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Opinion
Election présidentielle 2022 : « les agriculteurs représentent moins de 1% des électeurs »

Directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages Ifop et coauteur de l’ouvrage La France sous nos yeux avec Jean-Laurent Cassely, Jérôme Fourquet décrypte l’évolution du poids des agriculteurs dans les enjeux électoraux en France à trois mois du premier tour de la Présidentielle.

Jérôme Fourquet
Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages Ifop et coauteur de l’ouvrage La France sous nos yeux avec Jean-Laurent Cassely.
© Ifop

A quelque 90 jours du premier tour des élections, les thèmes de la ruralité et de l’agriculture commencent tout juste à être abordés dans la campagne présidentielle, ça vous étonne ?

Jérôme Fourquet : Non, non ce n’est pas étonnant. Il n’y a pas que ce thème qui n’a pas été abordé. Cette campagne est très marquée par le Covid. La problématique santé a tout écrasé en dehors des thématiques traditionnelles que sont l’identité nationale, l’immigration ou la sécurité.

La Covid semble avoir occulté la question de la fracture sociale en France ? Pourtant le problème d’une France rurale, oubliée, pointée par la crise des gilets jaunes n’a pas disparu, le thème va-t-il selon vous remonter dans les semaines qui viennent ?

On voit déjà arriver la problématique du pouvoir d’achat, avec l’émergence de conflits sociaux dans de grandes entreprises. On pourrait effectivement assister à un regain d’intérêt pour les problématiques sociales dans le cadre d’un contexte inflationniste mais également en sortie du Covid, quand les salariés des secteurs en première et deuxième lignes vont demander des comptes et estimer qu’ils n’ont pas été récompensés à la hauteur de leurs efforts voire des sacrifices effectués. Ces thèmes peuvent émerger de deux manières :  soit un candidat s’en empare et arrive à l’inscrire dans l’agenda politique soit c’est la société qui se charge de faire les faire émerger via des conflits sociaux ou une mobilisation.

On assiste à un délitement du monde agricole au sein même de la ruralité

Le télétravail pendant la crise de la Covid-19 a rebattu les cartes avec un mouvement amplifié de citadins venant s’installer à la campagne, ceci implique-t-il un basculement vers un poids politiques des néoruraux supérieur à celui historique des agriculteurs ?

Source : La France sous nos yeux

Les derniers chiffres du recensement agricole sont tombés et montrent un fort recul des effectifs agricoles même dans les zones les plus rurales. Les agriculteurs sont devenus très minoritaires. Même dans leurs communes de naissance, ils sont minoritaires. On assiste à un délitement du monde agricole au sein même de la ruralité. Un phénomène peut-être amplifié par le regain d’intérêt d’une partie des citadins pour les espaces ruraux et périurbains qu’il reste toutefois à quantifier plus précisément. Sera-t-il aussi massif que certains le disent ? Ce n’est pas forcément évident. En tout cas, les agriculteurs sont de moins en moins nombreux dans les territoires ruraux et ils sont aussi de plus en plus divers quant à leur activité et à leurs origines. On estime aujourd’hui à un quart la part des agriculteurs qui s’installent n’étant pas issus du milieu agricole, c’est aussi un autre aspect de l’évolution du paysage agricole.

Est-ce que cette marginalisation des agriculteurs et ce développement des néoruraux ne font pas monter mécaniquement les thématiques écologistes ?

Une partie de ces nouveaux venus sont plus attirés par le non conventionnel, l’agriculture raisonnée ou le bio. Par ailleurs on assiste à une préoccupation montante depuis des années autour d’une meilleure protection de l’environnement, à travers l’usage des intrants et la vigilance renforcée quant aux impacts de l’agriculture sur la santé des individus. Le lien entre protection de l’environnement et la santé, la montée de la qualité, la question des pesticides sont des tendances de fond.

La forte chute des effectifs s’accompagne d’une diminution inexorable de leur relatif poids électoral

La France a perdu 100 000 exploitations agricoles en dix ans, le poids électoral de l’agriculture en France n’est-il plus qu’un lointain souvenir, ou l’agriculture reste-t-elle puissante de par ses enjeux, l’implication forte des agriculteurs dans le monde politique ou encore son syndicalisme puissant?

Il s’agit effectivement d’une profession très organisée qui pèse économiquement et symboliquement. Une grande partie de l’identité française s’est construite dans les campagnes. La profession a un poids politique supérieur à son poids démographique. Malgré cette rente symbolique, fatalement la forte chute des effectifs s’accompagne d’une diminution inexorable de leur relatif poids électoral. On compte 50 millions d’électeurs en France, avec une part des agriculteurs (380 000) désormais à moins de 1%.

On ne les fait plus apparaître dans les sondages de 1000 personnes

Vous écrivez dans votre ouvrage La France sous nos yeux que « de manière silencieuse, les campagnes françaises ont été frappées par le plus grand plan social de la période », avec un point bas qui n’est pas encore atteint. A tel point que depuis peu la ligne agriculteurs n’apparaît plus dans les sondages. « Le symbole est fort : la voix des agriculteurs ne pèse plus dans la France d’aujourd’hui. Ils ont été comme rayés de la carte »…. C’est aussi pour cela que les candidats à la présidentielle ne s’y intéressent plus ?

On ne les fait plus apparaître dans les sondages de 1000 personnes car ils se retrouvent au niveau du pourcent et sont donc non représentatifs. On les mettait encore dans les années 90. Oui bien sûr cette baisse des effectifs explique le moindre intérêt des hommes politiques pour le secteur. Les agriculteurs ont encore un poids économique important mais comme je le disais dans mon précédent livre Un archipel français le monde agricole n’est plus qu’une petite île. Et quand vous aspirez à être élu dans l’archipel, la prise en compte de l’intérêt de cette île n’est plus le passage obligé !

Vous parlez même de réserves agricoles où les exploitants auraient été parqués, avec comme symptôme de la détresse des agriculteurs, le nombre des suicides aujourd’hui plus marquant que les manifestations paysannes. C’est un tableau très noir que vous dessinez. L’enjeu du réchauffement, climatique qui intéresse fortement les jeunes ne peut-il pas remettre l’agriculture sous les projecteurs ?

L’agriculture n’a jamais complètement disparu de la lumière des projecteurs. Je pense notamment au salon de l’agriculture qui est une superbe vitrine. Dans le cadre de la crise du Covid, les Français ont touché du doigt la nécessité d’assurer la sécurité alimentaire par des approvisionnements réguliers, de proximité et de qualité. Il y a sans doute une carte à jouer. Une récente enquête que nous avons réalisée pour Ouest France montre que la demande en bio stagne après des années de croissance. En revanche il y a une vraie demande pour certains produits locaux et régionaux en circuits courts. A travers la question de la transition écologique désormais liée à la reconquête de la souveraineté, certains consommateurs se sont dit : « est-ce qu’être écolo c’est acheter du bio ou c’est privilégier l’achat de produits locaux et régionaux ?». Il y a une réflexion à mener sur cette demande de niche qui peut être assez porteuse à terme si les agriculteurs savent se saisir de cette opportunité. Chaque région compte des consommateurs nombreux qu’il faut nourrir, il y a de la place pour ça. Reste à organiser des filières et des marchés et faire accepter au consommateur de payer un peu plus cher.

Et les jeunes dans tout ça, sont-ils sensibles à ces préoccupations ?

L’attirance sur le local est plus appuyée chez les générations âgées, un peu moins sensible chez les jeunes sans doute. Il y a des actions à faire vers ce public. Sans compter qu’au regard de l’effondrement des effectifs dans l’agriculture, pour assurer le renouvellement minimal des chefs d’exploitation, il va sans doute falloir aller chercher des talents ailleurs que dans le monde agricole. Ca ne se passait pas du tout comme ça, il y a 25 ou 30 ans. Mais les citadins sont attirés par des secteurs plus tendance que d’autres comme la viticulture. Comment d’autres filières peuvent-elles attirer des jeunes qui vont faire bouger leur image, avec un degré d’ouverture bienvenu sur la société ? Cela va apporter du sang neuf et frais au monde agricole.

On va voir émerger de nouveaux agriculteurs

Est-ce que du coup l’agriculture pourrait faire partie de ces métiers du futur évoqués à la fin de votre livre. On voit que Xavier Niel par exemple y croit avec son campus agricole Hectar ?

Je ne sais pas si c’est un métier du futur ou plutôt comme l’artisanat – je consacre tout un chapitre aux nouveaux artisans- un métier qui se réinvente. On va voir émerger de nouveaux agriculteurs comme ces gens qui ont fait de la comptabilité et aujourd’hui veulent faire du vin, on est loin de l’image d’Epinal d’antan. Les enjeux pour l’agriculture sont aujourd’hui : la diversification, la prise en compte des impératifs écologistes et le développement d’un marché local. Une équation différente de celle qui a prévalu jusqu’à peu où si l’on caricature il s’agissait plutôt d’un milieu en vase clos, engagé dans la course à la productivité et en forte concurrence sur les marchés mondiaux.

Quelle conséquence a en revanche la « brooklynisation » de certaines zones urbaines comme Pantin, avec l’émergence de microbrasseries, d’agriculture urbaine ?

Je ne suis pas prospectiviste. Je ne parie pas qu’elle arrivera à occulter l’agriculture traditionnelle mais ça fait partie des mutations au cœur du monde agricole et on retrouve les notions de préoccupations écologistes, de production hyperlocale et je parie qu’aucun des initiateurs de fermes urbaine est fils d’agriculteurs. Dans ce cas tous les curseurs sont poussés au maximum. C’est une réalité à prendre en compte. Un modèle en gestation. Quand on parle du développement des microbrasseries ça me fait aussi penser qu’une partie des agriculteurs seront à l’avenir à la tête d’entreprises agricoles ne se contentant plus de produire de la matière première alimentaire mais transformant une partie non négligeable de ses produits. Ca change quand même un peu le métier.

Pouvoir d’achat et alimentation : seul Fabien Roussel s’en est emparé

Vous décrivez aussi dans votre livre la démoyennisation vers le bas de la France, ce phénomène devrait déplacer le débat politique vers le pouvoir d’achat et la question d’une alimentation suffisante et de qualité pour tous, or il n’en est rien, pourquoi ?

Cela peut rentrer dans la campagne si des candidats s’en emparent. On a vu ainsi Fabien Roussel (candidat communiste, ndlr) évoquer l’accès à la gastronomie (vin, fromage, viande) et une partie « de ses amis » lui sont tombé dessus sous prétexte que c’était une thématique trop « franchouillarde » Pour l’instant il n’y a que lui qui s’active sur le sujet mais on va s’en doute en reparler. Les agriculteurs connaissent ça par cœur, cette double tendance d’appeler à manger des produits locaux alors qu’une partie de la population se fiche pas mal de la qualité ayant comme curseur uniquement la notion de prix. Ces tendances vont se poursuivre dans les années qui viennent et les professionnels doivent l’intégrer. Le monde agricole le fait déjà mais il doit se structurer pour répondre à des attentes contraires : du haut gamme et de la production de masse avec un impératif coût.

 

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