Phosphore : faire le tri dans un vaste choix de fertilisants
Simples ou composés, les engrais contenant du phosphore sont diversifiés. La solubilité du P2O5 est un critère de choix important sur lequel le fournisseur doit apporter les informations. Des engrais revendiquent un phosphore « biodisponible ». Les résultats sont contrastés.
Avec les engrais phosphatés, il ne faut pas s’attendre à une utilisation de 100 % du phosphore apporté par la plante, loin de là. « Le coefficient d’efficience réelle pour un engrais phosphaté n’est que de 20 % environ (contre 80 % pour un azote), signifiant que seulement 20 % du phosphore apporté sous forme d’engrais se retrouve dans la plante, explique Jean-Baptiste Gratecap, de la chambre d’agriculture d’Eure-et-Loir. En fait, ces apports sont faits pour alimenter le sol qui nourrit la plante. On ne met pas une dose uniquement pour la culture, mais aussi pour le sol. »
Les engrais minéraux classiques à base de phosphore représentent la grande majorité des usages sur la fertilisation phosphatée. Selon les données de l’Unifa (industrie de la fertilisation) sur la campagne 2024-2025, ramenées à l’élément P2O5, les engrais simples P représentaient 87 500 tonnes de livraisons (dont 56 500 t de triple superphosphate TSP), les composés binaires PK, 54 000 tonnes, les composés NP, NPK ou organo-minéraux, 188 000 tonnes (dont moitié de phosphates d’ammoniac).
Du triple superphosphate alliant concentration et efficacité en phosphore
Parmi les engrais minéraux simples P, le triple superphosphate (TSP) est l’un des plus utilisés, grâce à sa teneur élevée de 45 à 48 % de P2O5 et sa solubilité élevée dans l’eau (90 %). D’autres engrais proposent de hauts niveaux de solubilité (90 à 100 %) tels des superphosphates moins concentrés (à 20 % de P2O5 par exemple), des binaires NP comme des phosphates d’ammoniac, monoammonique (MAP) ou diammonique (DAP) tel l’engrais starter 18-46 ou encore le polyphosphate d’ammonium en solution liquide.
Des engrais associent le phosphate à d'autres éléments. « Des engrais naturels ou phosphates bi-calciques sont un peu moins chers à l'unité de phosphore qu’un TSP45 par exemple, présente Justin De Rekeneire, jeune agriculteur et ancien conseiller en agronomie à la coopérative Oxyane. L’intérêt prix est indéniable, mais la rapidité d’action est plus faible que celle des TSP45, voire parfois très réduite, car peu solubles dans l’eau. » Ces engrais sont utilisables dans des sols déjà suffisamment pourvus en phosphore, mais à éviter lorsque les teneurs sont faibles.
« Les engrais simples et binaires NP ainsi que des bicalciques sont des formes à privilégier au moment du choix des engrais, selon l’institut Arvalis. Il faut rester prudent en revanche sur des binaires de type PK pouvant associer minoritairement des formes solubles à d’autres sources de P2O5 tels les phosphates naturels peu solubles. »
Les questions des solubilités du phosphore figurent sur les étiquettes à la livraison des engrais, avec le réactif utilisé pour caractériser la solubilité de la forme P2O5. Pour Justin De Rekeneire, il vaut mieux bien s’informer auprès de son fournisseur sur le niveau de solubilité dans l'eau de phosphore contenu dans les engrais. « Il peut y avoir des engrais avec du phosphore à moins de 50 % de solubilité dans la solution du sol », prévient-il.
Des résultats contrastés sur les engrais à phosphore « biodisponible »
Des engrais innovants (Phoxen, Top-Phos, Fertigo Phos…) proposent un phosphore « biodisponible », encapsulé, à diffusion progressive, limitant sa fixation dans le sol pour le garder davantage disponible pour les plantes. « Ils sont plus onéreux que les engrais classiques, ils coûtent entre 1,5 à 1,8 fois le prix d’un superphosphate, précise Justin De Rekeneire. Ce type d’engrais a été testé à Oxyane et nous avons relevé une assimilation jusqu'à 1,53 fois plus importante de phosphore par les plantes qu’un engrais classique, mais seulement dans les sols à risque de blocage du phosphore. Mais leur surcoût actuel me paraît encore trop élevé par rapport à l’amélioration de l’efficience du phosphore. »
Arvalis a mené des essais également sur un de ces engrais (Top-Phos Duo M22). « Nous n’avons pas relevé d’effet significatif sur le rendement du blé par rapport à l’utilisation de TSP, notamment dans des situations à faible teneur en phosphore dans le sol, pour cet engrais qui ne figure plus dans la gamme de Timac Agro », rapporte Grégory Véricel, Arvalis. La société Timac Agro propose une large gamme d’engrais Top-Phos.
Mise en garde sur les allégations de produits permettant les impasses en phosphore
Des produits de type biostimulants sont parfois commercialisés en revendiquant l’amélioration de la disponibilité du phosphore du sol pour les cultures. Des produits à base de micro-organismes présentés comme « améliorant la fertilité naturelle des sols » sont même mis en avant comme étant une source d’économies avec « la suppression de fertilisation et amendement P, K et Ca. »
« Des agriculteurs ont utilisé ce type de produit en abandonnant toute fertilisation phosphatée sur plus de dix ans. Ces produits ne remplaceront jamais sur le long terme des apports de phosphore », alerte Justin De Rekeneire, citant notamment le cas d’un producteur chez qui le phosphore était descendu à 10 ppm dans ses sols. Jean-Baptiste Gratecap a également observé ce cas de figure de teneur en phosphore descendue très bas après usage de ce produit et impasse totale en fertilisation phosphatée. Un apport de phosphore est indispensable à un moment ou un autre dans tous les cas.
Des produits organiques parfois concentrés en phosphore assimilable
Les fientes de volaille (poules pondeuses notamment) sont très concentrées en éléments fertilisants, dont le phosphore. « Un apport de 8 tonnes par hectare de fientes au printemps avant betterave couvre largement les besoins de cette culture exigeante en phosphore pour un sol bien pourvu à la base », mentionne la chambre d’agriculture des Hauts-de-France. Les bouchons de lisiers sont également intéressants à ce titre, ainsi que des boues urbaines (compostées, chaulées), mais ces dernières sont proscrites dans certains cahiers des charges, dont l’agriculture biologique. Les coefficients d’équivalence (engrais superphosphate) de ces produits organiques sont variables : 95 % pour le lisier de porc, 85 % pour les fientes de volaille, 70 % pour les composts de boue, 55 % pour les composts de déchets verts, selon Arvalis.
Les prix des engrais phosphatés en forte hausse
La hausse des prix des engrais azotés, provoquée par la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, s’est également propagée aux fertilisants phosphatés. Le phosphate diammonique (DAP), dont la production nécessite des composés soufrés aujourd’hui en pénurie, a fortement progressé. Les prix du soufre ont atteint des niveaux records sous l’effet des tensions affectant le gaz et le pétrole au Moyen-Orient. Cette flambée a aussi été alimentée par l’annonce de la Chine de suspendre, dès mai, ses exportations d’acide sulfurique, composant clé dans la fabrication d’engrais. D’après les chiffres de La Dépêche-Le Petit Meunier, le prix du triple superphosphate est passé de 540 euros la tonne (€/t) en moyenne en février à 657 €/t en avril. Celui du DAP est passé de 765 €/t à 820 €/t sur la même période. « Les chaînes d’approvisionnement physiques devraient mettre un temps considérable à se normaliser, en particulier pour les phosphates, dont la disponibilité mondiale était déjà limitée avant ce conflit », soulignait fin avril Chris Vlachopoulos, analyste en fertilisants à ICIS (Independant Chemical Information Services).