Emploi en filière fruits et légumes : comment relever le défi de l’attractivité ?
La valorisation des métiers de la filière fruits et légumes était l’un des thèmes majeurs du 68e congrès de Légumes de France. Si le manque de communication globale est certain, l’attractivité se joue aussi au cœur de chaque exploitation comme en ont témoigné différents intervenants.
La valorisation des métiers de la filière fruits et légumes était l’un des thèmes majeurs du 68e congrès de Légumes de France. Si le manque de communication globale est certain, l’attractivité se joue aussi au cœur de chaque exploitation comme en ont témoigné différents intervenants.
Sans amélioration rapide sur le front de l’emploi agricole, les objectifs de souveraineté alimentaire seront vains, ont rappelé les participants au congrès de Légumes de France 2025. D’où le choix de placer le thème du recrutement au cœur de cette 68e édition qui s’est tenue à Arras, les 4 et 5 décembre 2025. Le constat du manque d’attirance pour la filière est sans appel. Les maraîchers, horticulteurs salariés et les viticulteurs, arboriculteurs salariés font partie des quatre familles professionnelles agricoles reconnues comme métiers en tension par arrêté ministériel. Le déficit d’attrait se mesure dès les établissements scolaires agricoles, comme le rappelle Henry-Louis Bourgois, directeur du Campus agro-environnemental 62. Il constate au fil des ans la moindre attractivité des formations typiquement agricoles.
Prendre en compte le nouveau profil des salariés potentiels
Il remarque aussi que, sauf en élevage, il y a moins de jeunes issus du milieu agricole parmi les étudiants. « Il faut qu’on aille capter d’autres publics dans un contexte de baisse démographique, prévient-il. Il faut être innovant pour mettre en avant la diversité des métiers ». L’éloignement de ces jeunes étudiants des milieux agricoles est une donnée à bien prendre en compte car elle implique de veiller particulièrement à la phase d’intégration. « Il faut un excellent échange dans le trinôme apprenti-maître d’apprentissage-CFA, pour pallier les difficultés qui peuvent survenir », souligne le directeur.
Pour limiter « l’étonnement » auquel peuvent être confrontés les jeunes venus de milieux non agricoles, Henry-Louis Bourgois souligne l’efficacité « des mini-stages proposés en 3e pour découvrir en amont le milieu agricole au lieu d’arriver dans la formation et de découvrir que l’on n’aime pas ».
Cette mise en contact concrète avant embauche, le GE GEIQ 3A y croit également. Depuis 2022, ce groupement d’employeurs exploitants agricoles ou d’espaces verts implanté à Saint-Laurent-Blangy, dans le Pas-de-Calais, organise les Mornings 3A pour que les gens potentiellement intéressés par les postes proposés rencontrent des chefs d’exploitation passionnés et des salariés du groupement. « Nos adhérents dont les salariés sont mis en valeur sont fiers de témoigner », confie Nadège Barde-Durimel, directrice du GE GEIQ 3A. Le groupement compte 150 adhérents et emploie 230 salariés l’été et 130 l’hiver.
Redonner de la valeur au travail manuel
La mise en valeur du travail manuel et de la fierté d’acquérir un savoir-faire est, selon Stéphane Manigold, à la tête du groupe de restauration Éclore, un levier fondamental. Lui aussi confronté à la difficulté de recruter dans cet autre secteur en tension qu’est la restauration, il considère aussi qu’il faut « redonner du prestige au travail manuel, l’associer à l’excellence et mettre en lumière ceux qui le font ».
La pénibilité est-elle un frein majeur au recrutement ? Christèle Wagner, chargée de mission qualité de vie et conditions de travail à l'Aract, relativise. « Je n’ai jamais entendu le mot pénibilité », se remémore-t-elle en évoquant l’enquête qu’elle a réalisée sur la fidélisation des saisonniers en agriculture. Elle relève que « ce qui rebute, c’est le manque de reconnaissance du travail. Si on félicite sur ce qui a été fait, ça passe beaucoup mieux que si le salarié se sent comme un simple numéro ».
Henry-Louis Bourgois considère que ce sont plus les contraintes des métiers agricoles que la pénibilité qui peuvent détourner certains jeunes. « La question de la vie privée se pose. Le travail le week-end, les jours fériés… Il y a une réflexion à mener sur les pratiques sur le terrain pour faciliter le travail et les conditions de vie », admet-il.
Pour répondre à ce besoin, Fiacre Janson, maraîcher à Saint-Memmie, dans la Marne, dont la main-d’œuvre est actuellement exclusivement féminine, s’efforce d’être « flexible et à l’écoute des employées ». Il les autorise par exemple à se rendre à des rendez-vous médicaux, souvent difficiles à obtenir, sur les heures de travail. « Les heures sont rattrapées ensuite, au retour du rendez-vous ou le lendemain. Ça fonctionne très bien. C’est un élément qui participe à la fidélisation. Cela marque que l’on a de l’intérêt pour elles », témoigne-t-il. Autre aménagement qui a généré une forte reconnaissance de la part de ses salariées, la mise en place de toilettes classiques au lieu des toilettes sèches ou chimiques généralement présentes sur les exploitations.
Créer les conditions pour favoriser la communication
Plus généralement, il plaide pour l’établissement d’une bonne communication. Il organise un point régulier le lundi ou le vendredi. « Je mets tous mes salariés ou saisonniers sur un pied d’égalité. On est à l’écoute et on réalise ce qu’ils nous demandent. S’il y a une friction, il faut tout de suite discuter et élucider. »
Christèle Wagner confirme l’intérêt de ménager un espace de discussion sur le travail pour aborder « ce qui va, ce qui ne va pas, les solutions à expérimenter ». Ces réunions d’équipe peuvent être journalières, hebdomadaires, mensuelles… peu importe. L’important est de pouvoir échanger et coconstruire. « Les bonnes solutions viennent de ceux qui font. L’employeur reste le patron. Il peut dire je peux, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite. Les solutions ne sont pas forcément onéreuses », encourage-t-elle.
À titre d’exemple, Fiacre Janson évoque la réduction de la taille des cagettes utilisées dans son exploitation. De 20 cm elles sont passées à 16 ou 13 cm pour réduire leur poids. Il a également aménagé des dalles en béton pour faciliter la circulation et acquis des brouettes électriques.
Pour le maraîcher, dialoguer avec ses salariées, dont les âges varient de 25 à 50 ans, est aussi une source d’inspiration pour « avoir une vision de la consommation et du commerce et apporter des nouvelles cultures. Leur participation leur amène de l’intérêt et une reconnaissance de leur travail ».
Dans un film réalisé par l’Association des producteurs d’endives de France (Apef) pour recueillir les motivations au travail des employés d’une endiverie, les interviewés parlent du goût pour le travail manuel mais aussi beaucoup de l’importance d’une bonne ambiance de travail.
Un élément de motivation qui, comme d’autres, se construit et s’entretient au quotidien.
Trois pistes pour l’emploi travaillées par Légumes de France
1 Aider au logement des saisonniers
« Le logement est un facteur d’attractivité essentiel pour le recrutement », rappelle Céline Vila, responsable de la commission emploi à Légumes de France. Précieuse pour être à jour sur la législation, une nouvelle édition du guide du logement saisonnier élaboré par la FNSEA est attendue pour début 2026. Elle rappellera notamment l’existence de l’aide au logement des saisonniers agricoles d’un montant forfaitaire de 150 euros par mois renouvelable dans la limite de 600 euros par ménage.
2 S’adapter au changement climatique
« Nous sommes data contributeurs du baromètre Clisève Agri France sur les effets du changement climatique sur la santé et les conditions de travail. Le sujet est primordial. Il faut recenser les bonnes pratiques et écouter les besoins des salariés et des exploitants », explique Céline Vila. Les premiers résultats devraient être publiés début 2026. Dans l’étude menée en 2024 pour la filière viticole, 85 % des saisonniers interrogés disaient pouvoir envisager de quitter leur poste si la pénibilité liée au climat s’aggravait.
3 Sécuriser les embauches extra-européennes
Initiée en mai 2022 par la Fédération des maraîchers nantais, une convention est signée depuis juin 2023 entre Légumes de France et FM Recrutement, un cabinet de recrutement franco-marocain qui collabore avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et les autorités marocaines. L’agence assure un recrutement d’ouvriers agricoles marocains expérimentés en milieu rural et se charge des formalités dans le respect des législations en vigueur.
Étendre les exonérations de charges
« La main-d’œuvre représente 30 à 70 % du coût de production légumière en France », rappelle Céline Vila, responsable de la commission emploi à Légumes de France. Le TO-DE a été maintenu mais le syndicat plaide pour que des exonérations de ce type s’appliquent à tous les contrats de travail. « C’est un levier pour développer la production tout en maintenant le salaire des salariés », développe-t-elle. La FNSEA, dans un communiqué du 5 décembre 2025, a rappelé son intention de défendre, dans le cadre de la conférence Travail-emploi-retraites lancée par le ministère du Travail, les enjeux de « soutenabilité du coût du travail, qui conditionne l’emploi agricole dans un contexte de fortes hausses de charges » et de « compétitivité des exploitations, qui passe notamment par le maintien et l’extension du dispositif TO-DE, outil indispensable pour préserver la main-d’œuvre saisonnière et éviter les pertes de production face à la concurrence européenne ».