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Comment le revenu agricole risque d’évoluer en France d’ici à 2030 ?

Forte volatilité des prix des produits alimentaires et des intrants et hausse des coûts de production : le revenu agricole sera de plus en plus soumis aux incertitudes d’ici à 2030 avec une forte hétérogénéité entre les divers modèles de production, selon une étude du ministère de l’Agriculture.

Moissonneuse batteuse dans un champs
© Pixabay

Eclairer le ministère de l’agriculture sur l’évolution du revenu agricole en France d’ici à 2030 à partir de l’étude de ce qui s’est passé les 30 dernières années, c’est à cette mission périlleuse que s’est attelée le CGAAER dont le rapport, daté d’avril dernier, vient tout juste d’être publié sur le site du ministère de l’Agriculture.

A l’origine du rapport, Elisabeth Mercier, inspectrice générale de l’agriculture et Dominique Tremblay, inspecteur général de l’agriculture, expliquent avoir basé leur travail sur la documentation disponible (Comptes de l’Agriculture de la Nation, Rica, Insee, Inrae…). Travail complété par des auditions d’experts.  

Un certain malaise ressenti par les auteurs de l’étude

Et d’entrée de jeu, ils précisent dans le rapport que ces auditions « ont fait ressortir un certain malaise par rapport à la question du revenu agricole vu sa complexité d’autant plus que celle-ci est renforcée par l’évolution des structures juridiques d’exercice des activités agricoles et de celles qui y sont liées ».

Si on comprend que le sujet est complexe et que les conclusions du rapport ne seront pas précises, le résumé des trente dernières années fait par le CGAAER s’avère très intéressant.


Un tissu agricole en forte évolution

Les auteurs du rapport résument ainsi la « mutation socio-économique et juridique » du tissu agricole depuis 1990 :

  • une baisse de 60 % du nombre d’exploitations agricoles et de 50 % de la population active agricole
  • une diminution de la surface agricole utile (SAU) de 7 %, soit près de 2 millions d’hectares en moins
  • l’agrandissement substantiel des exploitations avec une SAU par exploitation multipliée par 2,5 en France métropolitaine passant de 28 à 69 hectares entre 1988 et 2022
  • le poids économique croissant des moyennes et grandes exploitations  : en 2020, les 77 000 grandes exploitations (production brute standard dépassant 250 000 euros) génèrent 53% de la production brute, devant les 101 000 exploitations moyennes (production brute standard entre 100 000 et 250 000 euros) pesant un tiers de la production
  • la subsistance d’un grand nombre de « micro » et « petites exploitations » quoique leur nombre ait substantiellement baissé, passant de 86 % en 1988 à 54% du total en 2020, avec 108 000 « micro » (production brute standard inférieure à 25 000 euros) et 104 000 « petites » exploitations (production brute standard entre 25 000 et 100 000 euros)
  • le développement des formes sociétaires : les EARL sont actuellement les plus nombreuses
  • (19 % du total d’exploitations) devant les GAEC et les sociétés civiles (11 % chacun).
  • l’émergence de l’agriculture dite « de firme » (concept introduit par François Purseigle) dont le poids approximatif a été estimé à 10 % en nombre d’exploitations, 28 % en termes d’emploi et 30% pour la production brute standard, ainsi que le recours croissant aux ETA.
  • une proportion de plus en plus importante d’installation hors cadre familial
  • une évolution du modèle d’exploitation agricole familiale avec de moins en moins d’aides familiaux et un nombre croissant de salariés permanents.
     


Une intensité capitalistique croissante

Les auteurs du rapport constatent aussi une intensité en capital de plus en plus forte : avec un capital moyen des exploitations agricoles en hausse de 59% entre 1990 et 2020 et une intensité en capital de 21%. Autrement dit : pour produire 10 000 euros de richesse une exploitation agricole mobilise en moyenne 55 860 euros de capital en 2020. Le rapport constate aussi à une spécialisation croissante des exploitations et territoires et un recul sensible de l’élevage et du système de polycultures.


Les gains de productivité ont essentiellement bénéficié à l’aval

En se basant sur les analyses menées par l’Inrae dans le cadre du projet Agr’Income, le rapport constate par ailleurs que « les gains de productivité réalisés par les éleveurs entre 1988 et 2016 ont surtout bénéficié à l’aval, avec une baisse des prix des produits agricoles en termes réels ». P

lus généralement sur la période 2010-2017, la part de la valeur ajoutée de l’agriculture dans la consommation alimentaire a baissé d’environ 10 %, alors même que la valeur de la consommation alimentaire a augmenté de plus de 15 % sur la même période. « Ainsi, cette augmentation de la consommation alimentaire ne se fait pas au bénéfice de la production agricole » écrivent-ils.


Un résultat net par actif agricole non salarié en hausse

Quid du revenu agricole ? « En 30 ans, le revenu net de la branche agricole a baissé de près de 40 % en France en euros constants. Dans le même temps, le nombre d’exploitations agricoles a baissé de 60 % avec des évolutions importantes des structures juridiques. Au final, l’évolution démographique a permis que le résultat net par actif agricole non salarié (UTANS) augmente, mais de fortes fluctuations ont été enregistrées au cours des dix dernières années », soulignent les auteurs du rapport. Sur la base du réseau d’information comptable agricole (RICA), en 30 ans, en euros constants, l’excédent brut d’exploitation (EBE) par UTANS a augmenté de 35% alors que le revenu disponible par UTANS a été structurellement stable.

Des chiffres qui masquent une très forte hétérogénéité des revenus agricoles suivant les catégories d’exploitations en particulier en termes d’orientations technico-économiques, de taille et de circuits de commercialisation. Cette hétérogénéité étant tout autant observée entre exploitations d’une même catégorie.

La progression de l’EBE est par ailleurs à relativiser si on compare la France à ses voisins européens. Ainsi premier pays producteur agricole de l’Union européenne, la France n’est qu’à la sixième position s’agissant d’EBE par actif non salarié en équivalent temps complet derrière le Danemark, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Allemagne, souligne le rapport.



Incertitudes sur l’évolution du revenu agricole d’ici à 2030

Ces constats étant posés, à quoi faut-il s’attendre pour l’agriculture française d’ici à 2030 dans un contexte marqué notamment par la mise en œuvre d’une nouvelle Pac, de la loi Egalim 2 (voire 3 !) et des stratégies d’atténuation et d’adaptation au changement climatique ?

« Outre les niveaux d’aides publiques, les revenus des exploitations agricoles sont dépendants des marchés de produits agricoles et des intrants ainsi que de la productivité des facteurs de production dans un contexte d’aléas climatiques et sanitaires croissants » écrivent les auteurs du rapport. Selon eux, dans les dix prochaines années, il faut s’attendre à :

  • une forte volatilité des prix des produits agricoles et des intrants au vu des incertitudes géostratégiques ;
  • une augmentation des coûts de production en raison notamment de l’augmentation du prix de l’énergie, de l’élévation des normes pour répondre aux attentes sociétales, de l’évolution des primes d’assurances et risques de pertes de production restant à la charge des producteurs en cas d’aléas climatiques et sanitaires
  • des ressources nouvelles dans certaines exploitations par le développement d’activités de diversification notamment par la production d’énergies renouvelables ou par des engagements pour le stockage du carbone.

 

Une nouvelle baisse du nombre d’exploitations agricoles à attendre

Dans les 10 ans qui viennent, la mission du CGAAER estime que le nombre d’exploitations agricoles pourrait diminuer à un rythme compris entre -1,3 % par an et -0,5 % par an, et ainsi atteindre une valeur comprise entre 342 000 et 371 000 exploitations.

Les auteurs évoquent aussi d’autres tendances :

  • un nombre inférieur de nouveaux installés par rapport aux départs, mais dans des proportions moindres qu’au cours des 30 dernières années ;
  • une accentuation du phénomène dans le secteur de l’élevage avec la non reprise de nombre d’exploitations vu les contraintes en termes de travail (s’agissant surtout de la production laitière) avec une rémunération parmi les plus basses en agriculture
  • la poursuite du processus d’agrandissements de nombre d’exploitations
  • un intérêt confirmé pour des petites fermes, en particulier dans le secteur du maraîchage
  • des parcours divers avec des entrées et des sorties à différentes étapes de la vie professionnelle et des formules innovantes de financement et de gestion du travail
  • une grande diversité de profils d’exploitations agricoles.


 

De multiples modèles cohabiteront

« Il apparaît que de multiples modèles cohabiteront avec de grandes différences de dimension économique et de systèmes de production et de commercialisation. La très forte hétérogénéité des revenus agricoles suivant les catégories d’exploitations en particulier en termes d’orientations technico-économiques, de taille et de circuits de commercialisation tendra à subsister », concluent les auteurs du rapport.
 

Le rapport recommande de réfléchir à un système de régulation des marchés pour après 2027

Face à ces perspectives, ils formulent plusieurs recommandations à destination des pouvoirs publics :

  • Faciliter la compréhension de la diversité des indicateurs de revenu et privilégier les analyses de résultats rapportés au nombre d’actifs non-salariés en équivalent temps complet pour mieux analyser la diversité des systèmes de production agricole.
  • Développer le conseil stratégique en agriculture et faciliter les échanges entre groupes d’agriculteurs sur le terrain pour réduire les hétérogénéités de résultats économiques
  • Investir dans un outil coconçu avec les agriculteurs pour faciliter l’évolution de leurs pratiques face aux défis environnementaux et climatiques
  • Explorer les différentes possibilités de reconception d’un système de régulation des marchés pour la Pac d’après 2027
  • Coopérer avec les Régions pour donner plus de visibilité aux agriculteurs sur les perspectives de développement des filières dans les territoires
  • Créer un observatoire des énergies renouvelables en agriculture et de leurs impacts

 

L’avenir de la « ferme France » dépend d’une plus grande reconnaissance de la valeur de l’alimentation, soulignent aussi les inspecteurs du CGAAER. « A défaut d’une telle évolution, le maintien d’un tissu agricole diversifié et d’un grand nombre d’exploitations à taille humaine ne sera pas possible alors qu’il est souhaité par une large majorité d’acteurs intervenant dans le débat public en France en relation avec les objectifs de relocalisation de l’alimentation, de souveraineté alimentaire et d’évolution du modèle agricole vers plus de qualité et de durabilité », concluent-ils.

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