Clémentines en Pyrénées-Orientales : intégrer le risque de gel et de froid
La clémentine s’impose comme l’une des voies de diversification dans les vergers des Pyrénées-Orientales. Les références techniques se constituent au fur et à mesure.
La clémentine s’impose comme l’une des voies de diversification dans les vergers des Pyrénées-Orientales. Les références techniques se constituent au fur et à mesure.
Cédric Sanchez, arboriculteur à Ille-sur-Têt dans les Pyrénées-Orientales, a été parmi les premiers à se lancer en plantant trois hectares de clémentines en conventionnel en 2017. Un choix qui répondait d’abord à une problématique impérieuse de diversification. « La sharka battait son plein, j’avais arraché des vergers et les terrains étaient dispos, nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire à la place », explique-t-il. La clémentine fait alors partie des options. Avec l’aide d’un pépiniériste espagnol, il plante la variété Nulès sur porte-greffe Carizzo.
Il n’est pas seul à se lancer. À quelques kilomètres de là, les adhérents de Coop La Tour, seule coopérative entièrement consacrée à la production bio du secteur, plantent aussi leurs premiers arbres. Aujourd’hui, Cédric et Déborah Sanchez comptent trois hectares de vergers dont ils commercialisent les fruits auprès de grossistes. Coop La Tour pourra compter sur une quinzaine d’hectares une fois les arbres à maturité. Car la clémentine demande de la patience, en Roussillon il faut au moins cinq ans pour que les arbres arrivent à leur potentiel.
S'interroger sur la protection contre le gel
« Nous pouvons très bien faire des clémentines dans les Pyrénées-Orientales et sur le pourtour méditerranéen mais à condition de bien étudier son projet », juge Dominique Courtial, consultant qui accompagne les arboriculteurs et propose des formations sur le sujet avec Mathieu Vaissière. « Ici le climat est différent d’un secteur à l’autre, du bord de mer aux premières collines. Si nous plantons à l’intérieur des terres, il faudra réfléchir à l’éventualité du gel. »
Le froid est un des défis à relever, avec le vent, la tramontane qui souffle un jour sur trois. En janvier dernier, la température est descendue jusqu’à moins 7 °C. « Ça a comme grillé les arbres, comme si le feu était passé », témoigne Cédric Sanchez. Yannick Chevrier, directeur de Coop La Tour, opine : « Je crois que nous sommes quand même à la limite nord de l’extension de cette espèce, il ne faut pas oublier que le climat c’est différent de la météo. » Dominique Courtial pousse la réflexion plus loin : « Il faut se dire que si les arbres résistent à des températures très basses, au-delà de moins dix degrés, là on parle d’arbres adultes pas de plantiers… Le gel tardif implique de s’interroger sur la question de la protection. Est-ce que nous nous assurons ? Est-ce que nous nous équipons d’un système antigel ? Où est-ce que nous parions sur l’autoassurance, quitte à perdre une récolte de loin en loin ? »
Un manque de références techniques adaptées
Yannick Chevrier voit lui d’autres défis. Le principal résidant dans le manque de références adaptées aux Pyrénées-Orientales. Au point que la coopérative s’est rapprochée du Civam Bio du département pour former un GIEE, opérationnel depuis 2024, destiné à l’acquisition de données techniques sur les vergers des adhérents. « C’est une production assez complexe à appréhender parce que c’est très différent d’un pêcher dont les producteurs sont ici de grands spécialistes. C’est un arbre qui conserve ses feuilles toute l’année, on a l’impression que cela alterne sans savoir comment maîtriser. Le coup de froid du début d’année n’explique pas pourquoi certains vergers protégés ne produisent pas cet automne », observe-t-il. Et puis il y a l’eau et les incertitudes qui planent aujourd’hui de saison en saison sur les capacités d’irrigation dans le département. En octobre 2025, faute de ressources dans les rivières, les canaux d’irrigation et les réseaux sous pression ont été fermés. « Ce sont des arbres qui ont une résistance incroyable, nous avons vu des vergers sans autre apport d’eau que pluvial pendant six mois en 2023 avec très peu de mortalité, mais quid si l'irrigation est suspendue régulièrement sur de longues périodes ? », se demande le directeur de Coop La Tour.
Points communs et différences avec le pêcher
De son côté, Cédric Sanchez estime que la gestion de ce verger n’est pas si différente de celle des pêchers qu’il exploite par ailleurs. La taille est différente de celle d’un pêcher puisque les fruits ont moins besoin de lumière. Elle est réalisée pendant la courte dormance des arbres en fin d’hiver. Côté phyto, pas vraiment de différence. Les clémentines réclament une dizaine de traitements par an. Les ravageurs sont connus, les cochenilles, la mineuse des agrumes, la mouche méditerranéenne. Pour l’irrigation, les clémentiniers s'arrosent tout au long de l'année. Leur cycle végétal, plus lent que celui des pêchers, les rend moins vulnérables aux coups de chaud intenses de l'été. Question amendement, les clémentiniers sont réputés pour être gourmands : « 120 à 150 unités d’azote » pour Cédric Sanchez, « mais c’est un minimum » pour Yannick Chevrier. Un défi important à relever pour les vergers bio.
15 à 20 tonnes par hectare de rendement attendu
Des trois hectares qu’il a plantés, Cédric attend maintenant autour de 15 tonnes par hectare une fois que les arbres seront à leur potentiel, avec « on espère, des pointes jusqu’à 20 tonnes ». Un rendement qui semble accessible aussi à Yannick Chevrier pour ses producteurs bio. « Il ne doit pas y avoir une grande différence de rendement entre les deux modalités », estime-t-il. Pour ce qui est du coût de production, difficile là aussi d’obtenir des chiffres pour le moment. « Il doit être assez semblable à celui des pêches, estime le directeur de Coop La Tour. En tout cas pour nous, pour le moment cela n’a pas généré d’investissement puisque nous pouvons travailler avec les calibreuses dont nous disposons. » Cédric Sanchez, abonde : « Là encore c’est le coût du travail et la taille, même s’il n’y a pas d’éclaircissage, qui pèse le plus. » Il l’évalue entre 10 000 et 15 000 euros à l’hectare selon les années et les traitements.
Jouer la carte Roussillon pour commercialiser
Au sujet de la commercialisation, Dominique Courtial invite à la prudence. Le marché, face à la concurrence espagnole, peut se révéler assez étroit. « Avec plus de 40 000 tonnes les Corses commencent à rencontrer des difficultés et se diversifient dans le pomelo », souligne-t-il. De quoi plaider, comme il le fait, pour une mise en avant de l’origine locale. Idée à laquelle souscrit Yannick Chevrier. L’origine Roussillon ? « Oui c’est une idée intéressante pour se démarquer sur le marché, mais pas forcément par le biais d’un signe officiel d’origine. Une marque qui embarquerait toutes les productions, bio et conventionnelles, pourrait être efficace vu les volumes que nous aurons à mettre en marché », projette-t-il. Combien le département peut-il espérer produire ? C’est la question piège. Yannick Chevrier se lance quand même : 3 000 ou 4 000 tonnes ? Réponse dans dix ans…