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Prix des engrais : les achats des agriculteurs sous tension pour la prochaine campagne

Habituellement, à partir du mois de mai, démarre la morte-saison, avec des prix attractifs pour commencer à acheter ses engrais. Comment s’adapter au mieux cette année dans le contexte de flambée des prix ?

Epandage d'engrais azoté en granule sur une parcelle de blé.
Entre des cours de l'énergie soutenus et une demande d'engrais toujours présente, les prix des engrais risquent de rester élevés dans les prochains mois.
© J.-C.Gutner

Le marché des engrais est bouleversé par les tensions au Moyen-Orient. Depuis le déclenchement des hostilités en Iran fin février, la flambée du prix du gaz entraîne dans son sillage celui des engrais azotés, cette énergie fossile étant indispensable à leur fabrication. Les trois formes d’engrais utilisés par les agriculteurs européens – solution azotée, urée et ammonitrate – sont concernées. 

Lire aussi | Engrais azotés : l’Union européenne suspend pendant un an les taxes sur les importations

Les interventions de fertilisation des cultures s’achèvent pour cette année et les regards se tournent vers la prochaine campagne ; les mois de mai à août sont traditionnellement une période dite de morte-saison, où les producteurs commencent à se couvrir en engrais, car les prix sont généralement au plus bas… Cette année, la géopolitique change la donne. Quelle stratégie adopter dans ce climat d’incertitude et de prix bas de céréales ?

L’ammonitrate devient la forme d’engrais la plus compétitive

Les prix des engrais ont de quoi freiner les achats. D’après la banque néerlandaise Rabobank, l’« abordabilité » des matières fertilisantes, c’est-à-dire le ratio entre le prix des commodités agricoles et celui des engrais est à son plus bas, rapporte nos confrères d’Agrapresse. Les cours de l’urée ont poursuivi leur envolée jusqu’en avril, soutenus à la fois par la pénurie d’offres et par une demande dynamique, notamment en Inde. Sur avril, le cours de l’urée s’établit en moyenne à 770 euros la tonne (€/t) (prix départ vrac), contre une moyenne de 550 €/t en février (source La Dépêche-Le Petit meunier). « Des contrats seraient en train de se conclure aux environs de 650 €/t en urée pour des livraisons de juin à décembre, le mieux pour l’instant est d’attendre un peu avant d’acheter », préconise Arnaud Ponset de Céréfi, société de conseil spécialisée sur les marchés des grains et des engrais.

L’ammonitrate, fabriqué en Europe, accuse aussi des hausses, mais il tire son épingle du jeu parmi les différentes formes d’engrais azotés. En ammonitrate 33,5 %, les prix s’établissent en avril à 550 €/t. « Ramené à l’unité d’azote, l’ammonitrate va rester compétitif par rapport aux autres formes d’engrais pendant une bonne partie de la saison », estime Arnaud Ponset.

La progression continue du cours de la solution azotée a, pour l’instant, limité les achats pour la nouvelle campagne (450 €/t départ port au 15 mai, tous dosages d’azote confondus). Les volumes engagés à ce stade demeurent nettement inférieurs à ceux observés les années précédentes. « Sur un besoin total en France de 1,5 million de tonnes, seules 85 000 tonnes ont été vendues », rapporte l’analyste.

Des prix qui devraient rester élevés durant plusieurs mois

La plupart des observateurs s’accordent à dire que même en cas d’issue favorable à la crise, avec une réouverture du détroit d’Ormuz, les prix devraient rester élevés pendant plusieurs mois, en raison du coût de l’énergie dont la courbe de prix va mettre du temps à s’infléchir (installations endommagées, reprise lente du trafic avec des mois de retard à rattraper…). « L’Europe va devoir reconstituer ses stocks de gaz cet été, à des prix qui seront encore élevés, ce qui va avoir des conséquences sur les coûts de production des fabricants d’engrais européens », avance Éric Le Texier, responsable engrais Helm France (grossiste). L’Europe couvre 60 % de ses besoins en azote et importe le reste.

Les répercussions pour le Vieux Continent de la crise au Moyen-Orient sont indirectes, car cette région du monde n’est pas notre source principale d’approvisionnement. Selon les types d’engrais, les origines principales sont Afrique du Nord, Trinité-et-Tobago, États-Unis, mais aussi Russie, qui reste un fournisseur majeur malgré les sanctions. Ce sont les agriculteurs du continent asiatique, indiens et chinois notamment, qui sont confrontés à une pénurie d’engrais. Les agriculteurs européens, eux, subissent surtout les foudres de la hausse des prix.

Des questions d’approvisionnement et de logistique peuvent toutefois se poser. « On observe un détournement de certains flux avec des exportations d’urée produite en Afrique du Nord et de solution azotée de Trinité-et-Tobago, qui partent vers l’Australie ou l’Argentine plutôt que vers l’Europe », signale Éric Le Texier. Plus la suspension des achats perdure, plus la logistique risque d’être affectée. Traditionnellement, « les agriculteurs et organismes stockeurs (OS) commencent leurs achats de couverture courant mai », relève Antoine Hacard, président de La Coopération Agricole Métiers du grain qui répondait à Agrapresse. Mais depuis quelques semaines les transactions sont rares, voire quasi inexistantes, car il est difficile de trouver de la marchandise constatent certains opérateurs. « L’enjeu pour nous va être de positionner nos achats au plus près de ceux des agriculteurs, tout en assurant la disponibilité physique du produit », explique Anne-Claire Richard, responsable approvisionnement de la coopérative Euralis.

Des réflexions sur l’assolement au-delà de la stratégie d’achat d’intrant

Pour les agriculteurs, il est très difficile de prendre les bonnes décisions dans ce contexte. « On doit garder beaucoup d’humilité et ne pas s’en vouloir après coup, car c’est très compliqué de bien décider », remarque Éric Boban, agriculteur dans la Marne et entrepreneur de travaux agricoles qui cultive environ 2 000 hectares. Il achète d’importantes quantités d’engrais (solution azotée et ammonitrate), ce qui lui permet de moyenner un prix sur la campagne en fractionnant ses achats. « Au 20 mai, j’ai sécurisé 30 % de mon premier apport sur blé avec de la solution azotée à 479 €/t pour une livraison juin-juillet, explique-t-il. En février, j’ai aussi acheté 100 % de mes engrais organiques avant la hausse. »

Dans la mesure où la baisse des prix risque de se faire attendre, la décision de commencer à se couvrir en engrais pour la prochaine campagne va surtout dépendre de ses capacités de trésorerie. Dans bien des cas, il faudra attendre la moisson ou aller chercher des solutions de financement auprès de son fournisseur ou de sa banque. « Ceux qui ont suffisamment de trésorerie ont intérêt à commencer leurs achats », considère Vincent Guilhem, directeur de Cereapro qui constate au 15 mai que ses clients agriculteurs qui commencent à se couvrir sont moins nombreux qu’à l’accoutumée. Au-delà de la stratégie d’achats des intrants, c’est aussi l’assolement qui est remis en question. En Seine-et-Marne, l’agriculteur Mathieu Beaudouin (200 ha) compte implanter plus de protéagineux ainsi que des légumineuses (trèfle et luzerne) sur ses parcelles les moins productives. « Elles vont restituer de l’azote et nettoyer mes parcelles à moindres frais », considère-t-il.

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