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Entretien avec le président du Space
Marcel Denieul « Urgence climatique, nous avons d’autres solutions que de limiter l’élevage »

Depuis 2014, Marcel Denieul préside le Space dont la 36e édition se tiendra du 13 au 15 septembre 2022 à Rennes. Une édition qui revient presque à la normale, après trois ans de pandémie, dans un contexte géopolitique et économique toutefois très particulier.

Agriculteur à Janzé (35), Marcel Denieul préside le Space depuis 2014.
© Space

La guerre en Ukraine pointe la faiblesse des systèmes basés sur l’achat d’aliment. En Bretagne, comment les filières porcine et avicole s’adaptent-elles ?

En volailles, la filière est intégrée, aussi la situation dépendra de la capacité du donneur d’ordre à renégocier les contrats avec les acteurs de la distribution. La volaille connaît un double sinistre avec la grippe aviaire. On voit bien que la fourniture de poussins pèche, que la relance est compliquée. À cela s’ajoutent les coûts de production alimentaire et d’énergie.

Et pour la filière porcine ?

C’est hétérogène, les élevages qui ont une assise foncière relativement importante supportent mieux la crise. Le contexte de la baisse importante des achats chinois empêche la production porcine de se rééquilibrer. Si le déséquilibre persiste, ça peut mettre la filière en danger. Quand les prix alimentaires explosent, c’est la technicité des élevages qui fait la différence : ceux qui ont le plus modernisé vont mieux résister, car l’indice de consommation est meilleur.

Avec ce contexte, le mode de sélection des Innov’Space a-t-il évolué ?

Le jury, qui va se réunir à la fin du mois de juin est sensible à cet élément-là, l’innovation doit apporter quelque chose aux éleveurs, d’autant plus que l’efficacité du coût alimentaire est corrélée à l’impact des gaz à effet de serre, un des thèmes du salon.

Marcel Denieul au côté de Juan Ignacio Artavia de BIOMIN, lors de la remise des trophées Innov’Space 2021.
© Space

Les difficultés de la filière volaille se répercutent-elles sur le Space ? Y a-t-il moins d’exposants ?

L’impact a été violent pour les Pays-de-la-Loire. En Bretagne, on a eu très chaud. Mais quoi qu’il arrive, la volaille est une viande d’avenir en France, en Europe et dans le monde. La question de son futur ne se pose même pas. Les exposants en volaille sont importants et le salon est international, il ne se limite pas à l’Ouest français. La difficulté que nous rencontrons en Bretagne c’est le maintien de l’élevage avicole. On installe très peu car il faut un bâtiment de 6 000 m2, ce qui déclenche systématiquement des oppositions avec des caricatures. Or, en France, on consomme plus de volailles qu’on en produit, on a besoin de produire.

Renversement du train de céréales le 19 mars près de Pontivy par des activistes du collectif Bretagne contre les fermes-usines, discours le 30 avril de diplômés d’AgroParisTech qui refusent d’assumer « des jobs destructeurs » : ces crtiques vous touchent-elles  ?

Pour le train de céréales, c’est choquant, écœurant. Par ailleurs, j’ai fait l’Agro de Rennes. À la fin des études, on s’interroge sur le sens de son métier, c’est sain. Mais là, je considère que c’est un peu comme déserter le combat. Je trouve dommage d’avoir cinq ans de formation intensive avec les meilleurs enseignants et finalement, je vais travailler dans une ZAD… On aura bientôt 10 milliards d’habitants à nourrir. Dans cette perspective, si on veut garder une certaine autonomie, le format de fermes que nous avons nous permettent d’acquérir plus de souveraineté. Si on ne fait rien pour conserver notre production, d’autres prendront la place.

A lire aussi : Arnaud Lécuyer, vice-président de la Région Bretagne « Je veux que la Bretagne reste une terre de polyculture-élevage  »

Avril a annoncé le 2 juin cesser les activités de sa filiale Matines, comment réagissez-vous à cette nouvelle ?

Ça me choque un peu. Je pense à Xavier Beulin, il prônait une stratégie d’alliance entre le monde de l’élevage et celui des grandes cultures et il pensait qu’Avril était un acteur qui pouvait gérer ces ponts-là. C’est un signal : le monde des grandes cultures fait une croix sur l’élevage.

A lire aussi : André Sergent : «  Il faut déployer davantage de biosécurité dans les exploitations et les transports d’animaux »

Le thème de la 36e édition du Space est l'avenir et les attentes sociétales, comment les définissez-vous ?

On aura un espace intitulé Espace pour demain et ce n’est pas pour faire le demain d’hier. Le Space vise à donner des pistes techniques pour répondre à l’urgence climatique. L’élevage a un impact sur le climat, on ne va pas se dérober. Cependant, si la seule réponse est de le limiter, ce n’est pas satisfaisant. Pour les granivores, l’enjeu est de relever l’efficacité technique pour faire baisser l’indice de consommation et restreindre la compétition avec l’alimentation humaine. Pour les ruminants, c’est plus complexe, il y a le problème du méthane. Sa force est que les fourrages n’ont aucune valeur alimentaire pour les humains.

Attendez-vous une fréquentation au même niveau qu’avant le Covid en 2019 ?

On passe de 4 à 3 jours, ce n’est pas comparable. En 2019, on avait dépassé le seuil symbolique des 100 000 visiteurs, en 2021, on était à 80 000. Ce qui nous intéresse c’est la satisfaction des éleveurs. Tous les salons européens attendent une baisse de fréquentation. Au Space en 2019, il y a eu 15 000 visiteurs étrangers, l’an dernier, ils étaient quand même 5 000 malgré le contexte. En raison du Covid et des problèmes géopolitiques, on sait qu’ils seront moins nombreux qu’en 2019, notamment en provenance de certaines parties du monde, d’Asie en particulier. Les éleveurs sont isolés dans leur ferme et sont heureux de venir échanger avec leurs collègues. En 2021, on avait senti ce plaisir de se retrouver dans le cadre du SPACE.

 

Réactions aux propos d’André Sergent
Dans une interview pour Reussir, André Sergent dit croire en la méthanisation comme continuité de l’élevage. La Région Bretagne ne finance plus et a lancé un audit sur la question. Qu’en pensez-vous ?
Il y a besoin de prudence. La limite de la Bretagne, c’est le foncier. Jusqu’à présent on a réussi à le partager, mais ça situe la difficulté. La méthanisation est la valorisation ultime des chaînes carbonées. Les déchets qu’elle valorise, c’est du méthane qui ne va pas dans l’air. Selon moi, le danger est que les choses s’inversent et que la méthanisation devienne l’activité principale. L’attrait de la méthanisation s’explique par la dévalorisation du métier d’éleveur. Cela pointe le danger de l’absence de considération et de rémunération de l’activité.
 
Le 25 mars, la Chambre d’agriculture de Bretagne a présenté cinq scénarios d’avenir. Quel est le vôtre pour 2040 ?
Je pense que la Bretagne, voire le grand Ouest, va rester une région d’élevage car on a les infrastructures. La densité pose question, mais si l’élevage quitte cette région, il quittera la France. Aussi il doit évoluer sur les conditions de travail, l’astreinte, l’acceptabilité par notre environnement. La contradiction c’est que, pour avoir plus de souplesse dans le travail, il faut avoir une certaine taille de ferme, ce qui est mal vu. Si on n’évolue pas, on va se retrouver dans la même situation que le monde de la santé.

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