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Regards croisés de deux présidents de Biocoop

Président de Biocoop durant quinze ans, Claude Gruffat, et son successeur depuis le mois d’avril, Pierrick De Ronne, partagent leur vision de l’agriculture biologique et leur perception de l’avenir.

Pourquoi et comment vous êtes-vous engagés dans la bio ?

Claude Gruffat - Cela s’est passé quand j’étais conseiller en agriculture au début des années 80. On voyait beaucoup d’agriculteurs conventionnels en difficulté, dont des jeunes qui avaient engagé tout un patrimoine. Ils se retrouvaient mis à mal par l’industrialisation de l’agriculture. En tant que fils d’agriculteur en production laitière en Haute-Savoie, je cherchais un autre modèle d’agriculture. À l’époque, l’agriculture biologique n’avait rien de probant, ni du point vue agronomique, ni du point de vue économique. Et je me suis lancé dans la distribution des produits biologiques, d’abord en rejoignant un groupement d’achats à Blois, puis en créant mon propre magasin en 1993.

Pierrick De Ronne - J’y suis venu en tant que consommateur, d’abord en raison de la qualité des produits, du goût. En faisant mes achats alimentaires, j’ai transformé petit à petit mon alimentation et celle de ma famille. Et puis, j’ai découvert Biocoop, un modèle de distribution qui me plaisait bien en tant que consommateur. Je sentais que les choses se faisaient différemment. Si le goût est la première raison de mon engagement, le projet de proximité, de circuit court m’a convaincu. Et puis, j’ai postulé en 2009 pour gérer un magasin.

Quel regard portez-vous sur la concurrence actuelle de la grande distribution ?

C. G. - Je considère qu’il n’y a pas de concurrence. On ne fait pas le même métier. Biocoop est une coopérative. Nous mettons en œuvre des démarches importantes envers l’amont. On ne fait pas du one shot. Si le bio est acheté sans aucune construction sociétale, je n’appelle pas cela de la concurrence.

P. De R. - En quelques années, le bio est devenu un marché où la demande est supérieure à l’offre. Il y a de grands opérateurs et de grandes coopératives qui s’y engagent. Cela nous pose question. Nous sommes un peu attaqués sur notre modèle. Il y a un risque d’industrialisation du bio. Cela nous oblige à nous affirmer plus fort comme un acteur de "La Bio". Le comment a autant d’importance que le pourquoi. Ce n’est pas pour rien que nous avons créé une section agricole au sein de Biocoop. C’est un espace pour échanger sur ces problématiques. Ceci dit, je pense que la guerre des prix n’a pas vraiment commencé. Les distributeurs vont se battre entre eux pour prendre le marché. En tant que spécialiste, nous avons un rôle de pédagogie pour expliquer comment se construit un prix. Nous devons parler de prix juste et non pas de prix bas. Il est difficile aujourd’hui d’expliquer que les produits bio sont plus chers. Biocoop restera un acteur influent et important que l’on observe.

Quel développement imaginez-vous pour le futur de l’agriculture biologique ?

C. G. - Elle va continuer à se développer tous les ans. C’est un plébiscite de la société civile. Le marché est loin d’être saturé. Je pense qu’il peut atteindre 10% du marché alimentaire d’ici à 2022. Si on veut répondre à la demande actuelle, la France a besoin de 60 000 nouveaux producteurs de proximité. Pour le moment, les conversions ne répondent pas à une demande de proximité. Les marchés du Nord de l’Europe sont très demandeurs de produits bio mais ils n’ont pas assez d’offres. La France n’exporte pas assez. L’Espagne et l’Italie l’ont très bien compris et s’y sont mis.

P. De R. - L’industrialisation excessive en quête de prix bas, comme sur le conventionnel, est un risque important. Il y a des effets de seuil bien sûr. Le développement n’est pas mauvais, mais il faut voir comment il se fait. L’idéal serait que la bio devienne la référente. Elle amène le conventionnel à se poser des questions. Je n’ai pas de prévisions chiffrées mais il n’y a aucune raison que la bio ne continue pas à se développer. Elle pourrait atteindre 10 à 12% du marché alimentaire d’ici quatre à cinq ans.

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