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L'agriculture argentine est devenue accro au soja

L’agriculture exportatrice porte à bout de bras l’économie de l’Argentine. Tout pousse les agriculteurs à s’orienter vers la culture de soja.

Quand les échanges agricoles mondiaux sont dynamiques, l’Argentine relève la tête. Depuis plus de deux siècles, ce pays a fondé son économie sur une agriculture exportatrice. Historiquement, c’est le blé et la viande rouge qui faisaient la renommée de l’Argentine. Aujourd’hui, ce modèle économique est toujours vrai,mais les produits exportés ont changé. L’Argentine a doublé sa production de grains en quinze ans pour atteindre 100 millions de tonnes, en augmentant ses surfaces semées de 40 % (voir graphique 1).


« Cette envolée de la production à partir de 1995 est directement liée au développement du paquet technologique OGM + semis direct + fertilisant + machinisme », souligne Julio Calzada, directeur des études économiques de la bourse de commerce de Rosario. La libéralisation des échanges pour les produits agricoles à partir de 1992, dans le cadre de l’organisation mondiale du commerce y a aussi contribué. Si la production agricole nationale ne représente que 3 à 4 % de la production mondiale, l’Argentine pèse beaucoup plus lourd dans les échanges mondiaux, avec environ 15 % de part de marché, car elle exporte 70 % de sa production de grains et même 98 % de celle de soja, ce qui la place numéro 1 mondial des exportateurs de tourteau, d’huile et de biodiesel issus de cet oléagineux.


DE LOURDES TAXES À L’EXPORTATION


Incontestablement, le soja est la culture préférée des agriculteurs argentins, au détriment du blé. Ses surfaces sont passées de 14,5 millions à 20 millions d’hectares ces dix dernières années, alors que dans le même temps l’aire consacrée au blé tendre est passée de 6millions à 3millions d’hectares. Le maïs est lui aussi dans une dynamique de croissance (de 3 millions à 6 millions d’hectares).


Et pourtant, le soja est la culture la plus lourdement taxée par l’État. En Argentine, les agriculteurs ne reçoivent pas de subvention de l’État, ce sont eux qui le subventionnent. « Au sein de notre entreprise, notre principal problème provient de notre relation difficile avec notre actionnaire majoritaire : c’est le gouvernement qui nous prend tout et ne nous laisse rien ! », s’indigne Juan Pueblo Octavia, agriculteur sur 235 hectares dans la commune de Bigan. Les produits agricoles sont les principaux pourvoyeurs de devises. « Ils représentent 55 % des exportations totales de marchandises et contribuent aux recettes fiscales de l’État à hauteur de 30 % », poursuit Julio Calzada (voir graphique 2).


Pour cela, le gouvernement a mis au point une arme fiscale redoutable qui fait causer dans les campagnes : las retenciones. De lourdes taxes sont prélevées au moment de l’exportation des grains et de ses dérivés. La graine et le tourteau de soja sont les plus taxés, à 35 % du prix de vente payé par l’exportateur. Le blé et le maïs sont moins fiscalisés (23 et 20 %), de même que la viande (15 %). En comparaison, les produits industriels ne sont taxés à l’exportation qu’à hauteur de 5 %.


Les époux Kirchner au pouvoir depuis plus de dix ans, tout d’abord Nestor, puis aujourd’hui Cristina, ont radicalement modifié l’orientation politique du pays. Ils ont renforcé le rôle de l’État dans la sphère économique, avec un accroissement de l’investissement public pour relancer la demande intérieure, des renationalisations, des programmes d’aide aux plus démunis, des allocations familiales… Cette politique qui a porté ses fruits (voir graphique 3) a été mise en place après la grande crise monétaire de 2002 conduisant à une dévaluation de la monnaie locale, le peso, et à une déconnexion de la valeur du peso par rapport au dollar US. Depuis cette date, le pays n’ayant plus la possibilité de se financer sur les marchés financiers internationaux, tous les échanges sont extrêmement contrôlés par l’État au moyen d’autorisations d’exporter ou d’importer et de procédures administratives très lourdes.


LE BLÉ EST SACRIFIÉ


Pour le soja, les autorisations d’exporter sont toujours accordées, contrairement au blé ou au maïs, avec des conséquences lourdes sur le marché intérieur, comme cela a été le cas pour le blé. En 2011, suite à une mauvaise récolte, l’État a interdit l’exportation du blé. Les meuniers locaux, seuls acheteurs potentiels, en ont profité pour tirer les prix à la baisse. Au point qu’en 2012, les surfaces ont chuté d’un million d’hectares (de 4,5 à 3,5 millions d’hectares), au plus bas depuis 120 ans ! La récolte 2012 a aussi été mauvaise mais le gouvernement a, cette fois-ci, autorisé les exportations pour faire entrer des devises, d’où une pénurie sur le marché national, un prix de la farine multiplié par trois au printemps 2013 et celui du pain multiplié par deux.


Avant la récolte qui a eu lieu début 2014, le prix du blé valait 500 euros la tonne, mais il était virtuel faute de marchandise disponible. Il a été divisé par deux pour la nouvelle récolte. Dans un tel contexte, les agriculteurs se détournent du blé car les règles de commercialisation sont trop incertaines.


LE « DÉSERT VERT DU SOJA »


Ainsi tout pousse à cultiver du soja, d’autant que les locations de terres — renégociées à chaque culture — sont payées en quintaux de soja et leur montant est calculé en fonction de la rentabilité de cette culture qui est la moins chère à produire, d’où un avantage comparatif incontestable. Au point que les agriculteurs propriétaires de petites ou moyennes exploitations gagnent plus d’argent à mettre leurs terres en location pour y faire cultiver du soja plutôt que de les exploiter. Et les propriétaires terriens les louent à des pools de siembra (pools de semis) et expulsent l’exploitant.


« Le développement des pools de semis fait disparaître les agriculteurs, se plaint Juan Carlos Herrero, de la fédération agraire argentine, le syndicat représentant les petits agriculteurs du pays (voir graphique 4). Le gouvernement fait des projections de croissance sans se préoccuper de ceux qui produisent. Nous ne sommes plus nécessaires. En dessous de 300 hectares, il n’est plus possible de résister dans la Pampa, ce qui engendre une désertification des villages. » C’est ce qu’il appelle le « désert vert du soja ».

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