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En chiffres
Une offre à consolider face à l’essor de la demande

Non, le marché des grandes cultures bio n’est pas à la veille d’un engorgement, cela malgré la forte hausse des conversions. La demande est bien là. Mais sur ce marché qui fonctionne essentiellement de gré à gré, les équilibres restent fragiles.

La croissance est forte : de 300 000 hectares (ha) fin 2015, les surfaces en grandes cultures bio sont passées à 370 000 ha fin 2016. Les céréales sont très largement majoritaires, avec 75 % des surfaces dont 30 % de blé tendre. « Comme beaucoup d’autres, je pensais il y a un an qu’il y avait un risque ponctuel de surproduction compte tenu du nombre de conversions, raisonne Gilles Renart, directeur d’Axéréal Bio, deuxième collecteur français. Mais l’offre ne sera peut-être pas aussi généreuse que prévu. Les engagements non tenus de l’État concernant les aides font douter les producteurs et les volumes ont baissé de 30 % sur 2016 en raison du climat. Or en face, la demande fait preuve de fermeté, c’est un élément nouveau par rapport à ce que l’on a pu connaître. »

Des débouchés porteurs en alimentation humaine et animale

De l’homme à l’animal, tous les secteurs sont concernés. En 2016, selon l’agence Bio, les ventes d’aliments bio hors fruits et légumes en grandes surfaces alimentaires ont globalement progressé de 18 % par rapport à 2015 pour atteindre pas loin de 3 milliards d’euros. « Certes, les produits à base de céréales ne sont pas phares, mais il y a de ce fait une forte marge de progression, observe Mathilde Boitias, conseillère grandes cultures à la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique). Il existe par exemple une grosse demande pour du blé bio panifiable. » Des besoins spécifiques émergent : blé bio à haute teneur en protéines destiné à de la brioche ou à des viennoiseries, céréales sans gluten ou légumes secs. Au point que Nicolas Lecat, directeur d’Agribio Union, union de coopératives du Sud-Ouest leader de la collecte en grandes cultures, n’exclut pas une bataille sur les hectares. « Ces nouvelles cultures consomment beaucoup de surfaces, car leurs rendements sont faibles… il ne faudrait pas qu’elles se développent au détriment des cultures plus productives et plus classiques. » La demande des consommateurs se traduit aussi dans le secteur de l’alimentation animale : « Les filières monogastriques commencent à se développer, constate Mathilde Boitias. La demande en porc bio, qui n’est pas encore très importante, est en structuration. Dans la volaille, les œufs bio sont déjà un vrai produit de filière. » Selon l’interprofession des œufs, ils représentent 13 % de la consommation française d'œufs.

Une filière dans une culture du compromis

Aujourd’hui, faute de volumes, les opérateurs sont contraints de s’approvisionner hors de France. C’est particulièrement vrai en oléagineux, où la collecte, de l’ordre de 35 000 tonnes (t), est loin de couvrir les besoins : en 2015-2016, les industriels ont ainsi importé de l’ordre de 163 000 t dont 79 000 t de tournesol, d’après FranceAgriMer. En blé tendre, les importations, de 50 000 t sur 2015-2016, passeraient à 75 000 t pour 2016-2017, vu la mauvaise récolte. Or ce n’est pas la logique de la filière, qui repose sur des liens forts entre acteurs. « Il faut une régularité dans les relations commerciales, car nos coûts sont très impactés par les récoltes : en blé, notre moyenne annuelle varie entre 18 et 35 q/ha, signale Nicolas Lecat. Tous les opérateurs historiques en bio ont connu des désagréments sur les volumes ou la qualité, particulièrement dans le Sud. Nos marchés répondent beaucoup plus qu’en conventionnel à l’équilibre de l’offre et de la demande ainsi qu’à la nécessité de survie des fournisseurs… ! » Cette logique de filière est encore plus forte lorsque le label AB est associé à une origine, France ou régionale, ce qui est fréquent. « Dans beaucoup de cas, les produits ne sont pas substituables, note Nicolas Lecat. Il faut donc des relations pacifiées avec les transformateurs, sans abuser du rapport de force lorsqu’il est en notre faveur : c’est une culture du compromis. »

Des opérateurs qui veulent sécuriser leur approvisionnement

Collecteurs et industriels se placent dans une approche de sécurisation des débouchés : « Nous n’avons pas tout à fait les mêmes règles qu’en conventionnel, indique Gilles Renart. Il faut être à l’écoute des opérateurs économiques et construire avec eux une filière en jouant notre rôle dans le regroupement de l’offre. On n’est pas dans un marché d’export, mais dans un marché très physique. » Pour garantir les volumes, les coopératives, très dominantes puisqu’elles collectent 70 % des grandes cultures bio, demandent aux producteurs de s’engager tôt en campagne sur des surfaces. Chez Axéréal Bio, 85 % d'entre elles sont contractualisées avant le 30 juin. « Cela me permet d’avoir en main la totalité des volumes assez tôt, décrit Gilles Renart. En contrepartie, nous donnons des prix d’acompte avant la moisson, qui équivalent à environ deux tiers du prix final. » S’ils sont bien sûr le reflet des ventes, ces prix, fixés dans le cadre de la commission prix du conseil d’administration de la coopérative, servent aussi à orienter la production. Pour avoir davantage de volumes et pérenniser un débouché, par exemple, celle-ci peut décider d’affecter à une production un bonus issu des bons résultats d’une autre culture.

De nouveaux intervenants qui vont devoir s’adapter

Dans un secteur en crise, les belles perspectives du bio motivent. Entre 2015 et 2016, le nombre de distributeurs et de transformateurs certifiés bio a grimpé de 10 %, passant à près de 15000. Le négoce Soufflet fait partie des intervenants qui veulent se développer. « On s’est dit qu’il fallait y aller, car nous sentions une demande chez nos clients agriculteurs, mais nous avons démarré après tout le monde », reconnaît François Berson, responsable de la collecte chez Soufflet agriculture. Le négoce, qui travaillait jusqu’à cette année sans silo dédié, a collecté 1 500 t en 2015 essentiellement des lentilles et de l’orge, puis un peu plus de 2 000 t en 2016. C'est peu, mais les ambitions sont là. « Nous avons un objectif de 6000 t en 2018 toutes productions confondues et nous voulons atteindre 20 000 t en 2020 », précise le responsable. Pour ce faire, le groupe ouvre un silo pour la récolte 2017 (voir encadré) et il devrait dédier un moulin au bio en 2018. En parallèle, il développe l’approvisionnement, en particulier les semences : « on ne peut pas faire de la collecte sans appro », estime le responsable. Les opérateurs historiques redoutent l’arrivée de ces nouveaux acteurs, qu’ils soient collecteurs, transformateurs mais aussi producteurs. Pas de marchés à terme, pas de prix spot, des variétés imposées par les metteurs en marché en fonction des perspectives de débouchés … « Pour les agriculteurs qui arrivent en conversion, c’est parfois compliqué », juge Nicolas Lecat. C’est en tout cas une autre culture, à faire partager, tant à l’amont qu’à l’aval. « On ne peut pas faire du local sans aléa dans la production, souligne le responsable d’Agribio Union. Nous devons le faire comprendre à la grande distribution, qui doit par exemple intégrer qu’une mauvaise année peut avoir sur le terrain des arrières effets très lourds. » Pour Christophe Lecuyer, président de la commission bio de Coop de France et d’Axéréal Bio, « nous sommes dans un marché de gré à gré, dans une forme de vérité des transactions ». Mais fausses promesses ou francs-tireurs pourraient facilement perturber un équilibre fragile.

Des petits marchés

249 000 t de céréales bio collectées en 2015 (216 000 t en 2016)

57 000 t d’oléagineux bio collectées en 2015

60 000 t de grandes cultures collectées par Agribio Union, premier collecteur, avec 1000 adhérents et 35 millions d’euros de chiffre d’affaires

30 000 t collectées par Axéréal Bio, 500 adhérents et deuxième opérateur français, dont 60 % vendues à la maison mère, qui dispose de deux usines d’aliments bio, d’une unité de transformation en farine et d’une autre pour faire du malt bio

Le casse-tête des silos de collecte

L’équation est simple : Axéreal Bio collecte 35 espèces sur 25 départements et va disposer cette année de 6 silos… contre 250 pour le conventionnel. Le rayon de collecte est de l’ordre de la centaine de kilomètres. C'est coûteux, d’autant plus que « la marchandise tourne moins dans les silos bio : en conventionnel, un silo de 1000 tonnes verra passer au minimum 2000 tonnes sur une campagne et aura un ratio minimum de 2, mais en bio, il est plutôt d’1,2 », analyse Gilles Renart, Axéréal Bio. Pour améliorer ses performances à coût réduit, la société mise sur le stockage à la ferme mais aussi le partenariat et les prestations de service. Depuis la fin 2014, la coopérative met en marché la collecte bio de la Cavap et de Dijon Céréales au travers de l’union Centre Bio. Dans ce cadre, elle travaille également pour des coopératives du Nord Bassin parisien, Acolyance et UCBC (Union de Noriap, ValFrance, Sévépi…). « Cela nous permet entre autres de faire de l’optimisation logistique entre silos et de structurer notre organisation », observe le responsable.

Des rayons de collecte pouvant dépasser les 100 kilomètres

Avec 17 silos pour 17 départements, soit un rayon d’approvisionnement de 50 à 70 kilomètres, Agribio Union apparaît mieux organisée, mais il s’agit pour l'essentiel de structures mises à disposition par les coopératives de l’union. Ce n'est pas suffisant : « nous avons 30 % de nos volumes qui sont réalisés avec des stockeurs à la ferme », précise Nicolas Lecat. Le groupe Soufflet a quant à lui récupéré un premier silo d’une petite malterie du groupe : « il est situé à Arcis-sur-Aube et aura une capacité de 4000 tonnes avec une quinzaine de cellules », souligne François Besson. Le rayon de collecte sera vaste, autour de 150 kilomètres. Soufflet veut pouvoir travailler la marchandise, ce qui implique table densimétrique et trieur optique. L’investissement total dépassera largement le million d’euros.

Les mélanges d’espèces, sujet épineux

Spécialisée dans le bio, la Corab, coopérative basée à Saint-Jean-d’Angély en Charente-Maritime, collecte 8000 tonnes de grains. Elle s’est interrogée sur le coût de triage et la rémunération des mélanges céréales/protéagineux, qui font partie de la rotation de ses adhérents. Pour objectiver les choses, elle a mené en 2015 un essai sur 280 tonnes d’un mélange blé (variétés meunières de qualité imposées)/féverole fourni par ses adhérents. Les résultats ont été présentés aux premières rencontres des grandes cultures bio en novembre 2016. « Nous voulions voir s’il était possible de récupérer 98 % de blé avec 1 % maximum de brisures », explique Jean-Louis Stenger, directeur de la Corab. Bilan : c’est possible, mais moyennant un coût de triage de 12 euros/tonne. La question de la rémunération n’est quant à elle pas résolue. « Que l’on paie le mélange ou les produits une fois séparés, on a une variabilité entre les échantillons prélevés à la récolte et ce que l’on obtient après : ils ne sont pas représentatifs », souligne le directeur. Ces difficultés font réfléchir les opérateurs. Faut-il opter pour des coûts de triage dissuasifs ou bien refuser carrément les mélanges ? Autre possibilité : limiter les mélanges collectés. C'est le choix d'Axéréal Bio, qui ne collecte que deux mélanges, l'un de printemps (pois et orge) et l'autre d'hiver (triticale et pois).

Un marché du C2 pas très facile

En deuxième année de conversion, dite C2, le producteur peut vendre une partie de ses productions en bio. Une tolérance réglementaire existe, qui permet d’incorporer jusqu’à 30 % de C2 dans un aliment bio destiné au secteur de l’alimentation animale. « C’est sur ce marché très spécifique qu’il peut y avoir un engorgement, estime Nicolas Lecat, Agribio Union. Car les agriculteurs se concentrent logiquement sur les espèces les plus productives pour maximiser les rendements. Or les débouchés sont limités. Mais cet épiphénomène ne traduit pas la réalité du marché. »


 

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