qu’elle lutte contre « les accords de libre-échange dépourvus de clauses et de mesures miroir qui mettent en péril la pérennité de la filière, la souveraineté alimentaire, ainsi que la sécurité alimentaire de nos consommateurs. » Pour ses partisans, l'accord permettra au contraire de relancer une économie européenne à la peine et de soigner les relations diplomatiques avec l’Amérique latine.

Lire aussi : Marché mondial de la viande bovine : La puissance tranquille du Mercosur, fort de débouchés divers

Lire aussi : L’Amazonie est déjà devenue un réservoir à broutards pour l’Afrique

 

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