Avortement de génisse au pré : quand les ragondins entrent dans l’enquête
Chez les bovins, la leptospirose cause des troubles de la reproduction, notamment des avortements dans la seconde moitié de gestation. Attention aux points d'eau potentiellement contaminés par les rongeurs ou renards.
« Bonjour, je viens d’avoir un avortement dans un lot de génisses, est-ce que ça t’embête de venir faire la prise de sang au pré ? » Un petit râtelier cornadis ou un bout de couloir fera l’affaire à cette époque de l’année : la déclaration et la recherche de brucellose sont obligatoires, il n’y a pas d’excuse ! En arrivant sur la parcelle, les génisses m’attendent bien attrapées les unes à côtés des autres. La fautive était pleine de 6 mois et ne paraît pas en mauvaise forme. Petite fouille par précaution pour s’assurer que le veau n’est pas encore dedans (ou son jumeau). RAS, une prise de sang et je demande s’il y en a eu d’autres. A priori non, une autre génisse a en revanche fait un coup de mou avec une belle photosensibilisation il y a quelques semaines. Autour de moi, pas de millepertuis ou de berce, mais je ne peux pas examiner toute la parcelle. Il faut aussi regarder l’eau. Enfin la boutasse en l’occurrence, c'est-à-dire une espèce de citerne à ciel ouvert, où s'amassent les eaux pluviales, de taille fort agréable pour patauger quand il fait chaud. En plus des risques sanitaires (eau polluée par les bouses si les vaches entrent dedans) et du risque de grande douve, la cohabitation avec les ragondins peut aussi poser problème. Nous complétons donc les recherches avec une sérologie leptospirose.
Les leptospires sont des bactéries dont il existe de nombreuses variétés appelées sérovars. Assez fragiles dans le milieu extérieur lors de sécheresse, elles sont capables de survivre plusieurs mois en présence d’humidité. Ces bactéries peuvent toucher les bovins, mais aussi l’homme ! La contamination se fait par contact des muqueuses avec de l’eau contaminée ou les urines d’animaux contaminés. Les sécrétions vaginales peuvent aussi constituer une source de contamination, tout comme une transmission lors de la saillie ou de la gestation. Les rongeurs sont très souvent porteurs, avec peu de symptômes et contribuent à polluer l’environnement via leurs urines.
Chez les bovins, la forme chronique avec troubles de la reproduction est la plus fréquente : avortement deux à dix semaines après contamination, essentiellement dans la seconde moitié de gestation ; allongement de la durée vêlage-insémination fécondante. Il existe aussi une forme plus aigue avec fièvre, anorexie, baisse de production, parfois hémolactation (lait rosé). Il peut également y avoir une atteinte hépato-rénale, surtout chez le jeune avec ictère (jaunisse), photosensibilisation, urines sombres/brunes… qu'il faut alors distinguer d’une piroplasmose, d’une intoxication végétale (mercuriale ou millepertuis…).
Le diagnostic n'est pas simple, il se base sur la concomitance de la présence de rongeurs, de signes repro, et le fait que ce soit les jeunes ou les achats qui sont touchés. Cela passe aussi souvent par des analyses : un bilan sanguin montrant une atteinte des reins et du foie, et/ou une sérologie sur le malade (et 10 % du lot avec lequel il vit) et/ou une PCR sur placenta/avorton/urines.
Comment éviter cette maladie ? Les rongeurs, les cervidés, les renards sont souvent non réceptifs (pas malades) mais réservoirs, porteurs et disséminateurs. Il convient donc de limiter, voire d'interdire l’accès aux points d’eau qui pourraient être contaminés. Une dératisation régulière limitera le problème. Une vaccination existe mais est rarement pratiquée.
Mise en garde
Il s'agit d'une zoonose pouvant être transmise de l'animal à l'homme. Attention lors des vêlages notamment car les leptospires chez l’homme passent à travers les muqueuses et même à travers la peau saine : le port des gants est obligatoire !
Un traitement plutôt en phase aigüe
Le traitement antibiotique risque de retarder l’apparition des anticorps. On choisira un antibiotique qui diffuse bien dans les reins et efficace contre les leptospires (streptomycine, pénicilline G, amoxicilline ou oxytétratycline). Le traitement est à faire plutôt en phase aigüe avec pour objectif de limiter les atteintes rénales et hépatiques et la durée du portage de la bactérie, car l’excrétion rénale et donc la contamination de l’environnement peut durer jusqu’à vingt mois selon le sérovar. Selon l’état de l’animal, on choisira aussi de faire une perfusion, un drainant hépato-rénal… Les anti-inflammatoires sont à utiliser avec précaution pour éviter d’aggraver les lésions rénales.