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La menace du Mercosur plane toujours sur l'Europe

Mi-juin 2018, rien n’avait été signé entre la Commission européenne et le Mercosur. Les discussions se prolongeaient et continuaient à faire planer une lourde menace sur le cheptel allaitant européen. Et ceci d’autant plus que la France a peu d’alliés pour défendre sa cause sur ce dossier. 

© Agropecuaria Jacarezinho Ltda

La viande bovine du Mercosur frappe à la porte de l’Union européenne. Et elle fait avec de plus en plus d’insistance. « Les négociations avec les pays du Mercosur ont été initiées voici près de vingt ans. À plusieurs reprises ces dernières années on a entendu dire que la conclusion était imminente. Mais même si mi-juin rien n’a été conclu, la menace demeure et elle est bien réelle », alertait Baptiste Buczinski, agroéconomiste à l’Institut de l’élevage, lors d’une journée récemment organisée sur les marchés mondiaux de la viande bovine.

Les pays où la viande est moins chère

Pourquoi ces pays inquiètent ? Ce n’est un secret pour personne, leurs coûts de production sont bien inférieurs à ce que l’on constate classiquement en Europe, avec qui plus est des exigences pour la traçabilité, le bien être-animal et le respect de l’environnement qui n’ont rien de comparable à ce que l’on demande aux éleveurs européens et à fortiori français. « En Europe, les coûts de production en élevage sont en moyenne une fois et demie plus élevés. Cet avantage se retrouve ensuite à l’aval de la filière et dans les abattoirs, avec un coût de la main-d’œuvre qui n’a rien de comparable. Les taux de change entre monnaies avantagent aussi souvent ces pays. » Pourquoi s’intéressent-ils de si près au marché européen ? « L’Europe n’est pas tant visée pour les volumes qu’il est possible de vendre. Ils seront bien inférieurs à l’énorme potentiel des marchés chinois et plus largement asiatique. Si l’Europe attise tant la convoitise des exportateurs sud-américains, c’est davantage pour les prix pratiqués, associés au fait que c’est un marché solvable », précisait Baptiste Buczinski. Différents quotas d’importation permettent déjà aux produits sud-américains d’accéder aux marchés européens, mais il s’agit de tonnages limités et soumis à des prélèvements à l’importation, permettant de ce fait de brider en partie leur attractivité. 

En 2017, la viande bovine désossée provenant des pays du Mercosur pour des morceaux issus de l’aloyau arrivait en moyenne dans l’Union européenne à un prix de 12,7 €/kg hors droit de douane. Les droits de douane à taux plein la portaient à 17 € du kilo. Ces tarifs associés à des volumes contingentés pouvaient ralentir les ardeurs des importateurs, avec une viande que l’on retrouve actuellement essentiellement dans les différents circuits de la restauration hors domicile, et souvent ceux des autres pays de l’Union européenne.

Nouveau contingent de 70 000 voire 99 000 tonnes

Dans le cadre des actuelles négociations avec la commission européenne au Commerce, le Mercosur souhaite obtenir, en plus des contingents déjà existants, des droits de douane nuls ou fortement réduits pour de nouveaux tonnages conséquents. La dernière offre proposée par la Commission en octobre 2017 était de 70 000 tonnes équivalent carcasse, ventilés entre 50 % de réfrigéré et 50 % de congelé. Mais ces dernières semaines, on entendait surtout beaucoup parler d’une offre de 99 000 tonnes que la Commission avait dans ses valises et qu’elle était prête à mettre sur la table. « C’est particulièrement inquiétant, car ces exportateurs visent le créneau de l’aloyau désossé. Or, l’aloyau c’est 15 % du poids d’une carcasse mais 30 % de sa valeur », précisait Baptiste Buczinski. Au vu de l’importance des volumes que cela pourrait concerner et du segment de marché visé, si ces accords de libre-échange entraient en vigueur cela pourrait se traduire par un lourd impact sur le prix des bovins européens. Les aloyaux importés viendraient en concurrence directe à la viande européenne sur les créneaux les plus rémunérateurs. Cela tirerait forcément les prix vers le bas. « 100 000 tonnes c’est grosso modo un quart de la production d’aloyau issue du cheptel allaitant spécialisé des différents pays de l’Union Européenne."

« Cet accord serait scandaleux, alors même que le Brésil a été confronté l’an dernier à un vaste système de corruption de fonctionnaires haut placés permettant la mise sur le marché de viande avariée », précisait Emmanuel Bernard, éleveur dans la Nièvre et président de la commission bovins viande de l'Institut de l'élevage. 

En avril dernier, une mission du Parlement européen, avec à sa tête l’eurodéputé Michel Dantin, s’est rendue au Brésil dans le cadre d’un audit sanitaire des abattoirs de ce pays. « Elle a constaté que la traçabilité « à la brésilienne » était bien différente de celle pratiquée par la France ou d’autres pays de l’Union », précisait Emmanuel Bernard. Les conditions de production des animaux (pâturages issus de la déforestation de forêts tropicales, feed-lots…) sont aussi pour le moins discutables. « Si on devait importer du Brésil des voitures neuves qui ne freinent pas et polluent, la Commission européenne ne poserait même pas la question de savoir s’il est possible de le faire. Mais comme c’est de la viande bovine, hormis nous, éleveurs et acteurs de la filière, cela semble ne déranger personne. C’est une honte. » 

Tensions liées aux élections présidentielles brésiliennes

Le calendrier électoral brésilien pourrait bien interférer dans ces négociations. En octobre, des élections auront lieu pour élire le prochain président de la République. Or, si ces négociations portent sur les exportations liées à l’agroindustrie brésilienne (viande de bœuf et de volaille, éthanol…), elles concernent également en retour les exportations européennes de biens industriels et de services.

« Au Brésil, les tensions politiques et sociales risquent d’être extrêmement élevées au cours de la campagne électorale. Le véritable danger de ces négociations avec l'Europe pour les entreprises du secteur industriel brésilien est celui d'un concurrence accrue pour la production de voitures et d’autres biens avecb à la cléb une menace en termes de pertes d'emplois. En dehors des produits agricoles pour lesquels le Brésil prône le libre-échange, c’est un pays extrêmement protectionniste pour son industrie et en particulier son industrie automobile et ses services (adduction d’eau et d’électricité, construction de lignes ferroviaires…) », précisait Philippe Chotteau, chef du département économie de l’Institut de l’élevage. Mais au Brésil, l’agroindustrie est un lobby extrêmement puissant et particulièrement influant. Blairo Maggi, l’actuel ministre brésilien de l’Agriculture, en est le meilleur avocat. Il est lui-même un des principaux producteurs et exportateurs de soja du pays, et il prône un mode d’exploitation des terres très éloigné de l’agriculture familiale ! L’une des craintes est qu’il cherche à faire valider avant les élections d’octobre le plus possible de décisions allant en faveur de l’agrobusiness local, toutes productions confondues.

Difficile consensus pour défendre le cheptel allaitant

L’une des difficultés des défenseurs du cheptel allaitant européen est qu’ils se sentent un peu isolés pour le défendre au sein des 28 pays composant actuellement l’Union européenne. La France, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Irlande et la Belgique sont les seuls pays disposant d’un cheptel allaitant conséquent (voir encadré). Dans les autres États membre, ce mode d’élevage existe mais son poids économique est relativement limit et correspond souvent simplement à des marchés de niche. Son devenir n’est pas analysé comme un sujet stratégique face à d'autres enjeux jugés prioritaires. « En Allemagne, la viande bovine est en grande partie issue du cheptel laitier, idem en Pologne. En dehors des cinq pays précités, on a du mal à trouver en Europe un véritable consensus pour défendre ses intérêts », soulignait Philippe Chotteau. Et d’ajouter : « pour certains pays membres de l’UE, les pays du Mercosur sont des pays analysés comme stratégiques ".  Sous-entendu, s’il faut leur offrir la possibilité d’accéder à 100 000 tonnes de viande bovine supplémentaires libre de droits de douane pour faciliter l’accès dans les pays du Mercosur à de nombreux autres produits, industriels ou autres, cela n’est pas vraiment un problème.

Chiffres clés

Le troupeau allaitant européen

Le troupeau européen de vaches allaitantes totalisait 12,393 millions de têtes en 2016. Les principaux pays détenteurs étaient dans l’ordre la France (4,225 millions), l’Espagne (1,960 millions), le Royaume-Uni (1,570 million), l’Irlande (1,042 million), l’Allemagne (0,67 million), le Portugal (0,485 million) et la Belgique (0,457 million).

Avis d'éleveurs

Dominique Langlois, président d'Interbev

« Trop, c'est trop ! La France ne peut plus continuer à jouer simultanément sur deux tableaux opposés : celui de l'alimentation durable d'une part – un objectif dans lequel notre interprofession est pleinement engagée –, et d'autre part l'ouverture incontrôlée de notre marché à des viandes issues de systèmes de production peu ou pas contrôlés. Il est temps de faire preuve de cohérence, en mettant la priorité sur la préservation de nos emplois et la sécurité des consommateurs. »

Bruno Dufayet, président de la Fédération nationale bovine

« Le temps est venu de hausser le ton ! Voilà des mois que nous demandons un cap clair au président de la République et au Gouvernement : devons-nous suivre la ligne des États généraux de l’alimentation ou celle de l’ultra-libéralisation ? Devons-nous nous engager vers un élevage toujours plus durable et de qualité, ou transformer nos exploitations familiales en usines pour tenter de survivre face à la concurrence qui nous est imposée ? Cette réponse ne vient pas et le Gouvernement persiste dans ce paradoxe, cette incohérence, cette double-communication. » 

Des pays gros producteurs et gros consommateurs

Le Marché commun du sud (Mercosur) rassemble cinq pays sud-américains : Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Bolivie, même si l’adhésion du dernier n’est pas encore totalement finalisée. Ces pays ont en commun d’être des pays « neufs ». La production de viande bovine à partir de cheptels allaitants fait partie des fondements de leur agriculture et ce sont des pays relativement peu peuplés, ramené à leur superficie. Ce sont aussi de très gros consommateurs de viande bovine (plus de 50 kg/hab/an en Argentine et en Uruguay). Pour autant, l’importance de leur cheptel comparativement à leur population laisse des disponibilités conséquentes pour exporter. Tous figuraient d’ailleurs l’an dernier dans le « top ten » mondial des exportateurs. Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay ont produit l’an dernier quelque 12,8 million de tonnes équivalent carcasse (tec), soit 21 % de la production mondiale.

Des disponibilités en hausse

Entre aléas climatiques et conjoncture plus ou moins attractive, ces pays ont fait alterner ces dernières années pour leur cheptel les cycles de capitalisation puis de décapitalisation. Cela affecte ou renforce les tonnages abattus et donc les volumes disponibles pour l’exportation. Actuellement, après une phase de capitalisation sur pied, ces pays sont globalement dans un cycle haut de production. Les disponibilités sont abondantes. La reprise économique constatée l’an dernier en Argentine, au Paraguay et dans une moindre mesure au Brésil, devrait stimuler la demande intérieure mais ne permettra pas d’avaler l’intégralité de la hausse de production, d’autant que l’économie argentine semblait ces dernières semaines donner à nouveau des signes de faiblesse. Et la situation politico-économique brésilienne est elle aussi bien instable. 

Les exportations de ces quatre pays ont été d’environ 2,7 millions de tec l’an dernier. Avec pratiquement un million de tonnes, la Chine a été la première destination, et c’est surtout un client qui absorbe des quantités croissantes (+34% par rapport à 2016). Derrière, viennent les pays du Moyen-Orient, la Russie et l’Union européenne.

Pour l’année en cours, les pays du Mercosur devraient logiquement développer le volume de leurs exportations. L'Asie et surtout la Chine sont des débouchés amenés à se développer.

À signaler également que l’Uruguay et le Brésil ont nettement accru leurs exportations de bétail vivant, qu’il s’agisse d’animaux prêts à abattre ou, et surtout, de broutards. Cela a concerné un peu plus de 700 000 têtes en 2017, destinées en particulier à la Turquie et à différents pays du Moyen-Orient.

 
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