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Cinéma
Geoffroy Sery, agriculteur à la ville et à l’écran dans Albatros, film de Xavier Beauvois

Geoffroy Sery, agriculteur dans le pays de Caux, joue le rôle d’un agriculteur dépressif dans Albatros, nouveau film de Xavier Beauvois, réalisateur de N’oublie pas que tu vas mourir ou encore Des hommes et des dieux. Une histoire inspirée d’un fait réel (la mort tragique de Jérôme Laronze) que le réalisateur a transposé en Normandie. Ce petit rôle (le film est plutôt centré sur la vie du gendarme qui tue l’agriculteur en cherchant à l’empêcher de se suicider) a beaucoup touché l’agriculteur. Il nous raconte cette expérience.

Scène du film Albatros du contrôle chez l'agriculteur
A droite Geoffroy Sery dans le rôle d'un agriculture sous le regard du gendarme joué par Jérémy Renier (à gauche)
© Les films du Worso - Pathé Films

Vous jouez le rôle d’un agriculteur dans Albatros film de Xavier Beauvois sorti le 3 novembre, comment vous êtes-vous retrouvé à faire l’acteur ?

Geoffroy Sery : Une voisine a vu que pour un film ils recherchaient un agriculteur de 35-45 ans originaire du pays de Caux. Elle a pensé à moi. Comme je travaille déjà en dehors de l’exploitation, dans la restauration notamment, je me suis dit « pourquoi pas » ! Et puis j’ai rencontré Xavier Beauvois, ça a bien matché entre nous. J’ai passé le casting en juin 2019 et on a tourné en septembre de la même année. Nous avons tourné la dernière scène au large du Havre arrosés par de gros remorqueurs Abeille avec les dockers, juste avant qu’ils ne se mettent en grève et puis juste derrière il y a eu le confinement !

Votre personnage, Julien, a été inspiré par Jérôme Laronze, selon le réalisateur. Excédé par des contrôles de la DDPP, il jette les fiches d’identité de ses vaches à la figure du contrôleur puis menace d’écraser son collègue avec son 4x4. Il disparaît ensuite plusieurs jours. Un commandant de brigade de la gendarmerie d’Etretat (joué par Jérémy Renier) le retrouve et le tue accidentellement alors qu’il menace de se suicider. Des suicides dans le monde agricole vous dites que c’est fréquent dans votre région…

Des tragédies de ce type se passent toutes les deux semaines dans la région. Ce qui m’a intéressé c’est que le scénario montre l’envers du décors d’Etretat vu comme une belle carte postale par les touristes. Cela me touche que le film parle du monde agricole, peuplé de taiseux. Certes le pays de Caux est très avantagé par le climat et le sol mais tout près il y a d’autres réalités. Pour ceux qui ne font que de l’élevage dans la Manche ou le Cotentin c’est compliqué.

Les éleveurs sont submergés de boulot, de crédits, de paperasse...

Les éleveurs sont submergés de boulot, de crédits, de paperasse…Ils aimeraient être rémunérés correctement, être remplacés pour pouvoir souffler. Au moment du tournage, je suis allé dans une ferme laitière, confrontée à la baisse du prix de la viande, des veaux à 40 euros ! C’est n’importe quoi ! En octobre 2019, rien que dans la zone du Havre il y a eu quatre suicides. Il faudrait que ça cesse !

On parle plus aujourd’hui du suicide des agriculteurs, trouvez-vous que le problème est pour autant suffisamment pris en considération ?

Bien sûr que non ! Nous agriculteurs, nous ne demandons pas la charité. Nous demandons à être rémunérés pour notre travail. Il y a plusieurs années, Bruno Le Maire nous avait fait signer des contrats avec Lactalis, nous avions dit attention il faudra surveiller ces contrats. Réponse du gouvernement : ne vous inquiétez pas ! Et aujourd’hui les prix sont en dessous des coûts de production ! Nous avons été trahis par les gouvernements. Egalim, c’est gentil, mais la nouvelle Pac est illisible et les accords sur le Mercosur ne vont pas dans la bonne direction. Le problème de rémunération est toujours là. Se lever pour travailler en sachant qu’on va perdre de l’argent, ne pas pouvoir prendre de vacances, ne pas avoir de sorties… c’est un cercle vicieux qui mène à la dépression. Il faudrait que les banques communiquent avec la MSA avant de mettre une exploitation en redressement judiciaire. Il faut aider l’exploitant. J’ai vu des gens dans cette situation.

Vous êtes agriculteur, depuis quand ? Sur quel type de ferme ? Diriez-vous que votre situation financière est satisfaisante aujourd’hui ?

Je devais m’installer en 2009 après six mois passés en Australie, j’ai finalement attendu sept ans. Face à la perspective de l’arrêt des quotas, mes parents qui avaient connu la mise en place des quotas en 1984 me disaient « il faut y croire ! ». Moi ça m’inquiétait. Je suis allé à Bruxelles manifester et rencontrer le commissaire européen qui nous a dit « il faudra s’adapter au marché ». Finalement avec mes parents nous avons décidé d’arrêter la production laitière pour faire de l’élevage de 20 vaches allaitantes et 30 brebis en extensif. La ferme a 20 hectares de prairies et 140 hectares de cultures de blé, d’orge, de colza, de lin, de betteraves sucrières. On essaie de diversifier au maximum. Ce n’est pas évident quand une année comme en 2021 avec les aléas climatiques où on a tout vendu en céréales fourragères. J’aimerais passer en bio mais je ne peux pas le faire car il faut de la trésorerie pour acheter du nouveau matériel. Mes tracteurs ont déjà 15 ans.

Vous aimeriez abandonner ce métier pour devenir acteur ?

Je suis serveur en extra, dans un restaurant à côté de chez nous, j’ai aussi fait du travail de surveillant dans des lycées professionnels pour arrondir les fins de mois. Le problème c’est que sur l’exploitation, il y a du travail mais pas toujours la rémunération qui va avec. Être acteur a été une très bonne expérience, j’ai rencontré une équipe très sympathique habituée à travailler avec des gens non issus du milieu du cinéma. Le tournage a duré seulement 15 jours. Si l’occasion se représente je le referai !

L'avenir il va falloir qu'on le prenne en mains

Comment voyez-vous votre avenir dans l’agriculture ?

La saison étant terminée, je vais me renseigner sur cette nouvelle Pac. Au-delà, je pense qu’à l’avenir, il va falloir passer notre temps à dire aux gens de consommer local plutôt que de vouloir changer les politiques, qui suivent les lobbies. La profession s’est toujours adaptée, on s’adaptera mais les politiques ont de la chance que les syndicats tiennent leurs troupes pour l’instant. L’avenir il va falloir qu’on le prenne en mains. Je vois un avenir meilleur dans la vente directe et les produits de saison. Au moment de mon installation j’ai commencé un nouvel élevage de volailles avec de la vente en direct sur les marchés. Le Covid est passé par là, avec interdiction de vendre sur les marchés pendant deux mois je me suis retrouvé avec mon lot de volailles sur les bras. On a mangé du poulet pendant un an ! J’ai mis cette activité en suspens. Par ailleurs j’attends encore les aides à l’installation dont je n’ai perçu que 70% alors que je suis quand même installé depuis 2016. Le personnage que je joue dans le film s’est installé en bio en 2016 et n’a plus d’aides en 2019.

Remplir un dossier Pac c'est horrible !

Vous souhaiteriez passer en bio ?

Pourquoi pas ! Mais j’ai peur de devoir me justifier tout le temps. Je vais devoir me mettre à la paperasse dont s’occupe encore ma mère, ça va faire du boulot en plus. Remplir un dossier Pac c’est horrible ! On déclare chaque parcelle et on reçoit une photo satellite qui nous dit qu’on a oublié 0,2 hectare ! Les choses ne pourraient pas être un peu plus simples !!!

Vous ne voyez pas votre avenir tout rose…

Je préfèrerais que ce soit tout rose. Malheureusement dans la campagne il y a de plus en plus d’agriculteurs qui disent refuser de transmettre leur exploitation à leur fils. Voilà où on en est arrivé ! Les parents disent aux enfants de ne pas faire leur métier et d’autres se lancent et deviennent des vaches à lait de Lactalis ! Moi, je lève un peu le pied et travaille un peu à l’extérieur.

 

 

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