Hausse du prix des engrais : comment faire les bons choix d'assolement en temps de crise ?
Le contexte économique tendu oblige les agriculteurs à repenser leur stratégie d’assolement. Le point sur les éléments à avoir en tête pour prendre les décisions qui sécuriseront le mieux les résultats de l’exploitation.
Le contexte économique tendu oblige les agriculteurs à repenser leur stratégie d’assolement. Le point sur les éléments à avoir en tête pour prendre les décisions qui sécuriseront le mieux les résultats de l’exploitation.
Que cultiver pour la campagne 2026-2027 ? Si le choix d’assolement se fait principalement pour des raisons agronomiques, cette année, l’économique vient bousculer la réflexion. Les agriculteurs spécialisés en grandes cultures traversent une période difficile : pour la troisième, voire quatrième année, les résultats risquent d’être négatifs en 2026 pour un certain nombre d’exploitations. En 2024, ce sont les faibles rendements qui expliquent l’essentiel des mauvais résultats. En 2025 et 2026, c’est l’effet ciseau qui fait son œuvre entre des prix des grains faibles et la flambée des prix des engrais. Tous les secteurs de grandes cultures sont concernés, mais les agriculteurs en zones intermédiaires, dans des terres superficielles, sont ceux qui subissent le plus les conséquences de cette conjoncture défavorable.
Ces derniers mois, la guerre au Moyen-Orient aggrave la situation. Depuis la signature du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran, les prix des engrais se détendent un peu, mais les observateurs s’accordent à dire qu’ils devraient rester à des niveaux élevés pour une période encore difficile à évaluer. Cette situation plonge bon nombre d’agriculteurs dans l’incertitude, rendant difficile la prise de décision pour l’assolement 2027.
« Je suis dans le flou total, confie Donatien Gerbier, céréalier à Sainte-Fauste, dans l’Indre (1). Je vais devoir commander mes semences pour le colza, mais pour les semis des céréales à l’automne, j’attends de voir comment vont évoluer les prix des engrais. » « Nous prenons beaucoup de risques et nos décisions peuvent être lourdes de conséquences », confirme Julien Aujard, agriculteur à Saint-Aoustrille, dans l’Indre (2). Tous les deux cultivent des terres à faible potentiel.
Mesurer la hausse des charges avec ses propres chiffres
Quels sont les points d’appui qui peuvent nourrir la réflexion et permettre de prendre une décision en connaissance de cause ? Pas de secret pour Vincent Moulin de la FDGeda du Cher : il faut se plonger dans ses chiffres pour établir un prévisionnel de résultats et étudier la rentabilité des différentes cultures. Le calcul qu’il propose prend en compte le rendement historique (moyenne 5 ans), le niveau de charges opérationnelles connu à date (prix de l’unité d’azote surtout) et le prix de vente estimatif de la culture. « Cet exercice prospectif peut être fait dans un tableau Excel et permet d’obtenir un coût de revient à l’hectare », précise Vincent Moulin. La structure propose un outil en ce sens à ses adhérents. Il est aussi possible d’utiliser les calculettes « Impact coût de production » et « Impact charges » développées par Arvalis après l’envolée des prix des engrais et des céréales au déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022.
« Il est important de chiffrer au plus près le coût de production des cultures de l’exploitation et des cultures candidates à une éventuelle substitution », énonce Patricia Huet de la chambre d’agriculture de l’Eure-et-Loir dans un webinaire consacré aux adaptations possibles face à la hausse des coûts de production. Elle ajoute : « L’objectif est de faire évoluer son assolement pour cultiver des productions économiquement rentables, qui permettent de couvrir les charges opérationnelles de la culture, mais aussi de supporter les charges de structure, et dans l’idéal, de dégager un filet de sécurité. »
La forte hausse attendue des prix des engrais impacte de façon différenciée les grandes cultures Évolution possible des charges opérationnelles entre 2026 à 2027 | ||
| Culture | Total | Part des engrais |
| Colza | + 172 €/ha | + 157 €/ha (91 %) |
| Tournesol | + 66 €/ha | + 54 €/ha (82 %) |
| Pois | + 62 €/ha | + 50 €/ha (82 %) |
| Soja irrigué | + 57 €/ha | + 18 €/ha (32 %) |
| Blé tendre | + 150 €/ha | + 135 €/ha (90 %) |
| Maïs grain irrigué | + 224 €/ha | + 158 €/ha (71 %) |
| Source : Simulations de Terres Inovia d’après les données du Cerfrance (données indicatives susceptibles d’évoluer selon les évolutions à venir du contexte). | ||
Feu au vert pour les oléagineux
En grandes cultures, le poste fertilisation représente 35 % des charges opérationnelles (données RICA), indique Terres Inovia. S’orienter vers des cultures moins dépendantes aux intrants, surtout engrais et énergie (frais de séchage et GNR), fait partie des solutions à envisager. « Les espèces les plus sobres en fertilisation azotée minérale (légumineuses à graines, tournesol, etc.) sont moins impactées par la hausse du prix des engrais, ce qui leur redonne un avantage relatif par rapport aux autres espèces », précise Terres Inovia. Patricia Huet cite également le sarrasin, les protéagineux de printemps et d’hiver (pas de fertilisation azotée et pas de frais de séchage), le lin de printemps et d’hiver ou encore les céréales de printemps.
Autre aspect à considérer, les prévisions de prix pour la récolte 2027 sont positives pour les oléagineux, tournesol et colza en tête. « Du côté du marché des huiles végétales, la hausse du prix de l’énergie et le développement des biocarburants sont un facteur haussier à court et moyen terme. Sur le long terme, la demande mondiale dynamique combinée à une production d’huile de palme qui plafonne sont également deux facteurs haussiers », détaille Terres Inovia. « Le colza reste intéressant même si l’unité d’azote est chère », confirme l’agriculteur Julien Aujard qui prévoit de maintenir, voire d’augmenter légèrement la surface de cette culture. Concernant les céréales, il indique avoir du mal à vendre son blé tendre et son orge de brasserie à leur prix d’intérêt. « L’orge fourragère s’en sort le moins mal et demande moins d’azote », estime-t-il. Il envisage d’augmenter un peu la sole de cette culture au détriment du blé dans le but d’économiser un camion de solution azotée sur les six dont il a besoin habituellement.
Quelle que soit la stratégie adoptée, il reste conseillé de respecter les préalables agronomiques, à commencer par les délais de retour d’une culture dans une parcelle. « Il ne faut pas amputer le potentiel de l’exploitation pour l’avenir », met en garde Patricia Huet.
Des pistes pour réduire sa dépendance à l’azote
Au-delà de la stratégie d’assolement et de l’introduction de cultures à faible besoin en azote, il est aussi possible de réduire les apports sur les cultures fertilisées. En colza, Terres Inovia estime sur la base de ses essais et de ses enquêtes que la dose d’azote optimale (à moduler en fonction du prix de l’unité d’azote et du prix de vente de la culture) est en moyenne inférieure de 25 kg N/ha à la dose appliquée par les agriculteurs.
L’institut préconise « l’usage de la Réglette azote, la réalisation des pesées de biomasse en entrée et en sortie d’hiver, la définition d’un objectif de rendement réaliste, basé sur l’historique de la parcelle, et la mesure du reliquat sortie d’hiver sur l’ensemble de la profondeur d’enracinement ». Le fractionnement de la dose totale est aussi une solution pour améliorer la valorisation de l’engrais et donc éviter des pertes d’azote.
L’Institut met en garde sur les impasses de fertilisation phosphatée en colza qui peuvent engendrer des carences et des pertes de rendement.
Sur blé, l’utilisation d’un outil d’aide à la décision (OAD) de pilotage intégral de la fertilisation tel que Ferti-adapt CHN permet une réduction de 15 kg N/ha en moyenne par rapport à la dose nécessaire en méthode du bilan, rapport Terres Inovia.