Quels sont les freins pyschologiques à la transmission des exploitations agricoles ?
Cinq questions à Dominique Lataste, psychosociologue et chercheur en sciences sociales à l’Université Montpellier-3. Il étudie depuis des décennies les transmissions agricoles et vient d’achever un tour de France à vélo en vue de sensibiliser aux facteurs psychosociaux.
Cinq questions à Dominique Lataste, psychosociologue et chercheur en sciences sociales à l’Université Montpellier-3. Il étudie depuis des décennies les transmissions agricoles et vient d’achever un tour de France à vélo en vue de sensibiliser aux facteurs psychosociaux.
Qu’est ce qui vous permet d’affirmer qu’il existe des freins psychologiques à la transmission ?
Les statistiques d’abord (1) : 87 % des cédants souhaitent que leur repreneur fasse "comme eux". 35 % d’entre eux ont une vie sociale exclusivement professionnelle. Et même 13 % craignent que la transmission provoque des tensions au sein de leur famille.
Ce sont donc les cédants qui auraient du mal à lâcher, selon vous ?
En partie oui. Déjà dans la dénomination "cédant", sous-entend sa disparition brutale, d’autant plus si en dehors de son métier il n’a pas de vie sociale et d’épanouissement personnel. Si en plus le repreneur arrive avec une nouvelle production et un changement de système, c’est toute son identité qui vacille. Il se sent décrédibilisé dans ses choix professionnels, quand bien même ils étaient pertinents pour lui en son temps.
Si en plus le repreneur arrive avec une nouvelle production et un changement de système, c’est toute son identité qui vacille
On peut donc comprendre qu’il recherche un candidat que ne lui fasse pas perdre ses repères, qui lui permette d’affirmer « C’est moi qui aie eu cette idée, qui l’aie créée, etc. ». Ils s’attendent à ce qu’une partie d’eux-mêmes soit transmise au repreneur. Bref, le cédant est sommé de renoncer à ce qu’il a construit, alors que le repreneur est invité à s’épanouir dans son propre projet. Forcément, ça crée des tensions.
C’est pourquoi, afin d’atténuer cette fracture, je propose la dénomination de "porteurs de projet transmission", au pluriel car ils sont tous les deux (ou plus) constructeurs d’un projet de nouvelle vie pour le retraité et d’un projet d’installation pour le jeune.
Lire aussi | Quelles sont les stratégies de transmissions adoptées par les cédants d’exploitations agricoles ?
Les repreneurs ont-ils eux aussi des freins psychologiques à la transmission ?
Oui. Déjà dans le milieu familial, jusque dans les années 1970, l’enfant repreneur était désigné par les parents. Sa légitimité n’était donc pas remise en cause. Aujourd’hui, il doit s’autodésigner, parfois même il se retrouve en concurrence avec un frère ou une sœur, c’est beaucoup plus difficile à assumer.
Ils sont chefs d’exploitation sur le papier et dans la charge de travail mais doivent rendre des comptes à la génération précédente
Puis, une fois installé une dette morale peut faire son apparition. Il devient compliqué pour le jeune de procéder à des changements radicaux, interprétés par son parent et lui-même comme une trahison. Certains sont prisonniers de cette dette qui dure d’autant plus longtemps que l’espérance de vie s’allonge. Ils sont chefs d’exploitation sur le papier et dans la charge de travail mais doivent rendre des comptes à la génération précédente. Le phénomène est accentué par la forte capitalisation des exploitations qui contraint les retraités à demeurer associés non exploitants dans les sociétés agricoles, avec un droit de regard sur les investissements et les choix stratégiques.
De plus, cette loyauté à l’égard des parents et de la ferme dans sa dimension patrimoniale et entrepreneuriale s’oppose de plus en plus à leur loyauté conjugale. Le conjoint qui travaille à l’extérieur aspire à un autre équilibre de vie professionnelle et personnelle.
Est ce plus facile psychologiquement pour un hors cadre familial ou un Nima ?
Cette dette morale est moins prégnante, mais lui, doit développer un capital d’acceptation. C’est-à-dire qu’il doit lui aussi affirmer sa légitimité par son profil auprès du cédant et plus largement du territoire : le syndicat, la coopérative, les voisins, les prestataires. Sans le soutien du cédant ou un passage en espace test c’est long.
Un accompagnement psychologique ou au moins humain vous semblerait-il utile pour le renouvellement des générations ?
Absolument. Partout en France, on trouve des initiatives de mentoring allant dans ce sens : des formations financées par Vivea, des cafés transmission qui constituent des espaces de dialogue pour les porteurs de projet transmission, des accompagnements duo, des parrainages-tutorats pour les Hors cadre familial et les Nima, etc.
Le meilleur accompagnateur du cédant reste le repreneur et le meilleur coach du repreneur c’est le cédant
Elles sont indispensables pour faire évoluer collectivement les mentalités. Dans le territoire où elles sont développées depuis plusieurs années, comme le Pays basque, la disparition des fermes est moins rapide : lors de la décennie 2010-2010, en France, 18 % des exploitations ont disparu (2) et seulement 11 % au Pays basque (3). Il conviendrait toutefois d’interroger les facteurs explicatifs de cette résistance afin de renforcer les actions et d’anticiper celles qui pourraient être fragilisées à l’avenir.
Par ailleurs, le meilleur accompagnateur du cédant reste le repreneur et le meilleur coach du repreneur c’est le cédant. Il leur faut du temps pour négocier leurs représentations respectives de cette transmission, en favorisant ce que je nomme une "greffe mythique" : le raccordement du projet du repreneur à une partie de mythe familio-professionnel du cédant.
Enjeux de la transmission en chiffres
100 000 exploitations agricoles ont disparu en 10 ans
180 exploitations disparaissent chaque semaine,
71 % : renouvellement actuel des exploitations
1 UTH disparait chaque fois que 53 ha partent à l’agrandissement