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EN CHIFFRES
Vagues de concentrations dans les phytos et les semences

Depuis 2002 et l’acquisition du secteur agrochimie d’Aventis par Bayer, c’était plutôt le calme plat dans l’actualité des sociétés agrochimiques. Le secteur est subitement entré en agitation ces deux dernières années autour de multinationales comme Bayer, Monsanto, Syngenta, Dow et DuPont. Rappels des faits et explications.

C’est le remue-ménage dans le monde de l’agrochimie. Bayer rachète Monsanto qui voulait acquérir Syngenta mais ce dernier est tombé sous la coupe du chinois ChemChina qui revend Adama à une autre société chinoise tandis qu’outre-Atlantique, Dow et DuPont se sont engagés dans un mariage de raison !

Bayer, Monsanto, Syngenta, Dow, DuPont : tous ces groupes tenaient déjà une place majeure sur le marché des produits phytosanitaires et/ou des semences. Parmi les grandes multinationales de l’agrofourniture, il n’y a que BASF qui n’est pas tombé dans la spirale des fusions et acquisitions.

Retour en arrière, à la fin de l’année 2015. Courant décembre de cette année, les sociétés américaines Dow et DuPont rendent officielle leur opération de fusion pour créer le numéro 2 mondial de la chimie. Dans la foulée, les dirigeants annoncent la constitution de trois entités dont une dévolue à l’agriculture. La fusion propulse DowDuPont à la troisième place mondiale sur le marché des produits phytosanitaires en devançant BASF notamment et à la deuxième position sur celui des semences. DuPont avec sa filiale Pioneer occupait déjà cette place.

ChemChina a un sacré appétit

En mai 2015, Monsanto avait fait plusieurs offres d’achat de Syngenta, mais qui n’avaient pas reçu l’aval de l’équipe dirigeante de la société suisse. Finalement, ChemChina a remporté la mise avec l’acquisition de Syngenta en février 2016. Cette acquisition — la plus importante pour un groupe chinois — permet à la Chine d’entrer de plain-pied sur le marché des phytos et des semences occupé par des sociétés uniquement européennes et américaines parmi les plus importantes. ChemChina n’était pas complètement absent. Il avait pris 60 % du capital d’Adama en 2011 (Makhteshim Agan à l’époque) puis la totalité en septembre 2016 avant de revendre le groupe à une autre société chinoise, Sanonda, qui est en fait affiliée à ChemChina.

La société Syngenta dans sa version chinoise demeurait bien calée à la première place du marché des phytos (et troisième en semences)… jusqu’à l’annonce de l’acquisition de Monsanto par Bayer le 14 septembre 2016. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé avec la société américaine qui avait tenté de mettre la main sur Syngenta en 2015. L’entreprise allemande devient numéro 1 mondial sur le marché des phytos mais également des semences avec l’apport substantiel de la génétique Monsanto.

Réactions en masse contre la fusion Bayer-Monsanto

Pour chacune des fusions et acquisitions, les autorités de la concurrence des différentes régions du monde doivent donner leur accord ou décider d’éventuelles mesures visant à réduire les risques de monopoles sur certains marchés. Si les évolutions touchant les sociétés Dow, DuPont et Syngenta n’avaient pas trop fait réagir sur le plan politique, l’acquisition de Monsanto par Bayer a généré un mouvement de rejet important. Ainsi, un courrier commun de 55 eurodéputés (principalement de gauche) a été envoyé le 22 septembre à la Commissaire à la DG Concurrence, Margrethe Vestager. La lettre met en avant une étude de février 2013 émanant d’un rapport rédigé par le Centre de sécurité alimentaire américain (Center for food safety) qui montre que la concentration dans les industries des semences se répercute par une augmentation des prix des semences. « Si la fusion entre Bayer et Monsanto devait être mise en œuvre, Bayer contrôlerait 30 % du marché des semences dans le monde et 24 % de celui des pesticides. C’est ce que l’on peut appeler une position dominante, » est-il ajouté dans le courrier. Nous demandons l’interdiction de l’acquisition de Monsanto par Bayer, » concluent les députés. Margrethe Vestager a envoyé sa réponse : « Nous examinerons attentivement le cas Bayer-Monsanto et nous prenons en compte les préoccupations soulevées par les parlementaires. Dans la mesure où ce secteur est à la base de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, il est particulièrement important d’y maintenir une concurrence. » La DG Concurrence se penche tout autant sur les dossiers ChemChina-Syngenta et Dow-Dupont.

Plus ou moins de complémentarité dans les rapprochements

Mais que change l’acquisition de Monsanto par Bayer sur les marchés des semences et des phytos ? Monsanto est déjà de loin le numéro 1 mondial sur les semences grâce à ses variétés OGM largement cultivées outre-Atlantique mais quasiment inexistantes en Europe. Bayer est très peu présent sur le marché des semences. Sur celui des pesticides, la société allemande talonnait déjà Syngenta pour la place de numéro 1 mondial avant l’acquisition de Monsanto présent avec quasi uniquement ses herbicides à base de glyphosate. Les deux sociétés s’avèrent très complémentaires en fait et leur fusion ne modifie qu’à la marge leurs fortes positions sur les marchés respectifs des phytos et des semences. Mi-janvier 2017, au moment où sont écrites ces lignes, la Commission européenne n’avait pas annoncé de mesure sur le dossier Bayer-Monsanto.

Il n’en est pas de même concernant la fusion entre Dow et DuPont. La Commission européenne a envoyé un communiqué de presse à ce sujet le 11 août 2016. « Dow et DuPont possèdent toutes deux un vaste portefeuille d’herbicides destinés à plusieurs cultures (céréales, betteraves et colza par exemple) et d’insecticides. La Commission craint, à titre préliminaire, que le projet de concentration ne réduise la concurrence sur ces marchés, ce qui pourrait avoir une incidence sur les prix, la qualité, le choix et l’innovation. »

« Il n’est pas impossible que la Commission européenne exige une revente d’une partie de leurs herbicides antidicotylédones des céréales car la position des deux sociétés est significative sur ce marché », interprète Jean-Sébastien Bailleux, directeur du pôle partenaires agrofourniture chez InVivo. La Commission européenne apporte d’autres commentaires sur ce dossier(1).

Quant à Syngenta et ChemChina, une note de la Commission du 28 octobre 2016(2) mentionne que les deux sociétés possèdent chacune de vastes gammes de produits phytosanitaires qui se chevauchent partiellement, avec encore des craintes de diminution de concurrence. L’année 2017 verra la concrétisation des fusions, avec sans nul doute des contreparties.

(1) http://europa.eu/rapid/press-release_IP-16-2784_fr.htm(2) http://europa.eu/rapid/press-release_IP-16-3579_fr.htm?locale=FR
L'acquisition de Syngenta par ChemChina permet à la Chine d'entrer de plain-pied sur le marché mondial des phytos et des semence

Des dizaines de milliards de dollars en jeu

130 milliards de dollars de capitalisation pour le groupe fusionné de Dow et DuPont. La branche agriculture pèse 16 milliards de dollars de ventes (52 % semences et génétique, 48 % produits de protection des plantes).

43 milliards de dollars c’est ce que ChemChina a mis sur la table pour acquérir Syngenta en février 2016.

66 milliards de dollars c’est le prix de l’acquisition de Monsanto par Bayer en septembre 2016 (59 milliards d’euros à l’époque).

Les outils de l’agriculture numérique dans l’escarcelle

Les outils du numérique gagnent les exploitations agricoles et ils constituent un marché florissant qui n’est pas sans intéresser les sociétés commercialisant les semences et les phytos. Bayer avec son service Digital farming et Monsanto avec sa filiale The Climate Corporation sont à la pointe en la matière. Leur rapprochement génère un groupe qui apportera des outils de pilotage des pratiques agricoles du semis à la récolte. Plus proches de leurs domaines, les firmes regroupent leurs savoir-faire sur de nouvelles spécialités prometteuses qui s’apparentent à de la chimie et de la biologie : les produits de biocontrôle et les biostimulants.

"L'époque est propice aux rapprochements"

Quentin Mathieu, économiste chargé de mission à l’APCA et Jean-Sébastien Bailleux, directeur du pôle partenaires agrofourniture chez InVivo livrent leur analyse des bouleversements récents de l’agrochimie.

Quelles sont les raisons des évolutions majeures depuis 2015 chez les grands groupes de l’agrochimie ?

Quentin Mathieu : Ces dernières années, la faiblesse des taux d’intérêt aussi bien aux États-Unis qu’en Europe générée par leurs banques centrales permet d’emprunter à moindre coût, ce qui encourage les investissements telles les acquisitions de sociétés. Précédemment, notamment avec la crise de 2008, le climat n’y était pas propice. Par ailleurs, depuis 2014, les prix mondiaux des matières agricoles sont à la baisse, avec des répercussions négatives pour les fournisseurs d’intrants. Des entreprises présentent des chiffres d’affaires en nette baisse. D’une façon générale, les sociétés de l’agrochimie cherchent à se restructurer pour conserver leur rentabilité.

Jean-Sébastien Bailleux : Depuis le début des années 2000, les sociétés d’agrochimie ont racheté des sociétés semencières. Mais il n’y a quasiment pas eu de rapprochements entre elles. Depuis dix ans, l’innovation ne remplace plus tous les produits qui tombent dans le domaine public en ce qui concerne la chimie. Les coûts sont de plus en plus élevés pour trouver de nouvelles molécules. Pour supporter des coûts de recherche à la hausse, les groupes doivent être de plus en plus importants.

Y-a-t’il des risques pour les marchés de l’agrofourniture ?

J.-S. B. : Ces fusions-acquisitions permettent de continuer à s’engager dans la recherche et développement pour les sociétés concernées et c’est tant mieux pour l’innovation qui perdurera en agriculture. D’autre part, face à ces concentrations de firmes, la distribution agricole se restructure également avec des plateformes d’achat plus importantes pour présenter un poids suffisant face à ces sociétés et pour négocier les prix.

Q. M. : Dans un pays comme la France, le principal risque de ces rapprochements est de générer des oligopoles pouvant se transformer en cartels pour le contrôle des marchés et des prix avec des produits plus coûteux pour les agriculteurs. Il peut y avoir un problème de rapport de force. Mais en France, il y aura des résistances contre les positions dominantes, ce qui peut être moins le cas dans des pays en voie de développement à la structuration politique plus faible.

Ce type de rapprochements va-t-il continuer ?

Q. M. : Des fusions et acquisitions sont encore possibles, notamment en Europe où la BCE n’a pas remonté ses taux d’intérêt. Aux États-Unis, on peut prévoir un repli et des mesures de plus en plus protectionnistes avec l’élection de Donald Trump comme président.

J.-S. B. : Le monde agricole reste manifestement intéressant pour les industriels et investisseurs, avec le souci d’investir pour subvenir aux besoins alimentaires des milliards d’habitants. On le voit notamment avec la Chine.

Les semenciers français préservés… pour l’instant

Sur les marchés mondiaux de l’agrofourniture, les sociétés phytosanitaires françaises ont un très faible poids. C’est moins le cas en semences avec Limagrain (Vilmorin), à la quatrième place mondiale et d’autres groupes dont l’implantation dans divers pays n’est pas négligeable en grandes cultures. Ces groupes pourraient-ils être rachetés ? « Beaucoup des sociétés sont en lien avec des coopératives agricoles. La réglementation est prohibitive sur les OGM en France et en Europe d’une façon plus large, remarque Quentin Mathieu, APCA. Ces facteurs n’encouragent pas l’investissement de grands groupes chez des semenciers français. » Les investissements des fonds chinois dans des entreprises françaises se sont envolés ces dernières années. On pourrait imaginer les voir arriver chez des semenciers. Mais les sélectionneurs français peuvent tout aussi bien se rapprocher entre eux pour être plus solides face à la concurrence.

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