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Dermatose nodulaire contagieuse: tirer des leçons de la gestion de crise pour l'avenir

La crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) a fortement éprouvé les éleveurs et l’ensemble du dispositif sanitaire. Communication à revoir, recherche et moyens à renforcer, culture du sanitaire à améliorer, l’analyse de la gestion de crise permet d’entrevoir des pistes à creuser.

L’émergence de la DNC en France à l’été 2025 a engendré une crise d’une ampleur importante, qui incite à revenir sur les forces et les faiblesses du dispositif mis en place pour en tirer des enseignements. En effet, de nouveaux cas de DNC ont été découverts en Sardaigne, et d’autres maladies sont susceptibles d’arriver sur le territoire national (fièvre aphteuse actuellement à Chypre et en Grèce, clavelée, peste porcine africaine…).

« L’épisode de la DNC est composé de multiples facettes : scientifique, médicale, technique, stratégique, politique et sociale et a fait intervenir diverses parties prenantes. Chacune parle de son point de vue. Cela nécessite de l’écoute, la prise en compte des arguments de chacun, de la bienveillance dans la discussion. Pour la DNC, la communication ne s’est pas toujours bien faite entre les différentes parties prenantes et au cours du temps », explique François Schelcher, professeur en pathologie des ruminants à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse.

Un défaut de communication dans la gestion de crise

Ce défaut de communication est un constat partagé.  Dans un rapport du Sénat du 4 février 2026, intitulé « Crise de la dermatose nodulaire contagieuse : un premier bilan », et ayant recueilli les témoignages de 141 acteurs du monde agricole, les rapporteurs indiquent : « la communication gouvernementale et préfectorale sur le bien-fondé de la stratégie sanitaire a parfois été insuffisante ou inadaptée, ouvrant alors la brèche à une prolifération des fausses informations. Une communication plus rapide et plus massive de la part de l’État aurait sûrement permis d’éviter l’embrasement de la crise ».

« Il y aurait pu y avoir plus de réunions d’information, d’écoute, de déplacement ministériel ou préfectoral sur le terrain, cela aurait pu contribuer à réduire la défiance des éleveurs envers le dispositif. Si 200 éleveurs bloquent une ferme, si on a dû recourir à la force, c’est qu’il y a quelque part un problème de gestion, dans le sens de la gestion des relations entre les différents acteurs, estime François Charrier, ingénieur de recherche en sciences de gestion à INRAE. Restaurer cette relation, qui implique tant les enjeux sanitaires que la politique de développement de l’élevage, est essentiel pour l’avenir. En effet, que se passera-t-il lors d’une prochaine épizootie ? Certains éleveurs pourraient hésiter à déclarer des cas suspects ».

La dermatose nodulaire contagieuse, une maladie peu connue

« Lors de la première réunion d’information organisée par la DGAL, qui a rassemblé une centaine de personnes, seule la réglementation a été présentée, relate Stéphanie Philizot, Présidente du SNGTV. Rien sur la maladie, sur sa gravité. C’était une erreur majeure ». D’autant que la maladie était peu connue en France. « Elle n’a jamais été détectée dans des pays aux systèmes de production comparables aux nôtres », explique Pauline Ezanno, cheffe du département santé animale d’INRAE. « En France, il n’y a que peu d’experts sur la DNC. C’est une maladie tropicale, nous, praticiens vétérinaires de base, on la connaissait peu. Il a fallu qu’on se replonge dedans », renchérit Jean-Yves Gauchot, président de la Fédération des syndicats vétérinaires de France (FSVF) et vice-président de l’Académie vétérinaire de France. Cette méconnaissance a pu augmenter le flou autour de la maladie, et la défiance des éleveurs quant à l’adéquation des mesures sanitaires.

Une conscience de la nécessaire lutte collective contre les épizooties en perte de vitesse

« Il y a quinze ans, tous les éleveurs auraient demandé conseil à leur GDS, c’est moins le cas actuellement », observe Jean-Yves Gauchot. « La culture du sanitaire s’est un peu perdue. Les gens ont oublié les grandes épizooties et la raison pour laquelle les structures sanitaires ont été créées », renchérit Stéphanie Philizot. Pourtant, les deux vétérinaires sont formels : la lutte contre les épizooties doit être collective. « Tout le monde doit s’acculturer au sanitaire, quel que soit le syndicat. Entrer dans les conseils d’administration des GDS, comprendre pourquoi certaines décisions sont prises », estime Jean-Yves Gauchot.

Car si la communication en tant de crise est primordiale, il ne faut pas négliger non plus la communication et les échanges hors crises. « Il faut du temps pour s’emparer de ces sujets et construire de la confiance entre les différentes parties prenantes, indique François Schelcher. Quand la maladie arrive, il faut agir, on n’a plus le temps de discuter. Il faut discuter au préalable des plans d’urgence à mettre en place, en ayant évalué les différentes conséquences. Nous ne sommes pas seuls dans le monde, nous devons penser à ce que souhaitent nos partenaires européens. Pour la Dermatose nodulaire contagieuse, le plan d’action existait. En revanche, il n’était peut-être pas connu et accepté par tout le monde ».

Stratégie sanitaire : l'importance d'en discuter en amont des épizooties

« Il serait intéressant d’échanger autour de scénarios prospectifs, entre la recherche, les services de l’Etat et les acteurs de terrains, en amont. En temps de paix, il y a moins d’affects, mais avec des mises en situation cela peut tout de même être concret. Cela permettrait aussi de mieux se connaitre », estime Pauline Ezanno. La chercheuse défend la création d’un dispositif lié à la prévention et à la lutte contre les maladies, « sur le modèle de la plateforme d’épidémio-surveillance ESA qui rassemble onze partenaires et s’avère très efficace ».

Ces exercices, « en temps de paix », permettraient aussi d’aborder des questions plus précises, qui ne peuvent pas être abordées dans l’urgence de la crise, mais qui peuvent s’avérer primordiales. Par exemple : comment améliorer le dispositif pour l’annonce du dépeuplement aux éleveurs touchés, est-il possible de mieux accompagner ces mesures pour les éleveurs comme pour les animaux ou encore, y aurait-il des échantillons à collecter sur les animaux pour aider la recherche ?

Manque de temps et de moyens pour mieux anticiper les crises sanitaires

Le principal frein à ces exercices de projection, « c’est le temps, estime Pauline Ezanno. Personne n’en a ». « Les services de la DDPP sont à l’os dans toutes les régions, et il faut des ressources pour sortir des seules missions réglementaires et créer les conditions favorables à l’implémentation d’une stratégie sanitaire : créer des réseaux locaux, stabiliser les interlocuteurs et les systèmes d’information », indique François Charrier. La question des ressources ne se pose pas seulement pour les services déconcentrés de l’Etat, mais aussi pour les vétérinaires, et la recherche. « Nous aurions pu gérer la DNC différemment si nous avions eu des kits diagnostiques adaptés, qui auraient permis de faire la différence entre des animaux infectés mais asymptomatiques, et des animaux sains », confiait Eric Cardinale, directeur scientifique de la santé animale et du bien être animal de l'ANSES, le 20 février lors d’un colloque sur les épizooties organisé au Sénat.

« On a laissé trainer la recherche sur les maladies tropicales car elles sont loin de nous, renchérit Jean-Yves Gauchot. Pourtant un euro investi dans la recherche permet d’en économiser sept en gestion de crise ». 

« La France dispose de forces conséquentes en épidémiologie vétérinaire, distribuées entre de nombreux organismes de recherche et de formation, estime Pauline Ezanno. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble, mais il faut rattraper des années de mise en concurrence ».

Des mouvements animaux inappropriés, juste avant la publication des arrêtés de zones réglementées

Par la meilleure connaissance des maladies, la recherche est un point clé de la gestion sanitaire. Le contrôle des mouvements animaux en est un autre. « La dispersion grande distance de maladies comme la DNC est due à des mouvements animaux, explique Alexandre Fediaevsky, chef du service de la préparation et résilience de l’OMSA. Et il suffit de quelques acteurs peu scrupuleux pour mettre à mal toute une filière ».

Plusieurs types de mouvements animaux peuvent être impliqués dans la dissémination des maladies. « J’en distingue trois, indique Kristel Gache, directrice de GDS France. Les mouvements légaux d’animaux asymptomatiques, les mouvements illégaux, et les mouvements que je qualifie d’inappropriés, c’est-à-dire ceux effectués quelques heures avant la publication des arrêtés de zones réglementées ». C’est sur ces derniers que la marge de progression semble être la plus élevée. « En prenant les arrêtés plus vite, mais surtout en sensibilisant mieux les acteurs du terrain, explique la directrice de GDS France. Si les raisons de l’interdiction avaient été mieux comprises, il y aurait peut-être eu moins de mouvements inappropriés ».

Un système dématérialisé de traçabilité et de géolocalisation des animaux pourrait également aider à tracer plus rapidement les mouvements animaux, et donc la potentielle dissémination de la maladie. Ainsi, le rapport du Sénat du 4 février préconise de « débloquer les moyens budgétaires suffisants pour mener à son terme le chantier de la dématérialisation du dispositif d’identification des bovins et moderniser les bases de données ».

Une campagne de vaccination contre la DNC réussie

Malgré les failles dans la stratégie de lutte contre la DNC, la réactivité avec laquelle s’est déroulée la campagne de vaccination est à saluer. « Seulement 17 jours se sont écoulés entre le premier foyer et le premier vaccin », rappelle Kristel Gache. En effet, la France a pu bénéficier de la banque de vaccins mise en place par l’Union Européenne en Afrique du Sud, avant qu’un vaccin produit en Europe ne prenne le relai grâce à une autorisation temporaire d’utilisation (ATU). « C’est grâce à l’anticipation du risque par l’UE que la France a pu recourir si rapidement à la vaccination. Tous les pays n’ont pas de banque de vaccins, il faut pouvoir assumer le risque financier, souligne Alexandre Fediaevsky. C’est un succès important de la stratégie de lutte. Les vaccins prennent du temps à produire, et sans eux, nous aurions été dépourvus ».

La campagne de vaccination dans les zones réglementées a pu se dérouler grâce à « la mobilisation sans précédent des vétérinaires, en activité et retraités, des sapeurs-pompiers, de l’armée et des étudiants en écoles vétérinaires, ainsi que la solidarité et l’appui des organisations agricoles et des éleveurs », indique un rapport du Sénat du 29 janvier.

Le maillage vétérinaire, pilier des stratégies sanitaires

« Les vétérinaires sont là une fois de plus, et cela nous inquiète, car certains le paient cher, ils sont rincés, observe Stéphanie Philizot. Dans le Sud-Ouest, où plus de 90 % des 700 000 bovins à vacciner l’ont été en moins de six semaines, des vétérinaires ont fermé leurs cabinets pour aller vacciner contre la DNC. Aujourd’hui, certains attendent toujours les paiements de l’Etat ».

Le maillage vétérinaire pose question, que ce soit pour déployer des stratégies de lutte comme la vaccination, mais aussi pour sensibiliser les éleveurs aux maladies et à leurs conséquences, dans le cadre d’une relation de confiance. « Là où il y a un vrai maillage, avec le réseau des laboratoires et des vétérinaires sur le terrain, les choses ne se passent pas trop mal. En revanche, là où ça coince, c’est quand il n’y a pas suffisamment de vétérinaires, comme dans les Pyrénées-Orientales, l’Aude ou le Gers, explique Jean-Yves Gauchot. Il faut repenser un modèle économique pour les vétérinaires ruraux dans ces zones, car c’est l’élevage laitier qui fait vivre un cabinet, pas l’élevage allaitant ».

François Shelcher de l'école nationale vétérinaire de Toulouse : « La DNC a été un catalyseur et un révélateur »

« Dans l’épisode de la DNC, il y a eu une superposition des questions. C’est cette superposition dans le temps des problèmes qui conduit à une forme de rejet. La question de la DNC n’est pas celle du Mercosur, et pourtant, pour les éleveurs ce sont des épreuves qui arrivent en même temps. Cela fait plus mal. Ainsi, la DNC a été à la fois un catalyseur et un révélateur des épreuves que subissent les éleveurs. »

Chiffres clés

Chiffres au 17/04/2026

3518 bovins abattus

soit 0,02 % de la population bovine française

117 foyers dans 82 élevages de 11 départements

2 millions d’animaux vaccinés

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