Le cabinet Abcis a étudié, pour le ministère de l’Agriculture, l’impact potentiel de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne sur le secteur agricole. L’analyse publiée le 16 septembre évoque des mécanismes de sauvegarde pour limiter la concurrence entre pays, et soutient qu’un travail d’adaptation aux normes de l’UE est nécessaire.
Quels sont les risques et les opportunités pour le secteur agricole de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne ? Une étude, publiée le 16 septembre et réalisée par le cabinet Abcis (experts en filières animales) pour le ministère de l’Agriculture, présente les potentiels impacts pour les acteurs concernés.
L’étude confirme que l’intégration de l’Ukraine dans l’UE et l’arrivée de ses produits sur le marché commun entrainera une plus forte concurrence intra-communautaire. Car l’Ukraine, qui a le statut de pays candidat à l’adhésion à l’UE depuis 2022 après l’attaque de la Russie, est « un acteur agricole de premier plan au niveau mondial », rappellent les auteurs. Et le pays possède un « avantage concurrentiel » en matière de coûts de production par rapport aux Etats membres. Cette déstabilisation du marché européen a d’ailleurs déjà été observée lors de l’ouverture temporaire des échanges commerciaux entre l’UE et l’Ukraine, suite à l’invasion russe. « L’afflux de viandes de volailles, de blé et de sucre ukrainiens sur le marché commun a fait ressortir des déficits de compétitivité des filières européennes », soulignent les auteurs.
Les mécanismes de sauvegarde, une « condition essentielle » pour l’intégration de l’Ukraine
Les auteurs mettent en effet en exergue le poids de la production agricole ukrainienne en comparaison avec la France et l’UE, notamment pour les céréales, les oléagineux et la viande de volaille.
Graphiques de la production agricole de l’Ukraine (bleu), de l’UE (jaune) et de la France (gris) pour différents produits agricoles (Centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture, d’après l’étude d’Abcis)
Pour « lisser » l’impact de l’entrée de l’Ukraine dans le marché commun, les auteurs soutiennent que la mise en place de mécanismes de sauvegarde est une « condition essentielle ». Les quotas, mis en place depuis 2024 sur certaines productions comme le sucre ou les volailles, devraient être maintenus selon l’étude, et des « taxes compensatoires en cas de dumping » pourraient être instaurées. Ce sont des « outils de stabilisation » du marché, soutient l’étude, qui aideront aussi à « renforcer l’adhésion politique et sociale au processus d’élargissement ».
Une nécessaire adaptation des normes ukrainiennes avec celles de l’UE
Pour aboutir à une intégration complète, l’Ukraine devra toutefois aligner ses normes de production à celles de l’UE, préviennent les auteurs. Ce qui nécessitera des investissements et donc des hausses de coûts de production, soutiennent-ils. Les « agroholdings », de grandes structures orientées vers l’exportation qui sont prédominantes en Ukraine, devraient pouvoir réaliser ces investissements. « Ces alignements […] devraient réduire leur avantage concurrentiel actuel », soutiennent toutefois les auteurs. Des écarts avec les normes européennes sont observés à la fois au niveau sanitaire, environnemental, mais aussi en matière de bien-être animal.
Selon l’étude, 29 substances actives sont autorisées en Ukraine mais interdites dans l’UE dans la filière betterave. Sur les produits laitiers, les normes de qualité ukrainiennes nécessitent aussi une adaptation : les auteurs soulignent que les niveaux de contamination bactérienne et de cellules somatiques sont « bien supérieurs » aux standards européens, et que les contrôles sont « insuffisants » (14 % des établissements contrôlés en 2022 contre 100 % dans l’UE). Et concernant les OGM, l’absence d’un cadre réglementaire clair en Ukraine « soulève des risques de contamination des flux exportés vers l’UE », soutient l’étude.
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Le bien-être animal représente aussi un chantier pour l’Ukraine, dont les normes accusent un « retard significatif » par rapport à l’UE. « L’Ukraine est classée « E » dans l’Indice de protection animale, un niveau comparable à celui de la Chine », illustre le rapport. Certaines pratiques interdites dans l’UE sont encore légales dans le pays, comme l’épointage du bec des volailles ou l’utilisation de cages non aménagées pour les poules pondeuses.
Au niveau national, l’Ukraine a voté en 2021 une nouvelle loi sur le domaine vétérinaire et le bien-être animal, qui est une « réforme structurante du système de santé animale » du pays. Son application a été repoussée à 2026. Et une réforme du système de surveillance sanitaire, qui s’inscrit dans la volonté de convergence avec les standards européens, a été engagée en 2025.
L’alignement complet des normes de productions ukrainiennes avec celles européennes est attendu pour 2028, mais des retards sont « probables » à cause de la guerre avec la Russie, estiment les auteurs.
Quel impact de l’adhésion de l’Ukraine pour la souveraineté alimentaire européenne ?
Quitte à agacer les agriculteurs français et européens, cette adhésion permettrait aussi de renforcer la souveraineté alimentaire européenne, soutient l’étude, qui s’est appuyée sur des données et sur des entretiens avec des experts et des acteurs de terrain. Et ce au détriment des actuelles importations de l’UE en provenance de pays tiers. Pour le sucre, en cas d’entrée dans l’UE, le bilan sucrier européen serait largement excédentaire selon l’étude, qui évoque la nécessité de développer des débouchés à l’exportation ou la production de bioéthanol. Une dynamique similaire serait retrouvée pour les filières volailles de chair, où l’Ukraine est le 10e opérateur mondial. « L’adhésion à l’UE pourrait contribuer à réduire la dépendance aux pays tiers (Thaïlande, Brésil,) mais à accroitre laconcurrence intérieure », indiquent les auteurs. Et pour les filières céréales et oléagineux, les productions ukrainiennes souffrent de la guerre avec la Russie (perte de terres arables, destruction des infrastructures logistiques, hausse du coût des intrants et pénurie de main-d’œuvre), explique l’étude. Malgré cela, ces filières restent largement excédentaires, et bénéficient d’une compétitivité prix sur les marchés mondiaux.
D’où l’idée de maintenir des mécanismes de sauvegarde afin de prévenir tout « déséquilibres brutaux » dans le marché commun.