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[Interview] Dans « Plouc Pride », Valérie Jousseaume porte un nouveau regard sur les campagnes

« Plouc Pride, un nouveau récit pour les campagnes ». Ce livre écrit par Valérie Jousseaume redonne aux ruraux une place d’acteurs dans le changement de civilisation en cours. L’enseignante chercheuse observe une transition culturelle et une résurgence des mémoires qui changent le regard porté sur la ruralité.

Et si la campagne devenait le lieu où il fait bon vivre ? A l’heure des crises sanitaires, écologiques, économiques ou sociales, cette alternative rurale à nos vies citadine contemporaines redevient séduisante. Dans son livre « Plouc Pride, un nouveau récit pour les campagnes », Valérie Jousseaume réalise un état des lieux, remet la campagne en perspective et envisage une remise en question de l’hypermodernité. Loin des utopies, cette enseignante et chercheuse* observe le mouvement de transition sociétale qui s’opère dans les territoires ruraux et imagine un futur désirable pour tous. Entretien.

Dans votre livre « Plouc Pride », vous proposez de remettre le monde rural dans « une marche des fiertés ». Pourquoi cette idée ?

Valérie Jousseaume - « Le but de mon livre est de proposer une nouvelle façon de regarder les campagnes. Notre modèle culturel est en bout de course. Il y a beaucoup de choses qui dysfonctionnent. Nous allons vers une transition, un changement de société et nous allons inventer un nouveau futur pour la ruralité. J’aborde cette question d’un point de vue culturel. Ce que je montre, c’est comment les sociétés paysannes ont été acculturées par la culture moderne. Cette culture paysanne aujourd’hui disparue n’est pourtant éloignée qu’à moins de trois ou quatre générations de la plupart des Français d’aujourd’hui. Dans ce livre, je rappelle d’où on vient et je parle de la résurgence que j’observe de cette culture paysanne. Certains apports des cultures paysannes sont remobilisés et actualisés. »

Les outils utilisés par les agriculteurs bénéficient pourtant des technologies les plus modernes. Internet et les outils numériques n’ont-ils pas désenclavé les campagnes et contribué à leur donner une image plus moderne ?

V. J. - « L’équipement numérique à la campagne, c’est fondamental. Mais cela ne rend pas pour autant désirable le monde moderne. L’apparition des moteurs à l’ère de la mécanisation nous a facilité notre quotidien mais cela peut aussi nous emprisonner. De même, la révolution numérique peut apporter le mieux ou le pire. Il faut interroger le sens du progrès technique au regard du progrès social. La révolution numérique est un progrès mais la question est « quelle société on veut à partir de ça et « qu’est-ce que l’on peut inventer d’autre ? »  L’avenir n’est pas écrit. Durant l’ère industrielle, il y avait un récit collectif : Le progrès matériel et technique allait nous rendre heureux. Mais le monde géopolitique était beaucoup plus stable qu’il ne l’est aujourd’hui. Aujourd’hui, nous allons vers un futur incertain. Pour avancer vers l’inconnu, la société cherche à s’appuyer sur ses « connus ». C’est pourquoi on observe une résurgence des mémoires. On ne peut pas régler le problème de la modernité depuis la société moderne. Il nous faut donc réincorporer les autres cultures. En Amérique du Nord, on assiste à un mouvement de fierté des Amérindiens. De même, chez les Néo-paysans, on assiste à une résurgence des modèles préindustriels qui sont ceux des sociétés paysannes qui ont disparu en un siècle : durabilité agricole, communs, recyclage, vente directe, … »

« Le Covid a juste accentué les tendances »

Le confinement a rendu les campagnes plus attirantes ? Beaucoup se sont rendu compte que ces régions qui « manquent de » ont aussi beaucoup d’atouts à proposer. Vivre dans un environnement à l’opposé des villes est devenu un véritable projet de vie. Pensez-vous qu’il s’agit là d’une évolution durable ou d’un phénomène conjoncturel ?

V. J. - « Le Covid nous a juste ouvert les yeux sur notre société, il a accentué les tendances. Le phénomène a fait un bond mais il est déjà ancien. La renaissance rurale dans le monde occidental était présente dès les années 90.  Le mouvement hippie a été le premier signal faible de la révolution dans laquelle nous sommes.  Je ne suis pas voyante mais selon moi, entre le modèle hypermoderne et le modèle de la transition, je pense que la bascule va se faire du côté de la transition, sinon on s’expose à beaucoup de violence.

Il y a deux récits contradictoires possibles pour le futur. Le modèle de l’hypermodernité où le progrès technique est de plus en plus important. Là, on continue dans la révolution numérique. C’est un modèle agricole robotisé qui peut mener à la fin des agriculteurs eux-mêmes puisque l’on peut même produire de la nourriture sans agriculture. Mais dans ce modèle, l’idéal social a disparu. Cette modernité ne fait plus rêver. Il y a un renversement progressif des imaginaires. A partir de ce constat, j’essaie dans mon livre de dessiner l’avenir en envisageant un futur désirable pour tous. Je propose un récit alternatif qui nous fait sortir des schémas de la modernité. C’est un mouvement de transition avec une revalorisation nette des campagnes. L’Ifop a enquêté récemment pour Familles Rurales, sur la perception du monde rural par les Français : les résultats sont extraordinaires ! Alors que les populations rurales rêvaient autrefois d’aller en ville, la réalité nous montre que ce n’est plus vrai. Même si tout n’y est pas rose, aujourd’hui la campagne est considérée comme un lieu de vie plus douce. » 

« Le modèle agricole industriel connaît des limites notamment écologiques comme le reste de notre système »

Quels vont être les acteurs de ce mouvement de transition ?

V. J. - « Les gens qui sont pour une transition sont ceux que l’on peut qualifier de « bohèmes ». Mais pas les bourgeois bohèmes, les « bobos », qui n’ont pas envie de changer l’ordre social. Je parlerais plutôt des « bo-pros », les bohêmes prolétaires. Ils sont jeunes, ils sont éduqués, ils sont issus des classes moyennes et populaires. Ils ne croient plus aux promesses matérialistes de l’hyper-modernité. Comme il n’y a plus d’ascenseur social, iI va y avoir un réarmement intellectuel pour ces classes moyennes.  Les bo-pros vont être porteurs de la transition et vont placer le monde rural dans la nouvelle ère, que j’appelle " l’ère de la noosphère ". Cela signifie « l’ère de la pensée humaine connectée », connectée certes numériquement, mais surtout humainement. »

Au regard des crises du monde moderne, c’est donc la mémoire paysanne qui est reconsidérée. Doit-on reconnaître une culture paysanne que l’on a volontairement fait disparaître ?

V. J. - « La société moderne a été très cruelle avec le monde paysan. Elle l’a ridiculisé, ringardisé, éradiqué. Les paysans sont devenus, bon gré, mal gré, des agriculteurs dans un système agricole industrialisé. Ils ont dû et su répondre aux exigences de l’époque. Les baby-boomers ont fait beaucoup de sacrifices pour appartenir à ce monde agricole moderne : Ils sont entrés en conflit avec les méthodes de leurs parents, ils se sont endettés, ils ont incité leurs enfants à partir …  Aujourd’hui, leur travail n’est pas correctement rémunéré, le modèle agricole industriel connaît des limites notamment écologiques comme le reste de notre système. Les agriculteurs sont pris en tenaille entre deux désirs du futur : leur système socio-technique les pousse toujours plus en avant (récit hyper-moderne) alors que la demande sociale appelle au changement (récit de la transition). La situation est sans issue pour le moment et cela génère de grandes tensions au sein du monde agricole. Ceux qui ont le plus sacrifié et cru en la modernité sont les plus en tension.

Au-delà de la nécessité d’une grande politique nationale pour le maintien d’une agriculture familiale, moderne et écologique, il  y a bien des choses qui mériteraient d’être dites de telle façon que cela puisse guérir la blessure de la destruction des paysans au cours du 20e siècle. Nous sommes des descendants de paysans. Il n’y aura pas de transition sans la reconnaissance, voire la réparation, de ce qui a été détruit avec mépris. Il faut récupérer et réinventer la fierté paysanne. »

*Valérie Jousseaume est enseignante et chercheuse à l’Institut de géographie et d’aménagement de l’Université de Nantes, au sein de l’équipe CNRS « Espaces et Sociétés »

Lire aussi « Serge Joncour, prix Femina 2020 : " Rendre compte de cette mutation des pratiques agricoles " »

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