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Encore beaucoup de travaux à mener en aromathérapie

Tout le monde s’accorde à dire que les huiles essentielles présentent de nombreuses propriétés pour traiter les maladies courantes, mais leur validation scientifique manque cruellement aujourd’hui.

La majorité des éleveurs utilisateurs d’huiles essentielles se disent satisfaits à très satisfaits de l’efficacité des traitements. En les écoutant, il semble évident qu’il existe un effet des huiles essentielles sur la mamelle par exemple. « Les éleveurs sont contents car ils observent un effet anti-inflammatoire, relate Marlène Guiadeur, de l’Institut de l’élevage. Après l’application d’une huile, la mamelle se décongestionne et le lait peut retrouver un aspect normal. Mais nous n’avons pas de référence pour dire si oui ou non la ou les bactéries responsables de l’infection mammaire ont disparu. » Il y a une différence entre l’efficacité du traitement perçue par le terrain et celle qui s’appuie sur des indicateurs scientifiques et épidémiologiques. « L’idéal serait de disposer de résultats bactériologiques, mais c’est rarement le cas. À défaut, la guérison d’une mammite doit s’apprécier sur trois critères, rappelle Olivier Fortineau, vétérinaire en Ille-et-Vilaine. L’amélioration des signes cliniques 48 heures après le début du traitement (et leur disparition cinq jours plus tard), l’absence de récidive dans les trois semaines, et un retour à la normale des comptages cellulaires au contrôle suivant. » Sans quoi, le risque est que la disparition des symptômes cliniques à court terme ne masque une persistance du germe dans la mamelle, qui risque de contaminer d’autres vaches.

Disparition des symptômes ne signifie pas guérison bactérienne

D’autres facteurs indirects contribuent sans doute aussi à la satisfaction des utilisateurs d’huiles essentielles. « En s’ouvrant à l’aromathérapie, et aux médecines complémentaires en général, les éleveurs prennent mieux conscience de l’importance de la prévention dans la maîtrise de la santé de leur troupeau, fait remarquer Olivier Fortineau. En remettant l’animal au centre de la démarche, ces médecines incitent à davantage d’observation. Les éleveurs le disent, ils changent souvent de regard sur leurs animaux et accordent plus de place à l’hygiène, au confort, à l’alimentation, etc. Et cela a certainement un effet collatéral bénéfique. »

Pour l’heure, il reste néanmoins difficile d’objectiver l’efficacité thérapeutique des huiles essentielles. D’une manière générale, on dispose de très peu de données sur leur efficacité chez les bovins, et dans la plupart des expérimentations rapportées, il est impossible de conclure. « Parmi les rares études menées, les analyses bactériologiques ne sont pas forcément présentes. Et quand elles le sont, les résultats affichent des taux de guérison allant de 20 à 40 %, soit pas plus que ce que l’on obtient en autoguérison », pointe Olivier Fortineau.

Pas de résultats concluants pour démontrer leur efficacité

« Dans une récente synthèse de la bibliographie au niveau national, l’Anses mentionne un seul essai où une huile essentielle affiche une efficacité comparable à celle de l’antibiotique d’un point de vue bactériologique », rapporte Marylise Le Guénic, vétérinaire à la chambre d’agriculture de Bretagne. Mais il s’agit d’une huile non autorisée, de toxicité faible mais sans LMR (1) connue. « Le même travail réalisé à l’échelle internationale cette fois, et incluant des publications de 2017 et 2018, conclut qu’il n’y a pas d’alternatives aux antibiotiques que l’on peut recommander au vu des données scientifiques. »

Cela étant, l’absence de preuve d’efficacité est-elle une preuve d’inefficacité ? « Nous manquons effectivement de recul sur les huiles, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille les exclure de l’arsenal thérapeutique, considère Loïc Guiouillier, vétérinaire en Mayenne. Ce que l’on doit apprendre aux éleveurs, c’est que l’essentiel n’est pas de savoir soigner ses animaux mais de tout mettre en œuvre pour qu’ils soient en bonne santé. C’est en ce sens que toutes les méthodes thérapeutiques peuvent se révéler utiles. » Les résultats obtenus par la Fédération des éleveurs et vétérinaires en convention abondent en ce sens.

« La connaissance de la composition et des propriétés thérapeutiques des huiles essentielles permet de les envisager comme des médicaments efficaces, même si on ne sait pas encore expliquer leurs mécanismes d’action, indique Loïc Jouët, vétérinaire en Ille-et-Vilaine. Les huiles essentielles contiennent de très nombreuses molécules dont l’action ne s’avère pas aussi simple à étudier que celle d’un antibiotique doté d’une seule matière active. »

S’assurer de la qualité et de la traçabilité des huiles utilisées

Aujourd’hui, se cantonner aux vingt et une huiles autorisées s’avère insuffisant si l’on veut soigner les animaux. Aux dires des professionnels, il en faudrait une soixantaine. « J’ai commencé à m’intéresser aux huiles essentielles, car les résultats qu’obtenaient certains éleveurs pionniers m’ont interpellé, raconte Loïc Jouët. J’ai eu envie de les accompagner dans leurs pratiques, mais en assurant une réelle traçabilité des produits utilisés. Garantir la sécurité du consommateur, c’est essentiel pour la filière. » La qualité de toutes les huiles entrant dans la confection des préparations magistrales est contrôlée en termes de composition (chromatographie) et de conformité, et tracée (enregistrement et numéro de lot reporté sur l’ordonnance). « Depuis huit ans je travaille avec des huiles, et j’obtiens des résultats encourageants sur de nombreuses pathologies. Par exemple, recourir aux huiles sur les pathologies respiratoires virales est devenu une évidence pour moi aujourd’hui. »

Pour avancer, « il faut mettre en place des études plus globales, où on enregistre plus de données portant sur la bactériologie, l’évolution de la dynamique des infections dans le troupeau, l’évolution du taux de réforme, souligne pour sa part Marlène Guiadeur. Il faut prouver que l’utilisation des huiles ne dégrade pas la santé du troupeau sur la durée ».

La réglementation crée une situation bancale pour expérimenter

Mais pour étudier l’efficacité et l’innocuité des huiles, il faut expérimenter. Or, la réglementation ne facilite pas les choses… « Nous nous trouvons face à une situation bancale où la législation exige des preuves, mais sans formellement donner les moyens de pouvoir les fournir, décrit Loïc Jouët. Le cadre réglementaire actuel, notamment la liste des plantes utilisables et les délais d’attente (14 jours pour le lait en bio), ne permet pas d’expérimenter sereinement ces produits. » Les éleveurs et les vétérinaires qui souhaitent trouver des alternatives ou des compléments thérapeutiques avec l’usage des plantes sont dans une situation délicate. Ce sont eux pourtant, qui, en pratiquant cette médecine au bord de la légalité, fourniront les données pour assurer la sécurité, la traçabilité et les preuves d’efficacité de cette médecine.

Aujourd’hui, différentes études sont en cours aux échelles nationale et européenne, comme le projet Relacs. Son objectif est de développer des stratégies pour réduire l’utilisation d’antibiotiques en élevage au travers de la mise en place de démarches préventives et du développement de l’utilisation d’huiles essentielles pour gérer les mammites des bovins lait. « À terme, on pourrait imaginer des essais portant sur des stratégies de traitement globales associant huiles et antibiotiques, et des traitements de première intention à base d’huiles sur de petites mammites cliniques, mentionne Marlène Guiadeur. Parmi les pistes à explorer, il faudra aussi conduire des travaux pour étudier la cinétique d’élimination dans le lait d’une huile essentielle appliquée sur la mamelle. »

(1) Limite maximale de résidus.

Pallier le retard réglementaire

« La réglementation a le mérite d’exister, mais elle n’est pas adaptée, affirme Alexandre Fauriat, vétérinaire dans la Loire. Il faudrait définir pour les huiles essentielles un statut intermédiaire entre celui de médicament, nécessitant une autorisation de mise sur le marché (AMM), et celui du produit que l’on achète en vente libre et dont on n’a aucune garantie."

« Le cadre réglementaire n’a pas été pensé pour l’usage des plantes et on voudrait le faire passer par les mêmes tuyaux, résume Loïc Jouët, vétérinaire en Ille-et-Vilaine. Ce n’est guère possible. » Que faire alors en attendant que la réglementation compense son retard ? « Soit on attend, sachant que cela pourra prendre de nombreuses années, soit on décide d’avancer, en cherchant à sécuriser du mieux possible l’usage. Je propose notamment que les vétérinaires se dotent collectivement d’un registre de sécurité, sur les bases de la bibliographie mondiale pour recenser le risque que comportent, ou pas, certaines huiles dont celles non autorisées aujourd’hui. Cela permettrait aux praticiens d’engager leur responsabilité sur des bases scientifiques sérieuses. »

« Nous obtenons de bons résultats d’efficacité »

« Cela fait une quinzaine d’années que nous prescrivons des huiles essentielles en élevage, mais cela s’est accéléré depuis trois ou quatre ans, avance Alexandre Fauriat, vétérinaire dans la Loire, au sein de la Fédération des éleveurs et vétérinaires en convention(1). Nous les utilisons vraiment comme une médecine complémentaire. Elles constituent une corde de plus à notre arc ", poursuit-il pragmatique, en rappelant que « quel que soit le produit employé, la prévention reste toujours préférable au traitement ».

Selon le praticien, parmi les vingt et une huiles autorisées, très peu se révèlent intéressantes. Les vétérinaires du réseau Févec réalisent eux-mêmes des mélanges prêts à l’emploi, qu’ils prescrivent comme des médicaments classiques aux éleveurs adhérents. « Nous établissons des protocoles de soins lors du bilan sanitaire annuel pour lutter contre différentes pathologies. Nous obtenons de très bons résultats de guérison sur les mammites en traitement de première intention et sur les pathologies des veaux. Sur les problèmes respiratoires, nous avons réduit l’utilisation des antibiotiques de moitié, et nous n’utilisons quasiment plus d’antibiotiques pour les diarrhées des veaux. » Les résultats sont également très bons en prévention de la cryptosporidiose et de la coccidiose. Les huiles ouvrent aussi des perspectives en offrant des propriétés peu développées en médecine conventionnelle, comme des propriétés antivirales ou immunostimulantes par exemple.

Dégager les éleveurs de toute responsabilité

Avec le fonctionnement du réseau Févec, les éleveurs sont dans les clous réglementairement. Ils sont couverts par la responsabilité du vétérinaire qui prescrit les traitements et réalise le mélange d’huiles. Pour l’heure, l’administration fait preuve de mansuétude. « Nous savons que les éleveurs qui utilisent nos mélanges ne font pas n’importe quoi, argue Alexandre Fauriat. Le fait qu’ils soient formés et travaillent avec un vétérinaire référent permet de cadrer l’utilisation des huiles. La législation leur impose de passer par leur vétérinaire pour soigner leurs animaux avec des plantes. À nous de nous en montrer capables ! Il est urgent que davantage de vétérinaires s’emparent de ce sujet. »

(1) La Févec regroupe 950 élevages laitiers en suivi sanitaire global en Auvergne-Rhône-Alpes.
En savoir plus

La Févec a réalisé une étude sur l’exposition des bovins aux antibiotiques injectables(1) dans 398 troupeaux laitiers de la région Auvergne-Rhône-Alpes sur la période 2013-2017. Dans les six clientèles vétérinaires conventionnées étudiées, la baisse de l’exposition est généralisée et est, en moyenne, de 34 % chez les bovins laitiers. Il est difficile d’associer cela uniquement à l’usage des huiles car les facteurs de variation sont multifactoriels. Par contre, il y a concomitance de la baisse de l’exposition aux antibiotiques et du développement de l’aromathérapie dans les cabinets.

(1) À travers l’indicateur Alea (poids vif des animaux traités par les antibiotiques ramené au poids vif total des animaux).

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