Produits phytosanitaires : quelles molécules risquent d’être interdites dans un proche avenir ?
Chaque année, la réapprobation de molécules phytosanitaires est examinée au niveau européen, avec à la clé de possibles retraits d’autorisations. Plusieurs substances actives majeures ont ainsi été interdites ces dernières années. Quelles seront les suivantes ?
Chaque année, la réapprobation de molécules phytosanitaires est examinée au niveau européen, avec à la clé de possibles retraits d’autorisations. Plusieurs substances actives majeures ont ainsi été interdites ces dernières années. Quelles seront les suivantes ?
S-métolachlore, flufenacet, triallate, phosmet, chlorothalonil…, toutes ces substances actives utilisées fréquemment ont en commun d’avoir été retirées du marché ces dernières années. Le tableau des molécules phytosanitaires dont le renouvellement d’autorisation doit être examiné en 2026 et 2027 compte des dizaines de substances actives, dont la plupart avec des usages majeurs. Rien que pour la pomme de terre, il y en a 25 en 2026 et 20 en 2027. Mais au final, les dossiers de demande de renouvellement engorgent les services de l’Efsa (autorité européenne de sécurité des aliments), à tel point que les dates d’examen sont reportées pour la plupart des matières actives.
Les exemples sont légion. Le zirame constitue un cas d’école parmi d’autres. Cette substance active compose le produit de traitement de semences Korit 420 FS, répulsif des oiseaux. « Depuis 2018, nous constatons des dates de prolongation repoussées d’un an ou de dix-huit mois », observe Jean-Baptiste Thibord, spécialiste ravageurs maïs à Arvalis. Le dossier est toujours en cours d’instruction par les instances européennes. Il est soutenu par la société phytosanitaire Kwizda Agro. « Tant que le processus d’évaluation n’est pas terminé, le calendrier est repoussé. La date de fin d’approbation ne signifie pas date d’interdiction », précise Jean-Baptiste Thibord.
Plusieurs substances actives sont dans ce cas et restent ainsi dans l’arsenal de produits de traitement phytosanitaire. C’est le cas pour le chlortoluron (herbicide), dont le dossier a été reporté plusieurs fois, ou le tébuconazole (fongicide), pour citer deux molécules ayant des dizaines d’années d’usage derrière elle.
Exit le tébuconazole et le cyprodinil en fongicides céréales
Mais des matières actives vont passer à la trappe d’ici deux ans à cause de défaut d’innocuité vis-à-vis de la santé humaine et de l’environnement, et c’est le cas du tébuconazole. 2027 devrait être la dernière année pour l’usage de ce fongicide. Or, il est à la base de plusieurs produits que des agriculteurs utilisaient pour son faible coût, en particulier contre les fusarioses des épis. C’est l’une des rares molécules montrant une efficacité significative contre ces pathogènes. Il est souvent conseillé également contre la rouille jaune en traitement précoce T1 dans les situations à risque.
Dans les fongicides majeurs concernant les céréales, le cyprodinil est également concerné par un retrait programmé en 2027. Ce fongicide est très utilisé dans les traitements antipiétin-verse dans les parcelles à risques (variétés sensibles) et également sur orge en premier traitement. Les disparitions du cyprodinil et du tébuconazole vont bouleverser les programmes fongicides chez de nombreux agriculteurs. Pour autant, la gamme de fongicides en céréales est conséquente. Il y aura des alternatives techniques à ces retraits, mais qui risquent de se traduire par des coûts plus élevés.
Plus préoccupant pour les agriculteurs, certains retraits ont de fortes répercussions en amenuisant de manière considérable les moyens de lutte contre certains bioagresseurs. Cela fut le cas pour les retraits respectifs du S-métolachlore sur maïs et du flufenacet sur céréales à paille pour lutter contre les graminées. La lutte contre ces dernières ne repose plus que sur un faible nombre de molécules.
Une multiplication par deux du coût des traitements de semences en céréales
Pour un avenir proche, la lutte contre les pathogènes des semences des céréales va rencontrer la même situation. Le sort de fludioxonil est scellé. Cette molécule est très utilisée en traitement de semences (TS) sur céréales car elle est efficace contre des champignons tels que caries, charbons, certaines fusarioses… La date de fin d’approbation a été fixée au 30 septembre 2026. « Nous sommes en attente de la décision écrite de l’Efsa devant acter le retrait de cette substance active. Avec les délais en vigueur, les produits à base de fludioxonil ne seront plus utilisables au-delà des semis 2027 », informe Kadidiatou Kané, spécialiste maladie des semences des céréales à Arvalis.
Le fludioxonil est contenu dans environ la moitié des produits commerciaux de traitement de semences fongicides en céréale à paille (gammes Celest…). « Mais ces spécialités constituent 75 à 80 % des solutions avec une bonne efficacité fongicide en semences, précise Kadidiatou Kané. Son retrait va appauvrir considérablement la gamme TS. Il y aura d’autres molécules qui pourront se substituer, de la famille des SDHI par exemple, mais avec un coût multiplié par deux pour arriver à la même efficacité que le fludioxonil. » D’autre part, le risque de sélection de résistance aux SDHI est élevé chez les pathogènes même s’il sera possible de le diminuer en ne dépassant pas une certaine dose de SDHI en traitement de semences.
Pas de retraits d’herbicides majeurs pour les deux prochaines campagnes
Qu’en est-il du côté des herbicides ? Une molécule comme le flurochloridone (produit Racer ME…) est condamnée à terme (2027). L’Efsa a conclu à son exclusion du fait de son classement CMR1 (cancérigène, mutagène, toxique pour la reproduction). Mais ce n’est pas une molécule majeure comme le S-métolachlore ou le flufenacet, retirés ces dernières années. « En céréales, il n’y a pas de pertes de molécules prévues pour les deux prochaines campagnes », estime Ludovic Bonin, Arvalis. Classé parmi les molécules risquant d’être retirées (candidate à substitution), l’aclonifen sera conservé sur le marché, en dépit de sa fin d’approbation programmée au 31 octobre 2026 car cette date a été reportée. « C’est une molécule qui n’est pas vraiment substituable en protéagineux, remarque Frank Duroueix, de Terres Inovia. Et c’est un herbicide à fort enjeu sur céréales. » Cette importance explique peut-être la conservation de l’aclonifen dans l’arsenal herbicide des agriculteurs. Son dossier est soutenu par la société Bayer.
En insecticide, le pirimicarbe va être prochainement retiré. Les sociétés ont d’ailleurs arrêté d’en produire. Il était associé à des pyréthrinoïdes pour une lutte efficace contre les pucerons. Le spirotetramat (produit Movento) vit également ses derniers mois d’usage avec une dernière probable dérogation sur betterave cette année.
Des investissements lourds dans les dossiers de réhomologation
« La réhomologation d’une molécule demande plusieurs millions, voire dizaines de millions d’euros de la société qui a décidé de la soutenir pour la constitution d’un dossier et la réalisation d’études demandées, remarque Philippe Michel, de Phytéis. La société doit soumettre ce dossier trois ans avant la date prévue d’expiration de l’homologation. » Deux États membres sont chargés d’étudier le dossier (un rapporteur et un co-rapporteur) et l’Efsa compile tous les éléments pour prendre sa décision. En cas de non approbation de l’Efsa, il y a des délais de grâce à compter de la date officielle de retrait : de six mois pour l’écoulement des stocks de produits restant à commercialiser et six mois supplémentaires pour l’utilisation.
Des retraits programmés dans les deux ans… puis repoussés
Mais pour beaucoup de molécules, leur réexamen pour la réapprobation programmé en 2026 et 2027 va être repoussé. Les services de l’Efsa sont débordés à cause d’un nombre considérable de données demandées pour cet examen à étudier. Exemple : l’approbation du diflufénicanil, herbicide très utilisé, devait expirer le 15 janvier 2026. Mais son examen est reporté au 31 août 2028. Autres exemples : rien que pour la pomme de terre, « il y a eu un report de calendrier pour six fongicides sur les huit pour lesquels la fin d’approbation était prévue en 2026 (amisulbron, cymoxanil, difénoconazole, fluazinam, fluopicolide et fluopyram) », rapporte Sophie Szilvasi, de la DGAL. Idem pour des insecticides pyréthrinoïdes majeurs comme la deltaméthrine et la lambda-cyhalothrine.