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Cyrille Savalle, 90 ha à Ailly, EureBlé, colza, pois, maïs et un peu d’orge de printemps
Un accompagement innovant pour faciliter le changement

Depuis une quinzaine d’années, Bertrand Omon anime le groupe « agriculture intégrée » de la chambre d’agriculture de l’Eure. Il mise sur l’analyse des systèmes et le partage d’expériences. Les exploitants s’y retrouvent… Même s’ils continuent de faire appel à du conseil plus classique. Regards croisés sur l’accompagnement du changement.

 Aujourd’hui, notre job n’est pas uniquement d’être un super agriculteur expert », explique Bertrand Omon. Conseiller à la chambre d’agriculture de l’Eure, il travaille depuis une quinzaine d’années avec un groupe d’agriculteurs de 15 à 25 membres pour mettre en place des systèmes de production intégrée. Dans cette zone à bon potentiel, cela implique de changer ses pratiques… et de se placer dans un contexte favorable pour y parvenir. « Pendant longtemps, on a pensé qu’il n’y avait qu’un seul enjeu, que la manière de faire était la même pour tous, explique Bertrand Omon. Aujourd’hui, il faut remettre l’agriculteur au centre : il a des enjeux bien à lui. Le conseiller doit les comprendre, les combiner et régulièrement les réactualiser en fonction de ce que cherche l’exploitant. » Plutôt qu’un conseil descendant, le professionnel est partisan d’une voie participative, où exploitant, conseiller et même chercheur travaillent ensemble. « Les deux voies peuvent amener au changement de pratique, mais dans le premier cas, l’agriculteur n’est pas au cœur de la décision, souligne-t-il. Dans le second, ça peut aller plus vite. » Un tel choix implique aussi une évolution du métier de conseiller. « Tous les métiers changent, y compris celui de l’expérimentateur, note Bertrand Omon, qui anime également le projet Casdar « changer » destiné à aider les conseillers à évoluer dans leur métier. Il y a débat sur comment faire, mais pas sur le fait que l’on ne peut plus faire comme avant. »

Le système de cultures, bon objet d'analyse

Pour amener la réflexion du groupe, le conseiller s’appuie sur une approche « système de culture ». « C’est un bon objet d’analyse, qui m’aide à les faire s’exprimer sur ce après quoi ils courent, ce qui fera qu’ils seront contents, explicite-t-il. Souvent, le système de cultures devient un catalogue de bonnes pratiques, alors qu’il doit avant tout correspondre à ce que l’on veut atteindre. » La méthode passe par des cas concrets discutés collectivement. « Nous mettons la focale sur une vraie situation, c’est l’unité de base pour travailler ensemble, explique-t-il. Le cas est décrit par celui qu’il concerne s’il est personnel, puis il est questionné et analysé par le groupe via une grille. » Un outillage nécessaire pour prendre de la distance par rapport aux actes techniques et opérationnels. Les agriculteurs apprécient la méthode… tout en conservant un œil sur les approches plus traditionnelles.

La difficulté est de gérer les contradictions

« Quand je me suis installé en 1998, j’ai tout de suite adhéré au GDA de la chambre d’agriculture, dans lequel Bertrand Omon était conseiller. Lorsqu’il a pris en charge le groupe 'agriculture intégrée', je l’ai suivi. Je ne me suis pas lancé de but en blanc. Il m’a fallu quatre à cinq ans par exemple, pour mettre en place ce système sur mes blés. C’est passé par un vrai exercice de refonte du système de cultures, qui a duré plusieurs années et pendant lequel on a tous imaginé collectivement un autre système de production. Aujourd’hui, Bertrand Omon est pour moi un référent, ainsi que le groupe 'agriculture intégrée'. De fait, ce dernier est très important en ce qui concerne les échanges sur nos pratiques, les conseils et les critiques. Je pense que ce que j’apprécie le plus, c’est de partager les expériences. C’est une sorte de vivier pour piocher ce qui pourrait marcher chez nous. Cependant, même si je me rends compte que je m’y retrouve de moins en moins, je continue d’aller au GDA car j’ai besoin des conseils sur les phytos. On en met moins, mais on en met quand même. Je trouve là-bas un conseil pointu sur les doses, les matières actives. La difficulté, c’est de gérer les contradictions. Quand on a un problème de ravageur, le technicien du GDA dit de traiter, mais pas Bertrand. Les arbitrages ne sont pas forcément faciles à faire. »

Je ne suis pas dans la réaction immédiate face à ce que je vois

Yves Pluchet, 230 ha à Étrépagny, Eure
Lin, betteraves, luzerne, blé, colza, escourgeon, maïs, pois, féverole

« Je me suis installé en 2005 et au début, j’ai travaillé à la façon de mon père, avec les trois OS présents dans le village, une coop et deux négoces. Et puis avec ma femme, on s’est dit que les phytos représentaient quand même un gros budget. Un voisin m’a parlé du groupe de Bertrand Omon. J’ai décidé de le rejoindre. Les agriculteurs sont intéressants, on ne parle pas de matériel, on va voir ce qui se passe dans les champs, le conseil est plus abouti, plus réfléchi, il donne un autre regard sur la plaine. La stratégie est faite en amont, je ne suis pas dans la réaction immédiate face à ce que je vois dans la parcelle. Ce n’est pas la course au champ propre. Si ma parcelle est sale, je me dis par exemple qu’il faut peut-être que je réfléchisse aux limites du non labour.

J’ai d’autres conseillers qui viennent sur la ferme, bien sûr. Je les écoute, et je vois ensuite. Ce qui est sûr, c’est que je suis aujourd’hui dans la première phase de mise en route de l’agriculture intégrée. Ce n’est pas évident de ne pas faire comme les voisins, surtout quand on commence, mais ça ne me gêne pas : nous ne sommes pas dans la même logique. Par rapport aux autres agriculteurs du groupe, je me distingue parce que la ferme est plus grande. Avec 150 hectares de blé tendre, il y a un effet dimension : je ne peux pas me laisser déborder. Il se peut que je fasse un fongicide en préventif. Je ne veux pas me laisser manger par l’effet court terme. Ce qui signifie aussi que je ne veux pas changer tout le temps : j’ai choisi une méthode, je m’y tiens… ce qui crée parfois des tensions avec Bertrand Omon. »

Un côté « travailleur social »

Didier Duedal, 75 ha dont 25 ha de prairies à Orvaux, Eure
Blé, orge, colza, protéagineux, maïs grain quand c’est possible (milieu séchant)
Rotation de 9 ans dont 3 ans de prairie

"Je prends mon conseil à la chambre d’agriculture. Bertrand Omon est pour moi un accompagnant plus qu’un technicien qui dit de faire ci ou ça. Il a des connaissances, j’en ai aussi. Il va me donner des pistes de réflexion, des garde-fous, en me rappelant par exemple au bon moment l’historique de ce qui s’est passé au sein du groupe. C’est comme un pair. Le gros intérêt de ce conseil, c’est de nous ramener à une approche globale : dans le cas d’un salissement, on constate le problème, mais surtout, on réfléchit à la façon de réagir pour l’an prochain. Ça permet de 'se regarder pédaler'. Dans cette idée, on ne fait par exemple plus de point sur les résultats de la campagne en août : les collègues, qui n’ont pas les mêmes critères d’évaluation que nous nous ont trop 'intoxiqués', on n’arrive plus toujours à faire la part des choses. Bertrand Omon a aussi un côté 'travailleur social' : quand ça ne va pas, il va essayer de ramener des éléments pour nous faire relativiser.

Pour moi, le temps du conseil vertical est en tout cas bel et bien terminé. On est dans une relation horizontale avec lui, ou même avec les chercheurs avec lesquels on peut travailler : si on n’est pas là pour tester leurs méthodes et leur dire ce qui peut poser problème sur le terrain, par exemple, ça ne passe pas. On se met au même niveau, chacun amène son expérience. Cependant, à côté de ce conseil, je continue de me rassurer avec ce que délivre également la chambre d’agriculture. Mais ce conseil, de même que celui des coopératives est parfois déconcertant. Les risques sont rarement relativisés. Avec Bertrand Omon, on a une info dans la tête une fois, alors que là, elle est répétée si souvent que l’on finit par y croire."

On est tous experts à un moment ou à un autre

Emmanuel Drique, 158 ha à Bézu-Saint-Éloi, en bordure du plateau du Vexin, en conditions séchantes
Blé et colza en cultures principales, 2 ha de pommiers à couteau en bio

" Aujourd’hui, le conseil que j’utilise majoritairement est celui du groupe 'agriculture intégrée', où l’on raisonne par rapport à un système de cultures. Mais je continue de regarder ce qui se fait ailleurs. J’ai toujours adhéré au GDA classique et toujours travaillé avec le technicien de la chambre, qui est dans une approche à la parcelle, où il faut associer tel produit à telle maladie. Pour moi, le conseil du GDA est passif. Dans le groupe 'agriculture intégrée', Bertrand Omon est force de proposition, mais nous aussi. On est tous experts à un moment ou à un autre. On est davantage dans la conception du système, qui au final est toujours en mouvement. Après, on n’a pas la technique fine sur les produits et leur positionnement. Pour ça, je me tourne vers le conseiller du GDA 'classique'.  Je regarde aussi par curiosité les avertissements de la coop, inspirés du BSV. Le problème, c’est que tout ce qui peut potentiellement arriver y est évoqué, donc quelqu’un qui n’a pas trop confiance en lui est incité à traiter ! Je m’intéresse également à ce que publie Arvalis. Les publications annuelles Choisir sont riches. Et quand on les lit attentivement, on s’aperçoit que beaucoup de choses sont à relativiser. Pour me rassurer, je les relis, ce qui me conforte dans mes décisions. Je regarde aussi les forums comme Agricool… Mais sans y être inscrit !

Heureusement que j’ai le groupe de Bertrand Omon pour avancer. Seul, je serai resté en conventionnel classique : je n’aurais pas réussi à tenir. "


 

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