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Climat, formation, potentiel des races...
Les « défis » de l’élevage kazakh

Que sont devenues les génisses aubrac exportées au Kazakhstan il y a cinq ans ? Une vétérinaire les a suivies et nous livre ses observations sur la renaissance de l’élevage kazakh.

« L’élevage kazakh est fait d’énormes paradoxes et défis à relever, explique Murielle Vabret, vétérinaire dans l’Aveyron, en zone Aubrac. D’un côté, ils n’ont pas vraiment la notion de ce qu’est le colostrum. De l’autre, ils sont capables, avec leur smartphone, de vous dire où se trouve leur troupeau, suivi par GPS. » Suite à l’exportation de deux cheptels de génisses et taureaux aubrac (340 et 70 têtes), fin 2011 et début 2012, la vétérinaire a été sollicitée pour en faire le suivi et former des éleveurs. De nombreux échanges à distance et trois séjours qui lui donnent une vision assez fine de ce que pourrait devenir l’élevage bovin dans cet immense pays de steppes.

L’immensité donc. « L’été dernier, je me suis rendue sur deux zones, autour d’Astana, la capitale, puis vers l’Est du pays, à mille kilomètres. Le train a parcouru 800 km de steppe sans discontinuer. » De grandes étendues d’herbe, non clôturées et fauchées par endroits, sans arbres. Et des conditions climatiques extrêmes. L’été est bref, avec des pointes à 40 °C, et il n’y a presque pas d’intersaison. L’hiver, les températures extrêmes sont les mêmes mais... dans l’autre sens. « Souvent, la principale limite pour exploiter ces immensités, ce sont les points d’eau, raconte Murielle Vabret. Dans la journée, ils font tourner les vaches en les ramenant plusieurs fois aux points d’eau, le plus souvent des bords de rivières, parfois des forages. Les troupeaux sont accompagnés en permanence par des cavaliers. » À l’échelle du pays, moins de la moitié des pâturages sont exploités.

De grands troupeaux entourés d’hommes

Après son indépendance, en 1991, le Kazakhstan a perdu 80 % de son cheptel. Dans le programme gouvernemental de reconstruction de l’agriculture, lancé en 2013, la production de viande bovine est une des priorités. Des troupeaux, de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de vaches, voire des milliers, souvent associés à des ovins, caprins, chevaux et parfois des chameaux, sont en train de se reconstituer. Les surfaces se comptabilisent en centaines ou milliers d’hectares, avec à la tête, pour les plus grosses structures, des investisseurs. « Ils sont en train d’inventer un modèle d’élevage qui leur est propre et qui a un grand avenir, analyse la vétérinaire. À l’opposé des immenses ranchs d’Amérique du Sud, où il n’y a personne, au Kazakhstan, on est en présence de grands troupeaux entourés d’hommes. Il y a des cavaliers partout. Dans les bâtiments, il y a beaucoup de personnel. Les veaux sont manipulés en permanence. Les vaches sont plus paisibles que dans certains troupeaux de chez nous. » Les exploitations cultivent souvent leurs céréales et des mélanges fourragers (pois + luzerne) pour l’ensilage. À côté de cet élevage professionnel, coexistent de nombreuses « vaches de maison ». Les employés des grandes fermes détiennent souvent une ou deux vaches et les rassemblent le matin dans le village pour les faire pâturer, quand elles ne restent pas au piquet. En 2013, plus de 80 % du cheptel était entre les mains de ces fermes familiales.

Une problématique de brucellose

Le cheptel national comptait alors 2,5 millions de vaches. Mais seulement 2 % étaient de race pure. Trois races locales de petit format et pas très conformées : une vache à tête blanche, proche de la Hereford, une Simmental allaitante et une autre race ressemblant à la Charolaise mais de plus petit format. « La tête blanche, assez rustique, peut avoir un bel avenir, surtout en croisement avec la Hereford, estime Murielle Vabret. Ils ont importé également beaucoup d’Angus et de Hereford ces dernières années, des États-Unis et d’Australie. Ces Angus, de gros format, demandent cependant une technicité que ne pourront pas avoir toutes les fermes. » Un système d’identification des animaux est en train de se mettre en place.

Mais, dans l’immédiat, les éleveurs kazakhs doivent relever un défi de taille : le manque de productivité des vaches. « Elle plafonne souvent à 70 veaux pour 100 vaches », constate la vétérinaire. Plusieurs raisons à cela. Une alimentation déficiente certaines années. « Ils sont très dépendants de la météo, aussi bien pour les fourrages et les céréales récoltés que pour l’herbe sur pied. » Sans doute aussi des avortements liés à des problèmes infectieux. « C’est un pays confronté à une problématique de brucellose, qui provoque beaucoup de pathologies chez les humains. Un plan de prophylaxie annuelle est en train de se mettre en place. Mais on est encore loin de l’éradication de la maladie. »

La culture du cheval

« Les éleveurs sont de très bons animaliers, observe Murielle Vabret. Ils sont très doux avec les animaux. Ils ont la culture du cheval. Ils approchent les bêtes plutôt comme on le ferait avec un cheval. Ils ont peu de connaissances sur le vêlage, mais ils ont très envie d’apprendre. Il y a beaucoup de mortalité à la naissance par manque de technicité. Ça passe ou ça casse. » Les vêlages se déroulent essentiellement pendant l’hiver en bâtiment. Quant au « parasitisme interne, c’est un monde qu’ils ne soupçonnent pas ». Malgré les grandes immensités, les troupeaux peuvent être affectés. Ils se contaminent autour des points d’eau et sur les lieux de rassemblement.

Parmi les défis encore, la structuration de la filière. « On voit à la fois de l’abattage à la ferme et de très grands abattoirs, rapporte Murielle Vabret. Il en sont au tout début d’une production de viande organisée. Les marchés ne sont pas en place. Des coopératives commencent à se créer. D’un côté, ils ambitionnent d’exporter de la viande vers la Russie et la Chine, de l’autre vous pouvez acheter de la viande dans la rue, à ciel ouvert. Heureusement, il fait souvent très froid ! » Malgré tout, la vétérinaire de l’Aubrac estime qu’il y a un « énorme potentiel. Je suis époustouflée, en y allant tous les un à deux ans, de voir comment les choses évoluent vite. On voit des jeunes qui ont envie d’entreprendre, qui ont l’impression que tout est possible, même dans l’élevage. Ils y croient... »

« Un temps d’adaptation des troupeaux aux conditions extrêmes »

Murielle Vabret a pu suivre l’évolution des troupeaux aubrac partis pour le Kazakhstan, plus particulièrement celui de 340 têtes situé près d’Astana, la capitale. « Il a fallu un temps d’adaptation des troupeaux aux conditions climatiques extrêmes, aussi bien à la chaleur qu’au froid. » Le plus petit est dans le Nord du pays, près de la Sibérie. Des conditions qui ont généré des pertes d’animaux et de performances. Sur le cheptel de 340 génisses, il manque aujourd’hui 100 vaches. « Les génisses nées au Kazakhstan sont d’une très grande robustesse, constate la vétérinaire. Elles sont plus compactes et moins développées. Elles ont perdu du format mais se sont largement adaptées. J’ai vu des vaches, faute d’ombre, se mettre à la queue leu leu, l’une mettant la tête dans la cuisse de la précédente, pour se protéger de la chaleur écrasante. » Les femelles sont vendues pour la reproduction. Les mâles sont souvent castrés. « Les éleveurs apprécient la rusticité de la race, sa capacité à supporter les aléas alimentaires et à marcher beaucoup dans la steppe, ses instincts maternels. Ils vendent des taureaux pour faire du croisement sur les races locales. Les deux cheptels commencent à essaimer. Mais je ne crois pas qu’on pourra beaucoup exporter à l’avenir. Outre les discussions sanitaires complexes, les subventions pour l’achat d’animaux de races étrangères sont en baisse. »

Une soif d’apprendre

Murielle Vabret a dispensé l’été dernier de la formation à des éleveurs kazakhs, par le biais du centre d’agrocompétence Atameken, une section de la chambre des investisseurs. « C’est un très gros organisme qui s’est donné pour mission de faire progresser l’agriculture à tous les niveaux, du lait de chamelle jusqu’aux abeilles. L’an dernier, ils ont fait 700 formations et touché 10 000 agriculteurs. Autant que le contenu, le but est de favoriser les échanges, un enjeu important dans ces territoires immenses. » Murielle Vabret est intervenue pendant une semaine sur le vêlage et la santé du veau. « Les éleveurs n’ont pas beaucoup de formation mais ils sont très curieux et interactifs. » Un nouveau projet est en discussion, avec l’école vétérinaire de Toulouse et l’Organisation mondiale de la santé animale, pour un programme de formation post-universitaire des vétérinaires de terrain. « Les plus anciens, formés en Russie, ont un très bon niveau. Mais ceux qui ont été formés au Kazakhstan n’ont pas la même compétence. Ils ont une approche théorique de la médecine vétérinaire, mais manquent de connaissances pratiques. De plus, le métier n’est pas valorisé. Dans les grandes exploitations, ils dorment avec les animaux pour surveiller les vêlages. »

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