Vienne : « Je réalise entre 30 et 70 % d’économie d’herbicides foliaires de postlevée sur maïs grâce à la pulvérisation ultralocalisée »
Entrepreneur de travaux agricoles dans la Vienne, Joffray Lépine a équipé son automoteur Kuhn Artec du système d’application ciblée I-Spray. Avec un recul sur trois campagnes, il témoigne de l’intérêt de ce système, fonctionnant à l’aide de caméras, pour garantir un désherbage de qualité et économe.
Entrepreneur de travaux agricoles dans la Vienne, Joffray Lépine a équipé son automoteur Kuhn Artec du système d’application ciblée I-Spray. Avec un recul sur trois campagnes, il témoigne de l’intérêt de ce système, fonctionnant à l’aide de caméras, pour garantir un désherbage de qualité et économe.
Dirigeant de l’ETA Crop Agro Tech basée à Availles-en-Châtellerault, dans la Vienne, Joffray Lépine a décidé en 2024 d’aller plus loin dans la recherche d’une pulvérisation de précision en faisant l’acquisition du système I-Spray fonctionnant à l’aide de caméras pour détecter les adventices. Il l’utilise pour désherber les parcelles de maïs de ses clients, ce qui représente une surface de 1 200 hectares. « Mon objectif est d’aller toujours plus loin dans les économies d’intrants, mais aussi de réduire les risques pour l’environnement », explique l’entrepreneur.
Fruit d’un partenariat entre la société Carbon Bee et le constructeur Kuhn, ce principe d’application ultraciblée est naturellement adapté pour l’automoteur Kuhn Artec utilisé par l’ETA depuis plusieurs années.
Des caméras positionnées sur la rampe
Contrairement à une pulvérisation classique en plein, l’I-Spray détecte individuellement chaque adventice grâce à des capteurs hyperspectraux (ou caméras) installés directement sur la rampe. Joffray Lépine explique qu’il a équipé sa rampe de 11 caméras, cinq à droite, cinq à gauche et une au centre, qui couvrent chacune 3 mètres, de chaque côté et devant. « Leurs rayons d’action se croisent et il n’y a pas de zone non couverte par les caméras. »
Chaque capteur pilote individuellement les buses situées dans sa zone de lecture et le déclenchement se fait buse par buse, grâce à des porte-buses Dynajet à technologie PWM (Pulse Width Modulation ou pulsation à longueur modulée). Ces derniers, en modulant les temps d’ouverture et de fermeture de chaque buse à fréquence élevée, permettent de conserver une taille de gouttes constante (taille choisie par l’opérateur), malgré les variations de vitesse, un point important en application ciblée pour maintenir la qualité de pulvérisation.
L’I-Spray est capable de détecter les adventices sur sol nu (« vert sur marron »), mais aussi dans les cultures en place (« vert sur vert »). Sur maïs, le système parvient notamment à distinguer des adventices levées entre les rangs, malgré la présence de la culture. La technologie permet également d’appliquer une dose de fond en plein à bas volume et de l’augmenter de manière ciblée au niveau de la buse correspondante lorsqu’une adventice est détectée. Pour un bon fonctionnement, Joffray Lépine précise qu’un nettoyage des deux petites lampes de chaque caméra est à faire régulièrement pour enlever la poussière.
Malgré le haut niveau de technologie du système, c’est l’opérateur qui reste à la manœuvre : « Je règle sur l’interface la taille des adventices que la caméra va détecter. La pulvérisation va se déclencher automatiquement quelques fractions de seconde après la détection d’une plante de la taille choisie. Je règle toujours sur la plus petite taille possible pour éliminer un maximum d’adventices et sécuriser la culture. »
Une économie d’herbicide variable selon les années
Joffray Lépine utilise pour l’instant l’I-Spray principalement pour le désherbage du maïs, en rattrapage entre 6 et 8 feuilles, stade où les adventices, datura, liseron, chénopode, sont encore visibles entre les rangs. « Au-delà de 8 feuilles, le maïs va couvrir rapidement la surface et l’efficacité de la pulvérisation va diminuer. » Selon les parcelles et les années, il explique que l’économie d’herbicides foliaires de postlevée varie de 30 à 70 %. « Il y a 2 ans, j’avais pu économiser 50 à 60 % de produits. En revanche, cette année ce sera entre 0 et 10 %, car le désherbage de base après semis n’a pas marché à cause du sec. Les mauvaises herbes ont explosé et j’ai dû faire un rattrapage en plein. » L’I-Spray est également utilisé pour désherber une vingtaine d’hectares de soja.
L’efficacité de la pulvérisation ultralocalisée est comparable à un traitement en plein, lorsque les adventices sont jeunes, en proportion raisonnable et bien détectées par les caméras. En cas de forte infestation, le localisé n’est plus possible. De façon générale, l’entrepreneur arrive à réduire l’IFT herbicide sur maïs de 0,5 à 0,8 point, voire un point, « sans impacter les rendements ».
Ces économies d’intrants sont le fruit d’un investissement important. « Le coût du système I-Spray est de 2 000 euros le mètre de rampe, soit pour une rampe de 30 mètres, un montant de 60 000 euros. L’installation du système a porté le coût total de mon automoteur à 400 000 euros », explique l’entrepreneur. Seule une utilisation sur une surface très importante permet d’amortir relativement rapidement l’investissement. Joffray Lépine précise qu’il a augmenté le coût de la prestation de désherbage maïs « de 5 à 15 €/ha selon les années et les parcelles à désherber ».
Une vitesse d’avancement des chantiers de pulvérisation plus lente
Aujourd’hui, Joffray Lépine ne peut pas traiter de nuit, car ses capteurs I-Spray ne sont pas équipés de LED. « Je suis obligé de partir tôt le matin, dès qu’il fait suffisamment jour, et d’arrêter vers 9 heures pour ne pas avoir de conditions de traitement dégradées. Cela me laisse un créneau de deux ou trois heures par jour. » Pour contrer ce problème, il a pour projet d’installer des phares tous les trois mètres sur la rampe. Autre point d’attention signalé par l’entrepreneur, il faut juger à l’avance de la quantité de produit à mettre dans la cuve. « On ne sait pas ce que l’on va pulvériser au final, puisque cela va dépendre du travail de détection des caméras. Cela implique de très bien connaître l’état des parcelles, d’aller régulièrement les voir pour juger au plus juste de leur salissement. »
Joffray Lépine précise qu’il a l’avantage d’avoir des clients en prestation complète (du semis à la récolte), qui travaillent tous avec la même coopérative (La Tricherie). « Je peux raisonner comme si j’avais une seule exploitation et utiliser les mêmes produits pour toutes. Ainsi, je pars avec un volume, et si pour une exploitation je fais plus d’économies que prévu, je peux poursuivre mon travail sur une autre sans être obligé de rentrer vider et recharger ma cuve avec un autre produit. »
L’utilisation du dispositif I-Spray implique de réduire la vitesse d’avancement de l’automoteur à 16-17 km/h, afin que les caméras puissent détecter toutes les adventices. « Au-delà, les caméras ne prennent pas en compte les bons paramètres », indique l’entrepreneur. Le chantier de désherbage avance donc plus lentement (environ 25 ha/h). Ce qui constitue une charge de travail importante pour le chauffeur, en plus du fait que conduire un automoteur équipé d’un tel système implique une certaine expérience. « Je suis le seul à l’utiliser dans l’entreprise, car l’automoteur est l’appareil le plus complexe à gérer. Par conséquent, du 15 mars au 15 juin, je suis tous les jours dessus. » Joffray Lépine, qui observe que la pression des adventices et ravageurs progresse à la faveur du changement climatique et des retraits de molécules, va former son futur associé et un salarié à l’utilisation de l’automoteur, pour partager le travail.
EN CHIFFRES
L’entreprise de Joffray Lépine
12 exploitations clientes en prestation intégrale du semis à la récolte (y compris choix des assolements)
Entre 350 et 400 parcelles
1 200 ha au total en grandes cultures (colza, blé, orge, maïs, soja…)
4 000 ha de pulvérisation par an (un peu plus de 3 passages d’automoteur en moyenne)
D’autres usages envisagés pour l’I-Spray
Le principe de lecture de la végétation présent sur l’I-Spray ouvre d’autres pistes agronomiques. Les capteurs pourraient servir à mesurer la biomasse et moduler les traitements fongicides, les régulateurs de croissance, ou encore les apports d’azote liquide. À l’heure actuelle, ces applications restent expérimentales ou en développement.