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Remettre l'humain au centre des préoccupations

Le bien-être du chef d’exploitation est un sujet tabou en agriculture. Pourtant, de nombreuses initiatives se mettent en place pour aider les agriculteurs à sortir de leur exploitation et surtout à échanger sur leurs difficultés.

« On entend toujours parler du bien-être animal. Mais le bien-être des éleveurs, qui s'en soucie? » Cette phrase revient souvent dans la bouche des éleveurs. Elle traduit souvent un sentiment d’avoir toujours plus de travail, de contraintes, de subir la volatilité, d’être déconsidéré, de ne décider de rien… Comment arrêter de broyer du noir et repartir de l’avant ?

« Il faudrait que l’approche de l’humain devienne aussi peu taboue que les questions techniques. La plupart du temps, lorsqu'un agriculteur n'est pas en réussite, ce n’est pas un problème de métier ou de moyens (bâtiments, animaux...), mais un problème de manière de le vivre. Les gens en réussite ne sont pas dans la politique du moyen immédiat. La question « après quoi est-ce que je cours ? » est le point de départ », explique Jean-François Mathieu, éleveur de Salers en Corrèze et coach en développement personnel. Une fois son objectif défini, l’éleveur peut commencer à réfléchir aux moyens pour y parvenir. Et quand on sait où on veut aller, on peut construire une stratégie cohérente et être beaucoup plus précis dans ses demandes de conseil technique. Mais pourquoi certaines personnes s’en sortent-elles bien alors que d’autres subissent ?

Changer notre lecture des faits pour influer sur nos émotions

Cette différence dépend de notre manière de lire les événements. En clair, nous sommes victimes de nos émotions ! "Dire « secoue-toi » à un éleveur qui est en dépression ne fonctionne pas. On ne peut pas influer sur les émotions. Les personnes qui vont mal s’acharnent à vouloir changer des faits sur lesquels ils ne peuvent plus rien. Certaines personnes arrivent en formation avec leur décision prise de vendre leur exploitation, d’arrêter" , affirme Jean-François Mathieu. Il anime les formations "Gagner en sérénité", basées sur la programmation neuro-linguistique (PNL). Il s'agit d'un outil de développement personnel, pour aider chacun à définir son objectif. "Nous avons tous notre manière de réussir, de bien vivre notre métier. La PNL reconstruit la confiance pour reprendre sa vie en main."

"Pour sept personnes sur dix, au bout du premier jour de formation, certains éléments sont débloqués. Ils prennent conscience qu’ils sont maîtres de leurs émotions et peuvent influer dessus en fonction de leur lecture des événements. Pour les autres, il faut parfois aller chercher dans leur passé un ou des événements qui expliquent la lecture d’aujourd’hui. Il faut chercher pourquoi ils se répètent « je ne suis pas capable ». Je ne donne aucune solution. Ce sont les éleveurs qui avancent. Rien n’a changé dans la vie quotidienne des stagiaires, juste la lecture des faits. " Et quand on change cette lecture, on peut aller de l’avant, s’adapter.

Des groupes pour mieux vivre le métier d'éleveur

L’agriculture est un milieu où on n'a pas l’habitude d’exprimer ses difficultés. À cela s’ajoutent souvent des problèmes personnels. La frontière entre vie privée et professionnelle est très mince. "Mais l’idée que, quand on est agriculteur, on ne peut avoir ni vacances ni loisirs commence à changer. On rencontre de plus en plus de jeunes qui s’enlèvent des barrières liées à la profession. Ils sont déculpabilisés, et de fait plus disponibles pour leur élevage, plus efficaces parce que mieux dans leur tête", affirme Céline Marec, animatrice Trame sur le bien-être des agriculteurs. Adhérer à un groupe, quel qu'il soit (Cuma, technique, sportif...), est extrêmement positif. Cela permet de ne pas rester seul avec ses difficultés sur son exploitation. "Dans les réunions, on entend de nombreux agriculteurs dire "sans le groupe, je ne serai plus éleveur. Pouvoir échanger avec d’autres personnes m’a aidé." "

Du côté de Trame, les groupes existent depuis longtemps. Le bien-être des agriculteurs est même inscrit officiellement dans le programme d’actions 2015-2020. "Ce travail a été initié principalement par les groupes féminins IGF (inter-groupe féminin). Ce n’est pas un stéréotype, les groupes féminins travaillent plus sur la communication et le développement personnel que les groupes mixtes ou masculins. C’est pour cela qu’elle sont les premières à avoir donné de l'importance à cette question, à l'Homme ", explique Céline Marec. L’idée principale est de prévenir les risques psychosociaux, en abordant le sujet par l'ergonomie et le bien-être au travail. "En 2015, nous avons organisé des conférences et formations avec Pierrette Desrosiers, psychologue-coach dans le milieu agricole. Pour 2016, nous avons axé nos actions sur les formations de développement personnel. Nous voulons parler de bien-être au travail, être dans le préventif. Et donner à tous les réflexes pour détecter les personnes en difficultés."

Sylvie Chambaudie, éleveuse de veaux de lait et de reproducteurs en Corrèze

" J'ai retrouvé le plaisir dans mon quotidien sur l'élevage "

"Je suis devenue éleveuse par passion. Il y a quelques années, j’ai perdu cette envie, ce plaisir de travailler, et j’ai commencé à avoir peur que les choses ne fonctionnent plus, j’ai perdu confiance. Moi qui ne supportais pas d’entendre les plaintes des autres, je devenais comme eux. L’année dernière, j’ai suivi la formation "Gagner en sérénité" proposée par la chambre d'agriculture. Elle m'a beaucoup apporté. Cette formation est une autre approche de soi, pour comprendre comment fonctionne notre cerveau. J’ai appris à relativiser et, surtout, retrouvé le plaisir quotidien. Quand on va mal, il est beaucoup plus facile de se complaire dans ce qui déraille, de mettre la faute sur les autres plutôt que de penser qu’il faut réagir. Le moindre détail est amplifié. On est dans un engrenage, et pour en sortir Il faut travailler encore plus… En tant qu'éleveur, nous subissons beaucoup d’éléments extérieurs, mais il ne faut pas s’y arrêter. Il faut savoir relativiser pour être plus serein."

Brigitte Lehuger, éleveuse de veaux de boucherie en Ille-et-Vilaine

" Nous avons repris en main notre métier et notre vie "

"Nous avons travaillé en intégration de 1989 à 2002. Ce mode de fonctionnement ne nous convenait pas. C’était inintéressant. L'intégrateur apporte les veaux et la poudre, et revient les chercher cinq mois plus tard, pas toujours finis, en fonction de ses besoins. Nous n'avions aucune prise de décision, aucun plaisir… En 2002, nous avons franchi le pas de quitter ce système. Dès le premier lot, ça été le déclic, un bouleversement total. Dès l'achat des nourrissons, le travail est motivant. Nous choisissons de la poudre de lait de qualité, nous connaissons nos bêtes. Et les quinze derniers jours, ils expriment tout leur potentiel. Nous savons quel classement ils vont obtenir. C’est l’accomplissement de notre travail. Nous avons aussi plus de choix pour les abattoirs : nous proposons nos animaux à différents abatteurs en fonction de leurs qualités. Les responsabilités au sein de l'élevage nous permettent de mieux comprendre les autres maillons de la filière. Il y a une réelle relation de confiance. Élever des veaux de boucherie « en libre », c’est très valorisant. C’est aussi plus exigeant. Le bilan humain et financier est positif. Nous sommes de nouveau passionnés, c’est agréable de s’occuper des veaux dans des conditions que nous avons choisies."

L. V. éleveur de veaux de lait

" J'ai de nouveau des projets "

"Jusqu'en septembre dernier, j’étais double actif. Je faisais un métier qui me plaisait beaucoup et j’étais éleveur par passion. Mais il y a six mois, j'ai été licencié assez brutalement. Cela m’a mis un coup énorme. J’avais l’habitude de beaucoup travailler et subitement, je me suis retrouvé à la maison, avec le sentiment que j’allais tout perdre. J’ai pensé abandonner la ferme. Je ne savais plus où j’en étais. Je suis allé à la formation « Gagner en sérénité ». C’est impressionnant. J’ai appris à comprendre comment fonctionne notre cerveau, à changer ma façon de percevoir les événements. Dans les moments de déprime, on se croit tout seul. En allant à la formation, on découvre que chacun a ses raisons de broyer du noir. Beaucoup d'éleveurs auraient besoin de ce type d'accompagnement. Je suis reparti de l’avant, je vois la vie autrement. Aujourd’hui, je suis bien, j’ai de nouveau des projets. "

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