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Agri sur les réseaux
[Interview] Bruno Cardot, agriculteur : « être dans l'autodérision et la satire »

Un seul de ses clips suffit à comprendre le style Cardot. Bruno @BruCardot est agriculteur dans l’Aisne et très actif sur les réseaux sociaux pour parler de son métier. Vulgarisation, explication, c’est son plan d’action. Depuis 2019, il multiplie les coups de gueule sans jamais se mettre en colère. Pour une communication positive, lui préfère l’humour, l’autodérision, la satire. C’est ainsi qu’il capte l’audience et fait passer ses messages. L’amuseur devient un véritable ambassadeur du monde agricole.

© Capture YouTube

On a du mal à imaginer qu’enfant, il était introverti. Pourtant « je me suis totalement ouvert vers 17 ans, » affirme Bruno Cardot. Agriculteur dans l’Aisne, il produit des betteraves et des pommes de terre et élève des veaux. Cette année, il plante des vignes et lance un programme d’installation d’une ferme solaire sur les bâtiments d’élevage. Il aime parler de son métier à ceux qui ont envie de le découvrir. C’est ainsi, qu’il lui arrive d’aller à la rencontre d’étudiants et qu’il participe à l’opération monchamp.fr en parrainant une classe de CM2 dans le 15e à Paris. Il est aussi depuis 2019 joyeux membre des FranceAgriTwittos (#FrAgTw) un réseau d’agriculteurs engagés dans la communicationpositive, dans une démarche apolitique et asyndicale. Comme tous ses amis et collègues de ce cercle, il est présent sur Twitter et il commence à être très suivi en tant que représentant du monde agricole. Il faut dire que le style Cardot est drôle et décapant. Costumes, mises en scène, représentation musicale – lui-même fait de la batterie - tout est bon pour faire passer des messages. Il n’a pas pris de cours de théâtre, il dit tout simplement qu’il « adore déconner ». Ça a démarré avec les copains et dans les repas de famille. « Petit à petit, vous devenez le rigolo de la famille, » raconte-t-il. Bruno @BruCardot livrera sa prochaine création dans quelques semaines : une nouvelle vidéo en duo parce qu’on « va plus vite à deux cerveaux » avec « un énorme message » et beaucoup d’humour, comme d’habitude. Sans passer devant le tribunal, il nous explique ses « flagrants délires » (petit clin d’œil à Pierre Desproges, un de ses maîtres à penser, avec Coluche).

Réussir – Pourquoi êtes-vous sur les réseaux sociaux ?

Bruno Cardot - « Ce qui m’a amené à ça, c’est tout ce qui est mal fait en communication. J’ai constaté qu’il y a un gros déficit d’information sur l’agriculture. Tous nos détracteurs et même certains politiques communiquent sur l’agribashing. Mais sur le métier, il y a très peu de communication et on fait peur au consommateur. Il faut arrêter cet engrenage. Je veux vulgariser mon métier très technique et qui est mal compris. Je ne veux pas faire des coups de gueule classiques, on en voit plein. Moi, je mise tout sur le flash de la première image. Je veux être visible et capter l’attention, être dans la vulgarisation et l’explication. Je veux envoyer des messages très forts en étant dans l’autodérision et la satire. C’est ce que je fais, même pour parler de sujets sérieux, comme les néonicotinoïdes par exemple. C’est dur, mais on y arrive. Raymond Devos en est un exemple : il était très fort pour ça. »

Plutôt Facebook ou Twitter et pourquoi ?

B. C. - « Je ne suis pas vraiment sur Facebook. La vie privée des gens ne m’intéresse pas. Je suis principalement sur Twitter, c’est plus pro. On cible mieux, on peut même aller chercher ses détracteurs. J’aime Twitter parce que c’est cash. Ça me va. Et pour capter les plus jeunes, je suis sur Tik Tok. Les 3 /4 du temps, je poste des vidéos dans un format ultracourt et percutant. Je poste aussi quelques belles photos. Soit c’est beau, soit c’est drôle.»

Le post dont vous êtes le plus fier ?

B. C. - « On est toujours fier quand on a des « like » ou des « retweet ». Il y en a un dont je me souviens particulièrement. C’est un tweet que j’ai posté sur le coût de l’émotion, après m’être fait voler des pommes de terre fécule. J’interpelle les voleurs en leur disant " Eh les gars, pour votre information, c’est de la fécule, ça bouche le trou du cul " ».

Votre meilleure audience ?

B. C. - « C’est sans doute le tweet du Quotidien, l’émission de Yann Barthès. J’ai fait une vidéo live et j’ai réussi à dire une bêtise. J’ai fait une bonne audience aussi avec une émission sur Public Sénat. Ils étaient venus faire un portrait sur mon exploitation en février 2020 et il y a eu ensuite une émission en plateau animée par Rébecca Fitoussi. J’étais aux côtés d’une agricultrice, d’un jeune agriculteur et du député Joël Labbé, un de nos détracteurs, avec qui j’ai adoré parler, avant et après l’émission. Toutes ces émissions sont l’occasion de diffuser la bonne info. Une autre bonne audience, c’est la chanson « Ma France, ma campagne » sur l’air de La Tribu de Dana du groupe Manau. Elle a fait 255 000 vues sur Facebook . Quand ça passe les 20 000 – 40 000 vues, c’est bien mais je ne suis pas obsédé par le nombre de vues ni le nombre d’abonnés. »

 

Lire aussi [Agribashing] « Un clip de l'agriculteur Bruno Cardot pour défendre l'agriculture ».

 

Le bad buzz que vous n’avez pas aimé ? Un post que vous regrettez ?

B. C. - « Je ne suis jamais harcelé. Grâce à l’humour, il n’y a pas de mauvais buzz. Je poste tout avec soin et j’assume toutes mes bêtises. Il faut faire bien attention à ce qu’on poste, vérifier chaque #, chaque @. Il faut bien relire avant de poster. »

Le post qui vous a le plus amusé ?

B. C. - « La vidéo " antifarmer " (Anti social de Trust) avec ma fille Justine qui filme et mon fils Arthur à la guitare. La parodie de Jean-Pierre Fanguin aussi que j’ai transformée en JP Malin. On a franchement bien rigolé. »

 

 

Le post qui vous a marqué ?

B. C. - « Je pense par exemple au post de Emmanuelle Ducros (@emma_ducros), journaliste, qui parle de la peur des pesticides. Il n’y a pas que des agriculteurs dans ce réseau (49%) et chapeau à ceux qui nous rejoignent. »

Le post qui vous a énervé ?

B. C. - « Enervé. Blessé, même, je dirai. Ce sont les Tweets de Nagui. Il use de son métier, de sa position, de son émission pour faire passer ses messages antispécistes. C’est gratuit et on n’a pas de droit de réponse. C’est de l’endoctrinement et le CSA ne fait jamais rien. Elise Lucet, elle est terrible, mais lui, il est pas sympa. Je l'invite quand même sur mon exploitation si il le désire. Globalement FranceTV promeut une idéologie redondante. Par exemple d’associations comme L214 qui peuvent se payer une campagne de pub 4 par 3 dans le métro. On n’a pas leurs moyens, on ne pourra jamais répondre.

Un autre message qui m’a énervé récemment : celui de Sandrine Le Feur, agricultrice bio, députée LREM du Finistère. Après le peu de gel de cet hiver, elle nous a conseillé  de semer des betteraves sans néonicotinoïdes parce que les pucerons étaient décimés. Mais le gel tue plus d’auxiliaires que de pucerons. Dans les années 80, nous avons connu des hivers terribles et on avait de la jaunisse ! Il ne faut pas donner trop d’importance à ces propos. Il faut se retenir de réagir et ne pas exprimer sa colère. Avec FranceAgriTwittos, nous voulons diffuser une communication positive. »

Votre modèle sur les réseaux sociaux, un exemple à suivre ?

Etienne @Agrikol et Antoine @AgriSkippy. Ce sont les têtes de pont. Et aussi Lucie @JoliesRousses. Les femmes font ça mieux que nous. Dans notre métier, on écoute plus l’opinion d’une femme. Alors quand il y en a une qui parle bien… Des Lucie, il nous en faut plein. Dans notre association FranceAgriTwittos, nous avons 40 % de femmes.»

Quel a été votre déclic pour vous lancer ?

B. C. - « Le tweet de la pomme de terre fécule et la découverte de l’association France AgriTwittos. Ensuite, il a fallu que je trouve ma voie, celle de l’humour et l’autodérision. »

Combien de temps passez-vous par jour sur les réseaux sociaux ?

B. C. - « Mon téléphone me dit que j’y passe environ 1 h 30 par jour. J’y suis le matin, le midi et le soir. Et quand je conduis le tracteur autoguidé, je peux doubler. C’est là que je fais des thread vidéo par exemple. Twitter est aussi un moyen de devenir calé, de s’instruire. Qu’est-ce que j’ai appris ! Par exemple sur des sujets comme la génétique, les NBT. » (NDLR : New Breeding Techniques, les nouvelles techniques de sélection végétale)

Quels conseils donneriez-vous à un agriculteur qui veut se lancer sur les réseaux sociaux ?

B. C. - « Être motivé pour parler de sa passion, prendre du plaisir. Ensuite, il y a plusieurs manières de faire, il faut trouver son créneau et son style. Il faut bien comprendre les # et @, sinon on est vite découragé, on a l’impression de taper dans l’eau. Bien maîtriser le fonctionnement permet d’y passer moins de temps. Je conseille aussi faire partie d’une famille, de faire partie de groupes. Chez FranceAgriTwittos, nous échangeons aussi dans une quinzaine de groupes; c’est enrichissant  et surtout bienveillant. Dans ces groupes, il y a beaucoup de médias, des étudiants, des scientifiques et pas forcément agricoles. Je veux aller vers tous les autres médias, non spécialisés. Les médias viennent chercher les FranceAgriTwittos pour les sujets agricoles. Autre conseil que je donne : rester courtois. Plus vous êtes sympa, plus ça passe. »

Lire aussi « Tests de détection du glyphosate dans les urines : une mise en perspective à "pisser de rire" »

 

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