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Élevages laitiers bas carbone : la rémunération des éleveurs laitiers démarre doucement

Les soutiens pour réduire l’empreinte carbone des élevages bovins lait commencent à se développer, à mesure que les entreprises veulent prouver leurs engagements dans la lutte contre le changement climatique. La vente de crédits carbone issus de la filière laitière peine encore à trouver sa cible, tant du côté des acheteurs que des éleveurs.

La filière laitière aura du mal à atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé dans son plan France Terre de lait : -20 % d'empreinte carbone en élevage entre 2016 et 2025. « Entre 2016 et 2021, l’empreinte a diminué de 6 %, soit 2 millions de tonnes d’équivalent CO2 évitées », chiffre Jennifer Huet, du service environnement du Cniel.

En ce début 2024, le Cniel estime qu’environ 40 % des exploitations laitières ont réalisé un diagnostic carbone Cap’2ER et engagé un plan d’action. « Ce nombre ne progresse plus autant que jusqu’en 2023, souligne sa collègue Mathilde Gregoire. La première phase de déploiement des diagnostics a capté les éleveurs les plus motivés. Aujourd’hui, il faut embarquer les autres, en levant les freins autour des coûts et de la prise de risque. »

L'optimisation, bonne pour les résultats économiques et l'environnement

Car si réduire son empreinte carbone peut s’accompagner d’une amélioration des résultats économiques de l’élevage, la phase de transition est délicate. Pour développer le pâturage, les légumineuses, l’agriculture de conservation des sols, ou encore réduire le taux de renouvellement, beaucoup d’éleveurs ne veulent ou ne peuvent pas assumer seuls les risques et demandent des aides à la transition.

La question du financement de la transition est donc centrale. La filière déploie des moyens mais elle ne peut pas tout financer. L’enjeu est de trouver de l’argent à l’extérieur. Les dispositifs en sont encore à leurs balbutiements et peinent à convaincre, tant du côté des financeurs que des éleveurs.

Les aides internes à la filière laitière se multiplient

L’empreinte carbone des industriels laitiers dépend à plus de 80 % de celle de leurs fournisseurs de lait. Aussi leurs politiques RSE, ou responsabilités sociétales des entreprises, affichent de belles ambitions pour réduire l’empreinte carbone nette des élevages bovins lait. Comme cette empreinte peine à diminuer, les laiteries accentuent leurs efforts, avec l’appui de l’interprofession laitière.

« Il faut déjà que le parcours carbone (premier diagnostic, élaboration du plan d’actions, suivi technique, diagnostic de cinquième année) ne coûte rien à l’éleveur, ou se rapproche de zéro », pointe le Cniel. L’interprofession, à travers les Criel, aide à financer les parcours, avec d’autres structures : conseil régional, banques, laiteries« Les aides à l’investissement et à la prise de risque doivent être également facilement mobilisables. Le Cniel commence à recenser toutes les possibilités pour informer les conseillers », assure l’interprofession.

• Pour les 800 exploitations laitières adhérentes de l’organisation de producteurs APBO, le reste à charge de leur bilan carbone a pu être financé par l’OP. En effet, il a été convenu avec Bel que les pénalités pour dépassement de volume contractuel que la laiterie perçoit, retournent à l’OP pour cette prise en charge. Depuis fin 2023, tous les producteurs APBO sont engagés dans un parcours carbone.

• Le groupe Bel propose une prime de 10 euros pour 1 000 litres aux éleveurs qui souhaitent utiliser l’additif Bovaer. Cet additif dans l’alimentation des vaches permet de réduire les émissions de méthane entérique. « Le diagnostic Cap’2ER n’intègre pas encore l’effet de l’ajout de Bovaer dans les rations des vaches, mais cela viendra. Pour l’APBO, ce n’est qu’un levier qui vient en complément des leviers sur la gestion du troupeau et le stockage du carbone », insiste Frédéric Dorilleau, président de l’OP.

• La coopérative Sodiaal démarre une prime durabilité à partir d’avril avec l’objectif que tous les adhérents puissent toucher un supplément sur leur prix du lait. « Aujourd’hui, avec les données issues des SelfCO2 (autodiagnostic carbone développé par Sodiaal), 84 % des 9 007 exploitations adhérentes pourront capter la prime, qui va de 1 à 5 euros pour 1 000 litres, selon leurs résultats sur un volet "émission brute au litre de lait" et sur un volet "biodiversité" (surface de haies et de prairies permanentes sur la SAU) », expose Anne-Sophie Delassus, éleveuse et administratrice Sodiaal.

• Des laiteries mettent aussi en place le suivi de fermes pilotes qui testent des solutions pour réduire l’empreinte carbone et rendre d’autres services environnementaux : lutte contre l’érosion, pour la qualité d’eau, la biodiversité…

Des aides PAC et des aides de laiteries

L’aide aux légumineuses de la PAC et des aides à la plantation de haies des collectivités, de laiteries, de mécènes divers et de la PAC existent. De plus en plus de laiteries soutiennent le développement du pâturage (chemins, clôtures…), les essais de légumineuses… C’est le cas des groupes Bel et Danone, qui disposent d’un fonds pour soutenir la transition agro-écologique, mais aussi les coopératives Isigny Sainte-Mère ou Prospérité fermière.

Les crédits carbone doivent encore faire leurs preuves

Pour aller chercher des fonds à l’extérieur de la filière, le défi des paiements pour services environnementaux (PSE) s'avère complexe.

Côté éleveurs, les méthodes certifiées label bas carbone (Carbon agri, méthode haie Carbocage, Ecométhane…) estiment, à partir d’une situation de départ et des leviers d’actions choisis par les éleveurs, combien de tonnes supplémentaires de carbone émis seront évitées au bout de cinq ans de programme. Autrement dit : les éleveurs qui avaient déjà une empreinte faible n’ont pas grand-chose à y gagner. Cet outil vise à rémunérer l’effort de transition.

Autre difficulté : le processus sur cinq ans peut être lourd et le résultat est loin d’être garanti. « En fonction du climat de l’année, les émissions peuvent être très variables, souligne Solenn Challali, d’Idele. Si l’année fourragère est mauvaise, les éleveurs doivent acheter plus d’aliments, ce qui dégrade le résultat. Le diagnostic de cinquième année peut donc être moins bon qu’estimé en début de parcours. » Les aléas dans la vie d’une exploitation (départ ou arrivée d’un associé, perte de foncier) peuvent aussi remettre en cause les crédits carbone estimés. Ainsi, certains leviers n’arrivent pas à être mis en place, conduisant des exploitations à se désengager.

Un prix du carbone peu incitatif pour les éleveurs

À l’organisation de producteurs APBO, « les désengagements sont essentiellement liés à une sanctuarisation des prairies permanentes avec la nouvelle PAC et les exigences de France carbone agri association, la structure qui fait l’intermédiaire entre les acheteurs de crédits carbone et le collectif d’éleveurs, qui a précisé que le maintien des prairies permanentes s’entendait sur les mêmes parcelles. Or les éleveurs APBO sont nombreux à utiliser des prairies de longue durée intégrées dans des rotations, témoigne Anne-Claire Daneau, chargée de mission pour l’OP. Au final, peu d’éleveurs se sont engagés : 77 sur les 800 exploitations adhérentes. La plupart se disent que pour 30 euros la tonne de carbone, et 32 euros la tonne pour le troisième appel à projet, comme le propose France carbon agri association (FCAA), ce n’est pas la peine d’entrer dans ce dispositif lourd ».

Les clients ne se bousculent pas aux achats

Côté acheteurs de crédits carbone, il s’agit d’intéresser des collectivités publiques et des entreprises privées qui cherchent à réduire leur empreinte ou à compenser une partie de leurs émissions carbone d’acheter des tonnes de carbone évitées, ou crédits carbone, à des collectifs d’éleveurs.

« C’est le début de la valorisation des tonnes de carbones évitées », indique Solenn Challali, d’Idele pour France carbon agri association (FCAA), une structure qui fait l’intermédiaire entre les acheteurs de crédits carbone et les collectifs d’éleveurs. « Il y a eu trois appels à projets collectifs en France entre 2020 et 2022, qui ont embarqué au total 2 257 exploitations bovines, dont 1 687 exploitations laitières et mixtes lait et viande. Il n’y en a pas eu d’autres, car pour l’instant, tout n’a pas été vendu. »

« Les crédits carbone sont dans une phase de transition. Il y a eu des critiques sur le système de compensation carbone », fait remarquer Thomas Fustier, commercial chez FCAA. « Il y a beaucoup de débats sur la façon de comptabiliser, de valoriser les crédits, ajoute Frédéric Chausson, directeur développement durable chez Sodiaal. Il y a encore du chemin à faire. »

Vendre aussi les avantages pour la biodiversité

Concrètement, les acheteurs semblent moins attirés par les crédits carbone issus de l’élevage, notamment décrié pour son impact sur le climat, que par ceux issus des filières végétales. En outre, « il est plus facile d’intéresser des clients sur des projets visant à séquestrer du carbone - qui apportent aussi des cobénéfices : biodiversité, lutte contre l'érosion... - que sur des projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre », complète Marie Rullier, de Solenat, une structure régionale qui fait l’intermédiaire entre les acheteurs et les collectifs d’éleveurs.

Le seul argument carbone ne semble effectivement pas faire mouche et cela se ressent sur les prix de la tonne de CO2 évitée. Les projets utilisant la méthode Carbocage (stockage de carbone additionnel dans les haies), en mettant également en avant les avantages pour la biodiversité, parviennent à rémunérer la tonne de CO2 évitée 92 euros, quand elle plafonne à 32 €/t pour la méthode Carbon agri, utilisée par France carbon agri association (FCAA).

Trois groupes d’acheteurs de crédits carbone

Les acheteurs de crédits carbone de FCAA, se divisent en trois groupes :

« Les "hors filière agricole" cherchent de la compensation carbone pour honorer leur engagement RSE. Cela peut-être des banques, des entreprises du luxe, des services publics, présente Thomas Fustier, de l’association.

Le deuxième groupe sont les acheteurs de matières premières agricoles (industrie agroalimentaire, cuir, distributeurs…) qui pour réduire leur propre empreinte carbone doivent s’impliquer dans celle de leurs fournisseurs. Leur demande tend à se développer, mais nous ne sommes qu’au début de l’histoire.

Le troisième groupe comprend les entreprises obligées depuis deux ans par la loi à faire de la compensation. Il s’agit des centrales à charbon et des compagnies aériennes pour leurs vols intérieurs en métropole. »

Bleu Blanc Coeur : trois façons de rémunérer

Dans le cadre de sa démarche Ecométhane, l'association Bleu blanc cœur (BBC) a déposé deux projets de réduction d'empreinte carbone des élevages (11 et 23 exploitations), qui valorisent à 45 euros par tonne de CO2 évitée « car ces projets visent, en plus du carbone, l’amélioration de la composition nutritionnelle du lait avec l’utilisation d’aliments naturels (herbe, graine de lin…) qui ont un impact positif sur la santé des animaux », explique Nathalie Kerhoas, directrice de BBC.

Ecométhane parvient également à rémunérer environ 600 fermes qui ont déjà de bons résultats environnementaux grâce à l'alimentation de leurs vaches plus riche en omégas 3 que des rations de référence. Grâce à des mécènes, « en 2023, les fonds permettent de rémunérer environ 10 euros la tonne de CO2 évitée. C’est peu, mais c’est un début ».

Enfin, Nathalie Kerhoas indique que l'objectif de BBC est de valoriser les efforts des éleveurs de façon pérenne à travers la valorisation des produits laitiers.

Jean-François Laurent, éleveur dans la Manche et président d’un GIEE pour valoriser le bois des haies du bocage

« Nous avons un contrat pour valoriser le carbone de nos haies »

 

 
Jean-François Laurent, éleveur dans la Manche et président d’un GIEE pour valoriser le bois des haies du bocage
Jean-François Laurent, éleveur dans la Manche et président d’un GIEE pour valoriser le bois des haies du bocage © A. Conté

« Nous sommes satisfaits du contrat qui a été conclu en décembre 2021 avec le Conseil départemental de la Manche. Pour compenser les émissions carbone liées à son journal, le département s’est engagé sur dix ans, avec un prix de 80 euros par tonne equivalent CO2 évitée. Nous sommes sept exploitations, pour 65 km de haies engagés. Sur une exploitation qui a engagé 10 km de haies, cela représente 24 000 euros sur la période des dix ans. Nous en avons déjà touché la moitié. Pour nos exploitations, la première valorisation est le bois énergie. Mais celui-ci ne couvre pas les frais d’entretien de la haie durant les quinze ans où elle n’est pas exploitée. C’est pour cela que ce type de paiement pour service environnemental est important. Nous espérons que notre contrat sera renouvelé, et que notre expérience fera des émules. »

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