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Céréales : les interdictions d’herbicides sur sols drainés compliquent le désherbage d’automne

En céréales, divers produits antigraminées d’automne sont interdits sur sols drainés. Des molécules comme le flufenacet sont en sursis mais encore utilisables jusqu’en 2023 pour certains produits.

Divers herbicides d'automne sont restreints d'utilisation sur les sols drainés qui représentent 30 % des cultures de céréales en France. © C. Watier
Divers herbicides d'automne sont restreints d'utilisation sur les sols drainés qui représentent 30 % des cultures de céréales en France.
© C. Watier

« De moins en moins de lignes dans le tableau des herbicides ! La liste des produits autorisés sur sols drainés à l’automne s’amenuise », constate Anne-Monique Bodilis, ingénieur Arvalis Pays de la Loire. Spécialiste du désherbage à l’institut technique, Ludovic Bonin confirme : « La plupart des nouveaux produits qui arrivent sur le marché se voient attribuer des restrictions d’usage sur les sols drainés. C’est le cas par exemple de Quirinus, à base de flufenacet et de picolinafen, qui est interdit sur sols drainés à plus de 45 % d’argile et sur tous les sols drainés avant le stade BBCH20 de la céréale (début tallage). »

Or, dans certaines régions, les sols drainés couvrent plus de 30 % de la surface cultivée. L’usage des produits est encadré par des phrases réglementaires dont plusieurs concernent les sols. « Cela peut aller de l’interdiction sur tous les sols drainés qui concerne tous les produits à base de chlortoluron par exemple, à des restrictions plus pointues comme ne pas appliquer sur sols drainés durant la période d’écoulement des drains, ce qui laisse un peu plus d’ouverture à l’utilisation des produits concernés comme les antidicotylédones Harmony Extra SX ou Ergon », précise Ludovic Bonin. Plus que jamais, il faut bien lire l’étiquette avant d’utiliser un produit.

Restriction d’usages sur les produits nouveaux contenant du flufenacet

Malgré tout, il reste un certain nombre de spécialités utilisables à l’automne sur céréales sans restriction. Ce sont notamment des spécialités à base de pendiméthaline (Flight, Celtic, Codix, Prowl 400…), de picolinafen, de flufenacet (Fosburi, Trooper…), de diflufenicanil, de prosulfocarbe… Cette dernière matière active est néanmoins visée par d’autres restrictions.

« Des produits récemment mis sur le marché, à base de flufenacet en particulier, récupèrent des phrases encadrant leur utilisation sur sols drainés, remarque Ludovic Bonin. Ainsi, Sunfire, un nouveau flufenacet solo, est interdit sur sols drainés. Tous les antigraminées récents s’appliquant à l’automne ont ce type de restriction. » Outre Sunfire, c’est le cas aussi de Mateno (flufenacet + aclonifen), de Merkur (flufenacet + pendiméthaline)…

D’autre part, les réévaluations européennes de substances actives tous les dix ans se traduisent par de nouvelles restrictions. « Le réexamen du flufenacet est programmé pour 2022. Le temps que le dossier soit instruit, nous ne devrions pas avoir de changement sur les produits 'anciens' à base de cette molécule comme Fosburi ou Trooper avant 2023-2024, informe Ludovic Bonin. Mais une fois passée cette procédure, tous les produits contenant du flufenacet récupéreront des restrictions d’usage sur sols drainés. »

Réévaluation de plusieurs molécules dans les trois ans

Le flufenacet représente une bonne part des antigraminées utilisés à l’automne sur céréales. D’autres molécules comme le diflufenicanil, le prosulfocarbe et le chlortoluron vont être réexaminées dans les prochaines années. La pendiméthaline a passé récemment ce cap sans encombre d’un point de vue restriction drainage. C’est une molécule utilisée sur un grand nombre de cultures.

L’échéance 2023-2024 risque d’être très délicate malgré tout pour la gestion des graminées sur céréales en sols drainés avec un nombre très restreint de spécialités chimiques, même si de nouveaux antigraminées pointent leur nez. Rien ne dit si ces derniers seront exemptés des restrictions d’usage sur sols drainés.

« Nous allons donc nous retrouver avec très peu de solutions à action racinaire à terme, souligne Anne-Monique Bodilis. Pour diminuer la pression en graminées, il faut activer tous les leviers possibles : les faux-semis, le labour tous les trois ou quatre ans, les semis décalés, l’alternance de culture d’automne et de printemps dans la rotation, le désherbage mécanique… » Certaines de ces méthodes ne sont pas applicables partout.

Un labour associé à un semis différé efficace contre les graminées

Ce type de stratégie en complément des herbicides est testé sur différents territoires, comme en Mayenne. « Les sols drainés représentent 60 % des cultures que nous suivons dans le sud du département, le nord du Maine-et-Loire et l’est de la Loire-Atlantique, informe Christophe Guillon, responsable productions végétales du négoce Hautbois. La chimie se résume à la pendiméthaline, le flufenacet et le diflufenicanil à l’automne. Le labour associé à un semis différé fonctionne bien contre les graminées. Dans les situations compliquées, nous conseillons de ne pas semer le blé avant le 25 octobre. Nous avons fait une comparaison sur un cas où il y avait du ray-grass résistant à des herbicides. Une efficacité à 100 % a été obtenue avec le labour couplé à la chimie alors que nous parvenions à 80 % d’efficacité en semis direct avec un traitement à base de Copana Pro (pack associant flufenacet, pendiméthaline et diflufenicanil) suivi d’un Minarix au stade 3 feuilles. » Tout n’est pas perdu pour détruire efficacement les graminées.

Plus de 30 % de surface drainée dans certaines régions

 © Source : Agreste. Recensement ...

Selon les données Agreste du recensement agricole 2010, la part de la surface agricole drainée artificiellement s’élevait à 10,6 % de la SAU. Des départements dépassaient les 30 % comme le Nord, la Seine-et-Marne, le Loir-et-Cher et les Landes. Beaucoup s’en approchaient en zones de grandes cultures. « Les sols drainés concernent 30 % des surfaces céréalières, estime Ludovic Bonin, d’Arvalis. Ceux à plus de 45 % d’argile peuvent représenter quelques pourcents dans des régions comme la Lorraine, le Centre… »

Peu de conséquences sur colza

Le colza est autant concerné que les céréales par les sols drainés et argileux. « Les produits à base de diméthénamide-p (dmta-p) comme Alabama, Anitop, Axter sont interdits sur sols drainés à plus de 45 % d’argile, précise Franck Duroueix, Terres Inovia. C’est le cas aussi de Colzor Trio, de Polaire, de Colzor Uno… » Molécule qui nécessite déjà des précautions d’usage, le métazachlore doit être réexaminé au niveau européen l’an prochain. « Sur colza, on peut facilement s’adapter car nous avons un large choix d’herbicides. Les restrictions sur le drainage ont peu de conséquences », assure Franck Duroueix. Divers herbicides récents de post-levée à large spectre sont sans restriction sur sols drainés.

AVIS D'AGRICULTEUR - Maxence Jamin, 227 ha en Gaec aux Brouzils en Vendée

« Tenir en respect les avoines à chapelet, pâturin, vulpie… »

Maxence Jamin

« Nous cultivons une surface de terrain drainée à 90 % avec des sols de limons à limons argileux sur schiste. Pour nos implantations de céréales à l’automne, les graminées sont notre ennemi principal avec des espèces comme l’avoine à chapelet, le pâturin, la vulpie qui se développent fortement, le jonc des crapauds(1) certaines années. Il y a très peu de vulpins et ray-grass, ce dernier est peu présent depuis que j’ai abandonné cette graminée en culture en dérobé. Cela fait une flore complexe à tenir en respect.

L’utilisation d’herbicides sur nos terres drainées repose surtout sur le flufenacet comme molécule antigraminée. Sur les blés et orges, j’applique en prélevée ou post-levée précoce un mélange de Trooper (pendiméthaline + flufenacet) + Alur/Hauban (isoxaben + florasulame) en maximisant la dose de Trooper (2,5 l/ha) en présence de vulpie. Le chlortoluron a beaucoup trop de restrictions et j’évite le prosulfocarbe en raison de la proximité de parcelles d’arboriculture fruitière. Nous agissons à l’interculture contre les adventices avec un faux-semis derrière céréale à paille, chanvre ou flageolets avec éventuellement une petite dose de glyphosate pour obtenir un terrain propre sans labour à l’implantation de la céréale.

Je prends particulièrement soin de détruire les repousses d’orge mécaniquement ou chimiquement car elles sont porteuses de pucerons vecteurs de JNO. La rotation culturale devient un enjeu de plus en plus fort avec les restrictions sur les herbicides en terrain drainant. Sur les terres irrigables, je limite les céréales d’hiver à deux années sur cinq avec une rotation de type chanvre - blé - maïs - légume - blé, et jamais deux céréales à la suite. En revanche, sur les parcelles non irriguées, je reste sans solution pour diversifier ma rotation, avec deux céréales à la suite et une culture de printemps. Il faudrait intercaler une autre espèce de printemps.

Le désherbage mécanique est quasiment utopique en culture d’hiver sur nos sols limoneux. Même si nous avons quasiment abandonné le labour, nous avons conservé la charrue qui pourrait être réutilisée pour la gestion des adventices à l’interculture une fois le glyphosate retiré. Cela fera plus de temps de travail, plus de fioul et moins de carbone dans le sol… »

(1) Une juncacée, apparentée aux graminées.
Gaec Jamin-Chaillou avec Patrice Chaillou. 227 ha dont 207 de cultures : 100-115 ha de céréales (blé tendre, orge d’hiver), maïs grain, légume (flageolet), chanvre, pois potager semences… 140 ha irrigables (40 à 60 ha irrigués chaque année).

AVIS D'AGRICULTEUR - Hervé Auburtin, 240 ha à Saint-Jure en Moselle

Missing élément de média.

« J’actionne un ensemble de leviers en désherbage »

« Les terres que je cultive sont à 80 % drainées et une petite proportion (5 %) est à plus de 45 % d’argile. Le problème majeur d’adventices est le vulpin et j’agis sur plusieurs leviers pour le contrôle des mauvaises herbes. Contre cette graminée, le décalage de date de semis au 10 octobre plutôt qu’au 20-25 septembre fonctionne bien. Les vulpins lèvent en octobre. Avec le semis direct des blés, j’arrive à éliminer une bonne partie de la population. En termes de désherbage chimique, j’applique le produit Fosburi à 0,6 l/ha sur les blés après colza au stade 1 feuille. Sur les autres blés qui suivent une culture de printemps, je ne fais pas de traitement herbicide à l’automne mais une application de glyphosate avant le semis.

Le semis direct que je réalise sur blé, tout comme une technique s’apparentant au strip-till sur colza, ne bouleverse pas l’horizon et ne produit donc pas de relevées d’adventices. Précédemment, j’utilisais des produits comme le chlortoluron. Avant une orge d’hiver, j’effectue un labour, ce qui survient tous les trois ou quatre ans dans la rotation. C’est un bon désherbant mécanique qui casse bien le cycle du vulpin. L’orge est semée fin septembre et je joue sur de fortes densités à 380-400 grains/m2 pour avoir un effet étouffant sur les adventices, notamment sur les vulpins qui ne sont pas encore levés. Un traitement au Fosburi y est réalisé comme sur blé.

« L'efficacité de la herse étrille peut être bluffante »

Au printemps, quand la fenêtre météo est favorable et les sols bien ressuyés, je fais un passage de herse étrille, ce qui enlève plus de 80 % des adventices qui restent. Parfois, je passe cet outil à l’aveugle sur les orges avant leur levée sur des adventices au stade fil blanc ou point vert. Quand le passage est possible, l’efficacité est assez bluffante. Si des restrictions plus sévères s’appliquent sur les sols drainés, je pense recourir davantage au désherbage mécanique et introduire plus de culture de printemps dans la rotation. »

240 ha de culture dont 80 de blé tendre, 30 d’orge d’hiver, 30-40 de colza, tournesol, pois, orge de printemps, mirabelle…

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