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« L'entretien du sol me coûte environ 200 euros l’hectare en vigne grâce à l'agriculture de conservation »

Dans le Gers, Jean-François Agut fait rimer économie avec agronomie. En misant sur l’agriculture de conservation, il gagne du temps, du carburant et restaure la fertilité des sols.

Jean-François Agut, dans une parcelle qui n'a pas vu de matériel de travail du sol depuis dix ans.
© X. Delbecque

« Après m’être installé, j’ai fait face à des itinéraires chimiques qui fonctionnaient de moins en moins. J’ai dû mécaniser légèrement l’entretien du sol pour compléter, et puis toujours plus », retrace Jean-François Agut, viticulteur à Lagraulas dans le Gers. Des passages de tracteur synonymes de temps et d’argent.

Inquiet d’arriver à une impasse, il a essayé de miser sur les plantes. Le trèfle, plus précisément, que le viticulteur a commencé à implanter en fin d’été sur sol préparé. Ce fut une succession d’échecs. Jusqu’au jour où il a pris la biologie à contrepied : un semis de céréales à l’automne et le trèfle au printemps. « Cela m’a permis de gérer le ray-grass et le chiendent, mais je me suis mis dans un cercle de compétition avec la vigne », commente le viticulteur. S’ensuivent une rencontre avec Lucien Seguy, l’un des pères du semis direct, et la découverte des plantes de service. Parmi les enseignements de l’agronome, il retient le raisonnement que ses outils de travail du sol ne servent en fait qu’à remplacer la fonction des racines.

Un mélange de graines pour maximiser les services rendus

Aujourd’hui, son système est en homéostasie. Les sols de certaines parcelles n’ont pas été touchés depuis bientôt dix ans. Son itinéraire est un mix entre du semis direct, de l’enherbement naturel et un herbicide sur le cavaillon dans certains cas. En septembre, il implante en semis direct (i.e. sans préparation du sol) un mélange fait maison de graines variées parmi lesquelles des graminées, des crucifères, des légumineuses variées (féverole, pois, vesce, trèfle…), mais aussi du lin, du sarrasin ou encore de la phacélie. « Ce semis doit prendre le relais sur les sols avant que l’enherbement naturel ne se réveille. Il doit démarrer vite », explique Jean-François Agut.

Le couvert n’est semé qu’un rang sur deux, qui est toujours le même d’une année sur l’autre. C’est avant tout pour des questions d’organisation : cela permet aux équipes de taille-liage de passer sur le rang sans grande végétation, et d’y regrouper les bois de taille. Le passage pour semer est plutôt rapide, il roule entre 5 et 6 km/h et passe en moyenne 45 minutes par hectare. Sa consommation de gasoil est alors de 4,3 l/ha, auxquels il faut ajouter une cinquantaine d’euros par hectare de semences (100 kg, non certifiées). Il a fallu investir, également, dans un semoir direct de la marque Aurensan avec trémie de 600 litres, commercialisé à l’époque 12 000 euros. Ce couvert végétal est détruit par roulage au printemps, en deux passages successifs à une dizaine de jours d’intervalle, et de nuit pour déranger le moins possible la biodiversité. Deux opérations peu gourmandes, puisque le tracteur file entre 8 et 10 km/h à bas régime, avec une consommation d’environ 2 l/ha.

Sur l’interrang qui n’est pas semé, Jean-François Agut s’évertue à recréer un système prairial. Il y cultive un enherbement naturel, maîtrisé par des tontes. Généralement une par an, deux lors d’années humides comme 2023. « Mais je ne me laisse pas du tout guider par l’esthétisme, fini les greens de golf, s’exclame le viticulteur. Je gère les cycles. Par exemple, j’attends systématiquement l’épiaison des graminées, pour qu’elles ne repoussent pas et pompent les nutriments. » De même, il ne coupe jamais en dessous de 8 à 10 centimètres. Pour opérer, il utilise un broyeur à marteaux acheté en 2013 (4000 euros) qu’il passe à 7 km/h, pour une consommation d’environ 6,5 l/ha.

Ni outil intercep ni herbicide depuis huit ans

Quant au cavaillon, il emploie plusieurs stratégies. Un petit tiers de l’exploitation est géré grâce à de la luzerne d’Arabie. Une plante intéressante puisqu’elle a un cycle hivernal, décalé par rapport à celui de la vigne. « En sortie d’hiver elle atteint une trentaine de centimètres de haut, témoigne Jean-François Agut. Et au 15 avril ça fait une litière sèche sur le sol. » Un paillage généralement suffisant pour éviter la percée de plantes indésirables et ramener à zéro le nombre d’intervention sur le cavaillon. La première année, le viticulteur a semé cette luzerne d’Arabie à la main. Il a adapté maintenant un petit système de semoir électrique Delimbe (1000 euros), permettant d’épandre les graines sous le rang en même temps qu’il passe pour l’interrang. Une de ses parcelles est ainsi gérée depuis huit ans maintenant. « Cette situation est vraiment idéale », confie le viticulteur. Mais il n’arrive pas à la généraliser sur la totalité de son domaine.

Aussi sur les deux autres tiers de la propriété, le cavaillon est plutôt géré à l’aide de désherbants, en fonction du contexte. Mais jamais avec des prélevées, pour ne pas perturber la levée de ses propres semences. « Si je vois que le cycle des plantes qui colonisent va entrer en concurrence avec celui de la vigne et que je n’ai plus de solution, alors je passe un glyphosate », expose Jean-François Agut. Mais à la dose très réduite de 0,5 l/ha en plein, voire 0,8 l/ha si ce sont des plantes plus coriaces, ou bien 0,3 l/ha pour les plantes qu’il qualifie d’inoffensives, comme le géranium. En moyenne, cela représente une dizaine d’euros par hectare de produit. Il utilise pour l’application une double rampe amortie depuis longtemps, avec laquelle il passe à 7 km/h. L’opération, également peu gourmande en puissance, induit une consommation de gasoil de moins de 3 l/ha.

En parallèle, le viticulteur s’appuie aussi sur le pâturage de moutons. Un cheptel de 200 bêtes à demeure sur le domaine, qui attendent l’installation d’un éleveur. Les ovins paissent sur une partie des vignes entre janvier (le temps que les semis soient bien installés) et mars. Un petit coup de pouce qui permet l’économie d’une tonte tout en apportant de la fertilité. « De même, il est plus facile de baisser les doses de glyphosate quand les plantes ont été fatiguées par les moutons », remarque Jean-François Agut. C’est d’ailleurs, selon lui, un excellent moyen pour gérer les plantes vivaces.

Le travail du sol est parfois nécessaire pour relancer le système

Le système se base donc sur des équilibres entre la vigne et les plantes qui l’entourent. « En réalité 90 % des soucis que l’on a à gérer, on en est à l’origine », tacle le viticulteur gersois. Il prévient toutefois que cet itinéraire est un jeu dangereux, une ligne de crête. « Il faut savoir en continu où on en est », fixe-t-il. Cela implique par ailleurs de devoir s’adapter en permanence, en fonction du millésime, de la météo, de ses parcelles, de l’état des sols… C’est pourquoi Jean-François Agut énonce qu’il n’a pas de dogme. Tel un équilibriste, il essaie de garder l’état structurel fait par les plantes le mieux possible. Et si un déséquilibre survient, il a gardé quelques outils (décompacteur, cadre vigneron, rotavator) pour remettre le système en route. Ce fut le cas par exemple en 2023 sur une parcelle où les sols ont été abîmés par la machine à vendanger.

Outre l’aspect économique, ce choix agronomique l’aide à gérer d’autres problématiques. Sur ces sols hydromorphes en hiver et séchants en été, l’agriculture de conservation permet de tamponner les effets du climat. Pour l’heure, le viticulteur continue sa fertilisation organique, mais ne cache pas espérer pouvoir s’en passer. « Les exsudats racinaires ont la faculté de fertiliser les sols. Je tends à recréer un sol autonome, comme c’est le cas dans les systèmes forestiers », indique-t-il. De fait, les rendements sont toujours au rendez-vous. « Il ne faut pas perdre de vue qu’ici, si on ne fait pas nos 120 hl/ha le modèle est fragile, lâche Jean-François Agut. Mon objectif, c’est de maintenir le même produit avec les contraintes économiques existantes. L’itinéraire d’entretien du sol est notre marge de manœuvre : l’agriculture de conservation, c’est à la fois un acte agronomique et à la fois un acte économique, de gestion. » En toile de fond, on découvre chez le viticulteur une aspiration bien plus profonde : le respect des Hommes, de l’environnement et de la performance des entreprises. La RSE, la vraie.

repères

SCEA A2Cbio

Superficie 30 ha de vignes et 200 ha de grandes cultures

Encépagement baco, chardonnay, colombard, gros manseng, merlot, sauvignon, ugni blanc

Largeur interrang 2,5 m

Type de sol argilo-limoneux

Dénomination AOP bas-armagnac et IGP côtes-de-gascogne

Labels HVE en vigne, AB pour les autres cultures

Mode de commercialisation vendange fraîche (négoce)

Coût en euros par hectare et par an

 

 
Graphique : Coût en euros par hectare et par an
Graphique : Coût en euros par hectare et par an © Source : Réussir

Amortissement des semoirs 62 €/ha/an

Intrants 60 €/ha/an (semences/glyphosate)

Carburant 18 l/ha/an soit environ 25 €/ha/an (estimation 1,30 €/l)

Main-d’œuvre environ 3h30/ha/an soit environ 50 €/ha/an avec salaire au Smic chargé

Total 197 €/ha/an pour 6 passages (moyenne)

Rendements 120 hl/ha (sauf accident climatique)

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