Agriculture de conservation : « Le centre de notre réflexion est d’avoir une végétation vivante et diversifiée pour nourrir les sols de notre exploitation dans l’Oise »
Depuis plus de trente ans, Alfred Gässler, formateur et agriculteur, expérimente les techniques de conservation des sols sur son exploitation dans l’Oise. Sa fille Marie-Thérèse l’a rejoint il y a dix ans sur l’exploitation et compte bien poursuivre le travail d’amélioration de la santé des sols.
Depuis plus de trente ans, Alfred Gässler, formateur et agriculteur, expérimente les techniques de conservation des sols sur son exploitation dans l’Oise. Sa fille Marie-Thérèse l’a rejoint il y a dix ans sur l’exploitation et compte bien poursuivre le travail d’amélioration de la santé des sols.
Une plante pleine de vitalité nourrit le sol qui, en retour, a la capacité de nourrir la plante. C’est un binôme indissociable, un peu comme Alfred Gässler et sa fille Marie-Thérèse qui travaillent ensemble depuis dix ans sur la ferme familiale, à Amblainville, dans l’Oise.
Le père et la fille partagent la même passion et la même conviction : santé des sols et santé des plantes sont intimement liées. Ils reprennent volontiers à leur compte les propos de l’ingénieur agronome Pierre Weill, fondateur de la démarche Bleu-blanc-cœur, qui défend l’idée que la bonne santé des sols garantit une nourriture de qualité, bonne pour la santé humaine.
Pour améliorer la santé des sols de son exploitation de 145 hectares (135 ha cultivés), Alfred Gässler expérimente grandeur nature, depuis plus de trente ans, les techniques de conservation des sols. Originaire d’Allemagne, il arrive en France en 1987 avec son épouse et rachète une ferme dans l’Oise. Au départ, il s’est intéressé à la réduction du travail du sol et à l’implantation des couverts, car il était confronté à des problèmes de battance sur des sols à faible teneur en argile (entre 12 et 14 %).
Agir sur les causes plutôt que sur les conséquences de la fragilisation des cultures
En 1997, l’agriculteur abandonne totalement le travail du sol et opte pour le semis direct (SD) sous couvert en investissant dans un semoir de marque brésilienne : le Semeato. Aujourd’hui, il implante l’intégralité de ses cultures ainsi. L’assolement de l’exploitation se compose de blé (65 ha), maïs (50 ha), colza (20 ha), féverole, sarrasin et sorgho en deuxième culture (respectivement 15 et 5 ha). Le matériel se résume à deux tracteurs, le semoir SD Semeato, un pulvérisateur et une moissonneuse-batteuse.
Le système de production repose sur l’amélioration continue des interactions des plantes cultivées et des couverts végétaux avec le sol. « Le centre de notre réflexion est d’avoir une végétation vivante et diversifiée pour nourrir le sol », affirme Marie-Thérèse Gässler, qui rappelle qu’agir pour avoir un sol fonctionnel est le meilleur moyen d’avoir des plantes en bonne santé, capables de faire face aux bioagresseurs. « L’idée est de traiter les causes et non les conséquences une fois que la plante est malade », assure-t-elle.
Varier le menu pour nourrir le sol
Sur l’exploitation Gässler, « la diversité » de la nourriture apportée au sol passe notamment par les couverts végétaux d’interculture. « Ils sont très importants, car ils restent finalement plus longtemps dans les parcelles que les cultures elles-mêmes », observe Alfred Gässler. L’objectif est de les garder installés dans les parcelles le plus longtemps possible, notamment entre la moisson des céréales et l’implantation de la culture de printemps. Qu’il s’agisse de couverts à cycles longs ou courts (après récolte d’automne), ceux-ci sont composés de mélanges de huit à treize espèces différentes, dont au moins 50 % de légumineuses.
Si l’objectif des couverts est notamment de restituer de l’azote, leur seule présence ne suffit pas à assurer automatiquement la nutrition azotée de la culture suivante. Encore faut-il que le sol offre un contexte propice à la plante pour mobiliser et valoriser cet azote ainsi que tous les autres nutriments nécessaires à sa croissance.
Assurer le bon fonctionnement chimique et biologique du sol
Pour que la plante transforme l’azote en protéines et en acides aminés qu’elle va pouvoir utiliser, il est nécessaire d’avoir un bon équilibre chimique du sol. « Si une plante absorbe des nitrates, mais ne parvient pas à les transformer efficacement en protéines, ça ne sert à rien à part d'attirer les insectes et les maladies », considère Alfred Gässler. Pour y parvenir, la plante a besoin d’apports suffisants en certains oligoéléments (magnésium, soufre, molybdène et bore notamment). « Les seuils de référence de teneur en magnésium à partir desquels il y a risque de carence sont trop bas, avance l’agriculteur. En France, sur cent analyses de sols en blé, seulement 15 % sont bien pourvues en magnésium. »
Au final, les apports d’azote sur blé de l’exploitation s’élèvent à 130-140 unités par hectare pour un objectif de rendement de 80-90 quintaux par hectare (q/ha), en maïs les apports sont d’environ 90 unités (objectif de rendement 110 q/ha en sec).
Pour les Gässler, l’amélioration des fonctionnalités du sol passe par la bonne nutrition des plantes, qui grâce à leurs exsudats racinaires, libèrent dans le sol du carbone et du sucre bénéfiques aux populations microbiennes. Ces dernières décomposent la matière organique, minéralisent les nutriments et les rendent disponibles pour les plantes. C’est un des credo de l’agriculture de régénération : améliorer ses sols consiste avant tout à aider les plantes à produire davantage d’exsudats.
Des mesures préventives plutôt que curatives
Grâce à cette stratégie de renforcement de la santé des plantes, les Gässler revendiquent un système « ultra bas volume ». « Nous raisonnons fortement l’application des insecticides et nous utilisons les fongicides à dose réduite. » Sur la partie désherbage, lorsqu’une parcelle est fortement infestée, les céréales sont ensilées (méthanisation) avant maturité pour éviter le retour au sol des graines d’adventices. En 2026, quelques parcelles ont ainsi été récoltées début mai. « Grâce à cette technique, nous commençons à avoir des parcelles plus propres », se félicitent-ils.
Les agriculteurs reconnaissent que leur stratégie n’est pas sans risques. « On ne joue pas la sécurité à 100 % en permanence », reconnaît Alfred Gässler qui s’est par exemple montré optimiste à l’automne dernier vis-à-vis des pucerons sur blé. « J’ai sous-estimé l’attaque, qui va avoir des conséquences sur mon rendement dans certaines parcelles à cause de la jaunisse nanisante. » En outre, le principal problème rencontré dans leur système reste la présence des campagnols dont ils tentent de limiter les dégâts avec quelques applications de raticides et en favorisant la présence de rapaces.
L’enrobage contre les insectes
Un enrobage biologique est appliqué sur les semences de céréales et de colza, avec des résultats satisfaisants en matière de protection contre les ravageurs estiment les exploitants. Après quelques essais plus ou moins fructueux avec un mélange maison, c’est désormais le produit Tersen liquide qui est utilisé. « C’est tout aussi efficace et beaucoup plus pratique », indique Marie-Thérèse Gässler.
Des couverts semés au printemps
Les semis des couverts ont longtemps été effectués au moment de la moisson avec un semoir installé à l’arrière de la moissonneuse. « Depuis sept ans, nous avons de moins bons résultats avec cette technique à cause de la sécheresse, avance Alfred Gässler. Les graines déposées au sol s’implantent difficilement et le couvert ne se développe pas bien. » Il a donc testé différentes solutions. « Nous essayons le semis des couverts au printemps avec le Semeato dans le blé déjà installé, le semoir étant à disques et pas à dents, il n’abîme pas trop le blé. » Le couvert pousse sous le blé et sa croissance s’accélère après la récolte lorsqu’il retrouve la lumière.
Biographie
Alfred Gässler, 67 ans, est agriculteur, mais pas seulement. Il est aussi formateur et conseiller en semis direct et en techniques de conservation des sols depuis trente ans. Il a longtemps vendu des semoirs de semis direct brésiliens (Semeato) dans toute la France. « Dans les années 1990, beaucoup de gens pensaient que ces techniques ne pouvaient fonctionner qu’en Amérique du Sud », se remémore-t-il. Convaincu qu’elles peuvent se développer sur le vieux continent, l’agriculteur lance une activité commerciale. En plus du matériel, il partage aussi ses connaissances et organise des journées techniques. C’est dans ce cadre qu’il démarre le conseil et les formations (en collectif et accompagnement personnalisé) auprès des agriculteurs.
Marie-Thérèse Gässler rejoint son père sur l’exploitation et au sein de l’entreprise de formation en 2017 après des études d’ingénieure agricole. Elle s’est formée à la chromatographie des sols et au microscope pour l’analyse de la biologie. Bientôt amenée à s’installer et à reprendre l’exploitation, elle a dans la tête un projet de transformation à la ferme et de vente en direct. « Je souhaiterais mettre en avant nos pratiques et l’intérêt de ce que l’on fait à travers un produit fini », indique Marie-Thérèse dont le projet reste à préciser.