Maraîchage en Isère : « Avec les couverts végétaux, je n’ai plus peur pour mes sols »
Pour protéger leurs sols limoneux fragiles, Laurent Naselli et ses associées implantent des couverts végétaux depuis quatre ans. Une technique dont ils commencent à percevoir les bénéfices.
Pour protéger leurs sols limoneux fragiles, Laurent Naselli et ses associées implantent des couverts végétaux depuis quatre ans. Une technique dont ils commencent à percevoir les bénéfices.
« À chaque fois qu'il pleut beaucoup comme ce début d’année, ou en cas de sécheresse printanière comme en 2022, je n'ai plus peur pour mes sols. » Laurent Naselli est maraîcher bio dans la vallée de l'Isère, aux portes de Grenoble. Avec ses associées, Aude Hardy et Delphine Lefèvre, et son équipe, il a commencé à semer des couverts végétaux en 2022, avant tout pour protéger ses sols.
« Ici, nous avons des sols limono-sableux très hydromorphes et j'avais remarqué que des planches de choux qui étaient restées non travaillées l’hiver ressuyaient mieux que celles où j'avais voulu « faire propre », se souvient-il. Je me suis intéressé à la percolation de l'eau et j'ai vu que les couverts végétaux pouvaient y participer. » Le maraîcher décide alors de se lancer. Mais que semer ? À quel moment ? En s’aidant des données d’Arvalis sur les couverts en grandes cultures, Laurent Naselli a dû faire ses premières recherches et essayer par lui-même, faute d’avoir trouvé des références locales et précises.
« Cela ne sert à rien d'aller chercher de la crotalaire ou autre espèce exotique. Il faut déjà commencer par apprendre à utiliser ce qu'on a sous la main », conseille Laurent Naselli, qui a choisi un mélange seigle forestier ou fourrager + vesce comme base pour les couverts d'hiver. « Nous semons ce mélange lorsque les cultures se terminent car ce sont bien les pluies hivernales qui posent problème. » L’équipe utilise des semences paysannes, moins chères et locales. Elles sont semées en plein avec un semoir de grandes cultures acheté 200 euros d’occasion, ayant nécessité trois jours de remise en état.
Moutarde et phacélie avant les cultures de printemps
L’intérêt du seigle est qu’il produit une forte biomasse. Son inconvénient : il est difficile à détruire avant le mois de mai. Aussi, « nous venons de tester et approuver un mélange de moutarde et phacélie, avant les cultures de printemps », précise-t-il. Avec un semis au 15 octobre, la moutarde joue son rôle de couverture pendant l’hiver mais produit peu de biomasse et reste facile à détruire précocement au printemps suivant.
Le mélange seigle + vesce est détruit par un ou deux passages de broyeur, 6 à 10 semaines avant la culture suivante pour laisser le temps à la paille de se décomposer. Après 2 à 3 semaines, les résidus sont incorporés à l’aide d’un scalpeur/andaineur, qui permet un passage « très rapide ». L’outil est un Actisol auquel des disques flottants ont été rajoutés. Le Jardin du Fontanil peut en effet s'appuyer sur des compétences mécaniques internes, avec deux personnes formées par l’Atelier paysan.
Lorsque le seigle est détruit, le sarrasin vient prendre le relais : « je trouvais dommage de laisser un sol nu pendant les deux mois nécessaires à la décomposition du seigle, aussi j’ai ajouté du sarrasin », complète Laurent Naselli, très satisfait de cette protection complémentaire même si elle n’est là que pour quatre à six semaines. Pour limiter les coûts, le sarrasin n’est semé que sur la planche.
Le sarrasin fait partie des couverts à cycle court. À partir du mois de mai, il peut s’intercaler facilement après une culture pour couvrir le sol, si la parcelle est sale, par exemple. En été, Laurent Naselli et son équipe implantent du sorgho en plein champ et dans cinq ou six abris qui seraient vides autrement. Avec un vrai rôle d’engrais vert : le sorgho est détruit et incorporé au moins un mois et demi avant la culture suivante.
Le mélange seigle + vesce et le sorgho sont semés à 150 kg/ha, soit deux à trois fois les doses recommandées. Cette surdose vise à assurer la levée malgré l’absence de semoir de précision. L’objectif étant d’obtenir un peuplement de haute densité susceptible de mieux concurrencer les adventices.
Le sous-solage a pu être réduit grâce à l'action des couverts
Temps de travail, fournitures, matériel… Laurent Naselli estime entre 3 000 et 4 000 euros la somme qu’il investit chaque année dans les couverts végétaux. Pour un retour sur investissement difficile à chiffrer mais « réel », selon le maraîcher pour qui leur introduction sur l’exploitation est 100 % positive sur la structure du sol. L’eau circule plus facilement, grâce à une porosité augmentée, ce qui atténue le risque de trop plein d’eau en cas de fortes précipitations.
Les couverts évitent les pertes par lessivage l’hiver et entretiennent la matière organique du sol. Un bénéfice à mettre en rapport avec l’énergie qui serait nécessaire pour apporter du fumier ou du compost. Si le maraîcher n’a pas encore constaté d’amélioration des rendements, il demeure optimiste sur ce point. Par ailleurs, le sous-solage a pu être réduit, grâce à l’action des racines des couverts.
Satisfaits de leur système, les exploitants ne sont pas moins en recherche constante d’amélioration. Par exemple, sur la qualité de semis. « Notre semoir à céréales est très rapide, mais la profondeur de semis n’est pas toujours bonne », analyse Laurent Naselli qui voit là une source potentielle d’économie de semences.
Grâce au travail engagé, les sols restent couverts environ 80 % du temps. « La ferme est toujours verte, il y a toujours quelque chose qui pousse et c’est beaucoup plus beau. Ne serait-ce que pour ça, j’envisagerais difficilement de revenir en arrière », confie-t-il.
Des allées en couverts végétaux
Parmi les « outils végétaux » du Jardin du Fontanil, le mélange ray-grass + trèfle d’Alexandrie remplace notamment les toiles tissées dans les allées des serres qui accueillent les cucurbitacées et les solanacées. Une technique qui fonctionne bien mais a nécessité quelques ajustements : l’entretien a d’abord été fait à la débroussailleuse, mais le couvert repoussait très rapidement. Puis, l’équipe s’est rendu compte que la situation s’équilibrait naturellement avec le piétinement. « Nous avons aussi eu du trèfle qui a étouffé un peu l’échalote, sur le bord des planches », confie Laurent Naselli, qui va réajuster le tir en ne semant que du ray-grass dans les allées de cette culture.
Du seigle comme plante-banque
Au Jardin du Fontanil, le seigle n’est pas seulement utilisé comme couvert végétal en plein champ. Il sert aussi de plante-banque dans la lutte anti-pucerons sous serre. « Nous avions de gros problèmes de pucerons sur blettes. Avec une rangée de seigle, le problème a été résolu », se félicite Laurent Naselli. Une technique qu’il utilise aussi sur carotte. Des « carrés » de seigle sont semés à la main, en bout de planche et tous les 5 à 10 m, à la plantation de la culture. Le seigle attire les pucerons des céréales qui ne vont pas sur les légumes mais servent de nourriture aux auxiliaires. Ces derniers peuvent être actifs plus tôt que ceux qui pourraient être achetés dans le commerce, pour une meilleure protection de la culture.
Repères
Les jardins du Fontanil, au Fontanil-Cornillon, en Isère
Surface : 7 hectares de légumes dont 5,5 en plein champ et 1,5 de tunnels froids
Cultures : plus de 30 légumes en maraîchage bio diversifié
Commercialisation : 2 magasins de producteurs et 2 systèmes de paniers
Installé depuis 2015
UTH : 7