Betterave sucrière : quel avenir pour la production bio ?
Faute de débouchés suffisants, les producteurs de betteraves sucrières bio doivent ajuster leur surface. Car si les planteurs bio et les fabricants relèvent les défis techniques, le marché reste étroit pour un produit au coût de revient plus élevé.
Lancée avec beaucoup d’espoir par Tereos et Cristal Union, la production de sucre de betteraves bio peine à trouver son marché. Aujourd’hui, seule la coopérative Cristal Union continue l’aventure. « C’est un marché naissant, une niche, qui se développe doucement », constate William Huet, directeur agricole de la coopérative. La filière betterave bio reste très jeune, à peine une dizaine d’années. Après quelques années de progression régulière de la consommation, la guerre en Ukraine a provoqué l’effondrement des ventes et par conséquent celle de la production de betteraves bio. « Nous sommes passés de 1 850 ha contractualisés en 2022 à 1 200 ha en 2023. Soit une baisse de 40 % », poursuit le directeur agricole.
Tereos, confronté à la même réalité, a suspendu les contrats de ses 88 planteurs bio en novembre 2023, soit près de 1 000 ha. Un arrêt brutal après trois ans de croissance que le groupe sucrier a justifié par la baisse des ventes et la présence de stocks importants en sucre et alcool bio.
Une jeune filière de 10 ans
Depuis deux ans, le marché bio repart, lentement. Cette année, la coopérative Cristal Union contractualise une centaine d’hectares bio supplémentaires, soit 1 350 ha. Certains clients parfumeurs et cosmétiques ont une forte volonté RSE de développer une offre issue de produits naturels et locaux. De même des petits transformateurs alimentaires se développent. « Sans être adossée à la filière conventionnelle, absorbant les charges industrielles et les fluctuations de prix, la filière bio n’existerait pas. Notamment lors de retournement de marché comme en 2022 », précise William Huet.
Un autre projet, baptisé la Fabrique à sucres, tente d’aboutir actuellement dans les Hauts-de-France porté par un groupe d’agriculteurs bio qui croit aussi à ce marché, avec un produit différent : du sucre cristallisé brut de couleur blonde, fabriqué dans une mini-sucrerie (lire ci-dessous).
Un prix 2,5 à 2,8 fois plus élevé et stable pour les producteurs
Le prix d’achat de la betterave bio s’avère beaucoup plus élevé que la betterave conventionnelle. « 2,5 à 2,8 fois, dévoile le responsable de Cristal Union. Soit de 75 €/t les premières années à 80 €/t depuis 4 ans. Ce prix, construit avec Bio Grand Est, se situe au-dessus de la valorisation du marché, surtout depuis la guerre en Ukraine. Le sucre de canne bio, au marché très fluctuant, se situe souvent en dessous. » « Pour les agriculteurs du projet la Fabrique à sucres, le prix minimum calculé avec Bio en Hauts-de-France atteint 116 €/t. Il intègre une prime spécifique pour le désherbage manuel », précise Sébastien Lemoine, un des agriculteurs porteurs du projet. Quel que soit le transformateur, la stabilité du prix d’achat semble une condition indispensable pour investir, contrairement à la filière conventionnelle dont le prix a varié de 52 €/t à 30 €/t en trois ans.
Des coûts de désherbage importants
Les coûts de désherbage en bio explosent rapidement, avec 80 à 110 heures par hectare de désherbage manuel (binette ou bed liner) nécessaires par campagne. Après avoir testé le robot désherbeur Farmoïd grâce à leur coopérative en 2022, 25 planteurs de Cristal Union en ont fait l’acquisition pour un montant de 100 000 euros. « Un robot qui réalise 5 à 7 passages réduit le désherbage manuel à 30 heures par hectare, voire 10 heures dans le meilleur des cas », estime le directeur agricole.
Le choix variétal repose principalement sur trois variétés enrobées d’argile proposées par les semenciers. Actuellement, l’utilisation de semences non bio reste possible grâce à une dérogation. « L’évolution du règlement bio européen pourrait mettre fin à cette dérogation », craint William Huet. Ce qui constituerait un frein très important pour la culture. Quant à la jaunisse, aucun moyen de lutte bio n’est pleinement efficace à ce jour.
En moyenne, les rendements se situent entre 50 et 55 % des rendements conventionnels avec une très grande disparité comprise entre 25 à 70 t/ha en fonction des aléas et des compétences techniques des producteurs.
Une organisation spécifique en sucrerie
Coté usine, Cristal Union a certifié deux usines en bio. Le procédé de fabrication reste le même, mais lors du traitement des betteraves, tous les circuits doivent être nettoyés préalablement. Ce qui s’avère très coûteux. À Corbeilles-en-Gâtinais (45), Cristal Union transforment les betteraves bio début décembre, au milieu de la campagne betteravière, pendant une semaine. À Sillery, elles sont stockées dans un méga-silo bâché entre le 20 novembre et le 10 décembre. Elles sont ensuite transformées à la fin de la campagne vers le 15 janvier. Cette seconde organisation reste possible pour les betteraves produites en terre de craie, qui les protège contre les champignons. La dispersion des planteurs bio sur toute la zone betteravière nécessite aussi une adaptation logistique. Au final, si producteurs et fabricants relèvent les défis, le marché reste le facteur limitant.
Le projet de la Fabrique à sucres encore dans les cartons
Depuis dix ans, un groupe d’agriculteurs bio des Hauts-de-France travaillent à la création d’une microsucrerie dédié au sucre bio, baptisée la Fabrique à sucres, qui pourrait prendre place à, dans le Nord, sur l’ancien site sucrier Tereos. « Soutenus par Bio en Hauts-de-France, des ingénieurs ont breveté il y a quatre ans un process 100 % mécanique qui s’appuie sur des machines existantes. Ce procédé consomme 50 % d’énergie en moins qu’une sucrerie classique », affirme Sébastien Lemoine, un des agriculteurs initiateurs du projet, situé à Gouzeaucourt (59).
Une SAS coopérative à gouvernance partagée a été créée, avec des producteurs, des acheteurs (dont Biocoop), des salariés et Bio en Hauts-de-France pour la construction et l’exploitation du site. Reste à finaliser le financement des 15 millions d’euros nécessaires. « Une quarantaine d’agriculteurs bio, situés à moins de 100 km d’Escaudœuvres ont mis sur la table 2 500 € par hectare, soit 550 000 € pour les 220 ha engagés. L’objectif est d’arriver à terme à 450 ha de betteraves transformées. Une cagnotte de financement participatif lancée dans toute la France a permis de collecter 50 000 euros », complète Sébastien Lemoine. La Région Hauts-de-France, les agences de l’eau, l’Agence Bio participent au financement à hauteur de trois millions d’euros. La difficulté pour boucler les financements retarde le projet à 2027 dans le meilleur des cas.