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Qu’est-ce qui pourrait sauver l’endive ?

Les endiviers et producteurs de chicorée se sont mobilisés une après-midi et sensibilisé les pouvoirs publics et élus locaux à la menace qui plane sur leur filière. En cause : le non-renouvellement au niveau européen de 3 molécules essentielles.

Benfluraline, Triflusulfuron-méthyl, Spirotétramate. Trois mots qui ont déclenché le combat des endiviers. 

Ce mardi 20 février, ils étaient nombreux, producteurs d’endive et de chicorée, techniciens, semenciers, élus locaux et journalistes -entre 200 et 300 personnes- à s’être rassemblés au siège de la Région des Hauts-de-France à Lille, à l’appel de l’APEB -association des producteurs d’endives de France-, de l’Union des endiviers et de l’interprofession de la Chicorée de France. Objectif affiché pour Philippe Brehon, endivier et président de l’APEB : « Informer et rassembler. Nous voulons montrer notre préoccupation, notre manque de visibilité. »

 «  Saura-t-on encore produire l’endive demain ? » : les endiviers réagissent aux annonces de Gabriel Attal

 

Quelle est la source du problème ?

Ces 3 molécules, les deux premières des herbicides, la troisième un insecticide, l’UE n’a pas renouvelé leur autorisation. Les autorisations de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques contenant ces molécules vont donc être retirées ces prochaines semaines.

Benfluraline, Triflusulfuron-méthyl, Spirotétramat : à quoi servent-ils dans la culture d’endive ?

Ces molécules sont pourtant essentielles à la culture de l’endive. Aujourd’hui, aucune alternative satisfaisante sur le plan technique et économique n’a été trouvée. Philippe Brehon témoigne : « Il y a un an et demi, nous avions rencontré Marc Fesneau [le ministre français de l’Agriculture] pour parler de nos problématiques d’énergie [coût de l’électricité] et à l’époque on l’avait déjà averti du danger des suppressions de molécules envisagées par l’UE. Il avait donné l’impression de nous écouter. Mais 4 mois après, la France votait pour le non-renouvellement de ces molécules. »

  • Spirotétramate = Movento ; utilisé contre le puceron lanigère ; fin d’utilisation en France avril 2025.

  • Benfluraline = Bonalan ; herbicides (préparation pré-semis et contre chénopodes) ; retrait 12/05/2024.

  • Triflusulfuron-méthyl = Safari, Shiro… ; herbicide (chénopodes) ; retrait 20/08/2024.

« On est pourtant le meilleur exemple de souveraineté alimentaire : zéro importation, on embauche beaucoup et localement, on a un centre de recherche financé par et pour les producteurs, on a des producteurs passionnés pour un produit bon sain et accessible pour le consommateur », regrette Pierre Selosse, producteur d’endives à Villers-Guislain (Nord).

Pourquoi  risque-t-on de manquer d’endives en 2024 ?

 

Une filière d’importance pour la Région mais en danger

Petite filière parmi les géantes grandes cultures mais grande parmi les petites maraîchères, l’endive représente une filière d’importance économique pour la France et la Région des Hauts-de-France : 300 producteurs dont 90 % en Hauts-de-France, 4 000 emplois directs. Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France, en est conscient : « Notre Région c’est 90 % de la culture d’endive. Vos problèmes sont nos problèmes et nos défis. Dites-nous comment on peut être à vos côtés. Sans solution efficace, c'est une véritable condamnation qui est en train de se profiler. »

Marie-Sophie Lesne, vice-présidente de la Région Hauts-de-France en charge de l’agriculture, le dit plus prosaïquement : « On tient à vous ! »

La grande distribution aussi aime à l’endive

Les autres chiffres clés de la filière Endive sont tout aussi parlant de l’importance économique et agronomique de cette filière : 

  • 8 000 hectares ; 
  • un potentiel de production de 130 000 tonnes ; 
  • 230 millions d '’euros de chiffre d’affaires ; 
  • la France est le premier producteur mondial (70 %) ; 
  • c’est en outre le seul légume qui a son propre institut de recherche, financé en grande partie par les producteurs (20 € de la tonne).

C’est néanmoins une filière dans la tourmente et en perte de dynamisme depuis des années. « On était 1 000 producteurs en l’an 2000. On est passés de 200 000 tonnes à 130 000 tonnes. Si on n’a pas de solution demain, on s’attend à descendre sous la barre des 80 000 tonnes. Ce qui signifierait aussi la mort de l’institut technique et de la recherche. On a aussi du mal à transmettre nos exploitations, l’endive demande beaucoup de main d’œuvre. L’endive souvent se transmet de génération en génération mais les enfants préfèrent aujourd’hui arrêté l’endive et faire des grandes cultures », avertit Philippe Brehon.

 

Que demandent les endiviers ?

Lucides et responsables, les endiviers ne sont pas contre la suppression des molécules. D’ailleurs, ils sont engagés dans la recherche d’alternatives acceptables pour tout le monde. Ils testent, ils essayent. L’endive est aussi le seul légume à avoir sa station expérimentale dédiée, financée pour et par les producteurs par une cotisation de 20 euros par tonne commercialisée.

« Nous tout ce qu’on demande c’est du temps »

Producteurs d’endives, de chicorées et de semences d’endives, bio et conventionnel, se sont succédés pour expliquer avec beaucoup de passion leur métier et les difficultés auxquelles ils font face [coût de l’électricité et difficulté à transmettre s’ajoutent aux impasses techniques]. Nicolas Pouillaude, producteur d'endives à Rocquigny (Pas-de-Calais) : « On n’a pas peur d’avancer, on a déjà fait beaucoup de choses sans en être contraints. Mais cette interdiction c’est un arrêt de mort ».

« Nous tout ce qu’on demande c’est du temps », résume Daniel Bouquillon, ancien président de l’Union des Endiviers. Du temps pour trouver les bonnes solutions. Il plaide aussi pour une « union des producteurs européens pour la sauvegarde de l’endive, pour économiser du temps et de l’argent ».

La Belgique témoigne de ses difficultés en endive

 

Que peut-on faire au niveau légal ?

Pas grand-chose en réalité. Il n’y a pas de surtransposition de texte, pas de distorsion de concurrence pour l’endive, car tous les pays européens se voient interdire les mêmes molécules, comme le rappelle Timothée Dufour, avocat à la Cour de Paris.

« Il faut être très clair sur vos demandes : accompagnement vers une solution ; dérogation ; octroi de subvention. »

Il évoque la possibilité, peut-être de recourir à un principe du droit européen, le principe de confiance légitime. « Le principe de confiance légitime apporte de la sécurité juridique : une personne publique, dont les actes ou les paroles sont contradictoires, doit assumer les conséquences de ses contradictions ; si elle envoie des signaux, elle ne peut pas revenir en arrière. Bien sûr le ministère de l’Agriculture français n’a jamais écrit aux endiviers “ ne vous inquiétez pas”, on va retarder le non-renouvellement”. C’était du verbal. Mais on retrouve l’intention dans les courriers de la Région au ministère. La France est revenue sur ses signaux. La filière endive n’a pas été honorée dans sa juste mesure par rapport à d’autres filières. »

Pour autant, il n’est pas question d’entamer une action devant un juge. L’heure est à la négociation et à la discussion« Les services de l’état ont tendu la main depuis quelques semaines pour négocier. Il faut être très clair sur vos demandes : accompagnement vers une solution ; dérogation ; octroi de subvention. Et je vous recommande de vous associer aux filières étrangères comme la Belgique pour montrer l’effet sériel. »

 

Saisir la main tendue du gouvernement

Cyril Pogu, coprésident de Légumes de France, se veut rassurant. Outre son témoignage en tant que producteur de mâche et jeunes pousses [lire ci-dessous], il invite les endiviers à se saisir du Parsada, le Plan d’anticipation des potentiels retraits de substances actives phytosanitaires, et ses 146 M€ de budget* .

*Objectif du Parsada selon les Pouvoirs publics : « Appréhender, face aux risques d’impasse techniques, l’éventail des solutions disponibles en s’attachant à identifier les facteurs clés de leur déploiement. Il s’agit également de traiter de toutes les questions intéressant la protection des cultures, filière par filière, sur le court, moyen et long termes. »

« Comme on n’est sûrs de rien, saisissons la main tendue de partout pour saisir des budgets et aller vers des pistes qu’on n’envisageait même pas : désherbage laser ? binage inter-rang ? semis faits d’une autre façon ? En tout cas, on m’a assuré un fléchage spécial pour l’endive. Vous allez pouvoir déposer des dossiers, ils sont prêts à vous soutenir. C’est une très bonne nouvelle, ne vous trompez pas, vous avez un réel soutien », affirme Cyril Pogu.

 

« Vous avez une force » : témoignage Cyril Pogu, producteur de mâche nantaise et coprésident de Légumes de France 

Cyril Pogu, venu en tant que coprésident de Légumes de France présenter les pistes d’action a aussi tenu à témoigner en tant que producteur de mâche nantaise. « Je suis producteur en région nantaise mâche et jeunes pousses. Je me suis vraiment reconnu dans ce que vous vivez. En 2018, brutalement, nous les producteurs nantais avons subi l’arrêt du métam-sodium, un biocide et herbicide extrêmement efficace. 35 ans d’utilisation de métam-sodium chez la totalité des producteurs nantais, filière leader européen, 8 000 ha par an. Un vrai coup de massue, qu’a empiré le Covid. Tous mes collègues me disaient à l’époque : « la mâche nantaise c’est fini, on y arrivera pas. » Mais on s’est mis autour de la table, les 200 producteurs, et on a trouvé en un moins une alternative. Ça a marché parce qu’on est les leaders, parce qu’on a l’histoire, l’expérience et les compétences et derrière nous on a pu embarquer tous les autres (semenciers, phyto…). Oui, ce n’est pas facile, ça ne se fait pas en claquant les doigts, mais quand on se met autour de la table et qu’on va chercher le meilleur chez chacun, ça fonctionne. Vous avez une force. »

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