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Le cheval, viable en situation extrême

Le cheval fait un retour remarqué dans l'ensemble des vignobles français. À l'heure de la révolution high-tech et des big data, la traction animale véhicule une image utopiste et de folklore. Difficilement rentable, elle peut pourtant présenter une réelle alternative dans certains cas.

Dominique Meyer, responsable de la traction animale au domaineZind-Humbrecht, à Turckheim (Haut-Rhin).
Dominique Meyer, responsable de la traction animale au domaineZind-Humbrecht, à Turckheim (Haut-Rhin).
© X. Delbecque

De l'Alsace à Bordeaux, du Roussillon à la Champagne, il semble que l'utilisation du cheval en viticulture soit en constante augmentation dans l'ensemble des régions viticoles de France. Grands châteaux bordelais, maisons de champagne, vignerons indépendants ou encore micro-exploitations, la typologie des utilisateurs est aussi variée que leur répartition géographique. Lorsque l'on aborde le sujet de la traction animale, la question qui brûle toutes les lèvres est celle de la rentabilité. Si les plus petits producteurs sont régulièrement taxés de fous, nostalgiques d'une époque révolue, et que l'on accuse volontiers les plus gros d'utiliser le cheval à des fins de communication, la réalité montre que l'idée de la traction animale n'est pas si saugrenue qu'elle n'y paraît. Certes, il est inutile d'espérer exploiter vingt hectares de vin de pays rapportant 80 euros l'hecto à la seule aide de son cheval ; mais sur des coteaux difficiles à travailler, en remplacement du treuil, sur des parcelles à forte valeur ajoutée où encore sur des surfaces de moins de cinq hectares à valorisation moyenne (10 à 20 euros le col), le modèle économique peut se révéler viable.

Une pratique qui peut se révéler rentable

Si la plupart des viticulteurs utilisent le cheval en complément du tracteur ou du chenillard, d'autres ont fait le pari de travailler exclusivement avec. C'est le cas d'Hubert Hauser, vigneron à Eguisheim (Haut-Rhin). Avec sa femme, il exploite une propriété de quatre hectares où tous les travaux sont réalisés en traction équine. « J'utilise le cheval pour les labours, le passage du rolofaca, les vendanges, le poudrage et même les traitements. Seul le rognage est fait à la main. Je travaille en biodynamie, c'est un mode de travail très différent, qui n'entraîne pas de surexploitation. De fait mes vignes sont peu vigoureuses avec des rendements de 20 à 30 hectolitres par hectare, et je ne réalise que deux traitements par an », explique le viticulteur. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cela ne fait pas s'envoler le prix de la bouteille, qui se situe entre 10 et 15 euros. « Le cheval représente un investissement bien moins onéreux qu'un tracteur, ce qui est intéressant quand on s'installe, poursuit-il, mais il faut avouer que ce n'est pas très confortable économiquement. Nous aimerions atteindre un prix moyen avoisinant 20 euros par col. »

Pour Oronce de Beler, concepteur des matériels spécialisés Equivinum, l'investissement n'est pas rentable sur des exploitations moyennes, mais peut être cohérent sur des petites exploitations jusqu'à huit hectares ou bien sur des grosses propriétés, à condition de s'y jeter à corps perdu. « Le cheval est un athlète, il a besoin d'entraînement, explique-t-il. Si on ne l'utilise pas au moins 50 heures par mois pendant la belle saison, il sera plus adapté à manger l'herbe de son pré qu'à tirer une charrue. De même, si vous voulez le faire aller trop vite, il ne tiendra pas la distance ; c'est un marathonien. » S'il a calculé, en Bourgogne, que le passage à cheval opéré par un prestataire est deux fois plus onéreux que l'utilisation d'un chenillard, la pratique réalisée en interne se montre plus intéressante. Pour une prestation, il faut compter environ 50 euros de l'heure, sachant qu'un labour nécessite 12 à 22 heures de travail pour un hectare, cela représente un coût annuel proche de 4 000 euros par hectare. « En interne, l'investissement de départ avoisine les 20 000 euros comprenant l'achat du cheval, du matériel adapté et de l'équipement, ainsi que la formation. Les coûts diminuent ensuite, ils sont de l'ordre de 2000 euros par an en comptant la nourriture et soins vétérinaires », précise Oronce de Beler. Ce qui ramène à un coût annuel par hectare d'environ 650 euros auquel s'ajoutent 180 heures de main-d'oeuvre, le cheval pouvant travailler une quinzaine d'années. Il est toutefois impossible de rivaliser avec le tracteur dans un vignoble de plaine en vigne large et facilement mécanisable où le même travail revient à 110 euros et douze heures de main-d'oeuvre.

Le travail au cheval, prix de l'excellence

Au domaine Zind-Humbrecht, à Turckheim (Haut-Rhin), on réalise des vins très haut de gamme. Alex Guth, le chef de culture, a réalisé quelques essais en prestation de service au début des années 2000, puis a investi dans un cheval en 2005. Aujourd'hui, cinq hectares de grand cru sont conduits de la sorte, sur des parcelles de forte pente où le tracteur passe difficilement et qui étaient jusqu'alors travaillées au treuil. « Il est clair que c'est un poste de dépense non négligeable, confie Alex Guth, mais tout est relatif. Par rapport au treuil, cela ne représente pas une grosse surcharge de travail. Et grâce au cheval nous mettons la vigne dans les meilleures dispositions pour maximiser l'expression de certains terroirs très qualitatifs destinés à nos cuvées haut de gamme. C'est aussi le prix de l'excellence. » Si le domaine ne cherche pas à calculer le coût comparatif avec les autres modes de conduite et n'a pas répercuté le prix sur ses bouteilles, d'autres ont voulu quantifier la différence. En champagne, Hervé Lenice, prestataire de travaux à cheval, a estimé que pour une production de 8 000 bouteilles sur un hectare, la traction animale représente un surcoût de 30 à 60 centimes d'euros par col.

Une solution agronomique avant tout

 

L'argument qui est unanimement mis en avant par les défenseurs du travail à cheval est le respect du sol. D'ailleurs, le point commun entre tous les utilisateurs est la culture en biodynamie. « Nous ne faisons pas cela pour sauver la planète, explique Oronce de Beler, mais pour résoudre des problèmes agronomiques. Sur des sols fragiles, il permet de garder une bonne structure, et cela n'a pas de prix. On ne peut pas comparer le coût du travail à cheval avec la perte d'un sol... »

Quant à la communication, cela ne semble pas être la motivation principale de ces vignerons. Michel Chapoutier, par exemple, a toujours travaillé ainsi, bien avant la mode du bio, et les grands châteaux bordelais questionnés sur le sujet sont plutôt avares en renseignements. L'aspect marketing, s'il n'est pas une motivation, est une réalité. « Aujourd'hui quasiment tout le monde fait du bon vin, remarque Christian Engel, vigneron à Orschwiller. Utiliser le cheval, c'est aussi une façon de se démarquer. » Mais le cheval, avant d'être un outil, c'est surtout une philosophie, bien souvent doublée d'une passion...

"Un équivalent mi-temps pour cinq hectares de coteaux"

« Je passe environ sept mois de l'année à travailler à l'aide de deux chevaux. Cela me permet de conduire cinq hectares en coteaux, sur des parcelles de grands crus. Je commence dès le début du printemps par un passage pour débuter le cep. Au mois d'avril, je décavaillonne ; cela nettoie également l'inter-cep. En mai, je passe les griffes sur l'inter-rang puis nous ne travaillons plus les sols après la floraison. L'été, je travaille au rolofaca pour créer un couvert végétal et je termine l'année par un buttage et un labour à l'automne. C'est un travail qui est physique, certes, mais qui n'est pas harassant. Je trouve même cela agréable ! Par contre, c'est surtout un travail mental, il faut être concentré en permanence afin de créer une osmose avec le cheval. C'est un être vivant et de surcroît très sensible, qui peut être affolé par un hélicoptère ou par d'autres animaux, il faut être sur ses gardes en permanence, faute de quoi cela peut se révéler très dangereux. »

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