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Producteur de cameline et oléiculteur

Sur l’exploitation de grandes cultures de Yannick Gambier, la caméline est marginale en surfaces. Mais transformée en huile, elle assure un nouveau débouché, un allongement de la rotation et un rapport renouvelé avec les consommateurs.

Yannick et Caroline Gambier mettent à profit les vertus santé et cosmétique de la cameline.
© C. Baudart

Une dizaine d'espèces ! Depuis trois ans, Yannick Gambier a allongé son assolement et diversifié ses cultures. Il exploite 190 hectares de grandes cultures en EARL à Villiers-en-Désœuvre dans l'Eure. Le blé tendre et le colza ne représentent que 50 % de sa SAU. La plus atypique de ses cultures est sans doute la caméline, une petite crucifère que l'agriculteur cultive en association avec de la lentille sur près de 8 hectares. Il la transforme à la ferme.

« Ma coopérative Natup m’a proposé un contrat de production de lentilles vertes pour Lunor, sa filiale industrielle, commente le producteur. Notre terroir du Sud-Est de la Normandie est propice à la culture de la lentille. Mes sols sont argilo-calcaires et très séchants l’été. » Cette caractéristique limite le rendement moyen du blé tendre mais facilite la maturation de la lentille. Sur la campagne 2018, Natup a collecté 600 tonnes de lentilles. Mais la culture étant très basse, la récolte est compliquée. « Je cherchais une plante tutrice sur laquelle les vrilles de la lentille puissent s’agripper, précise Yannick Gambier. La caméline m’a semblé la mieux adaptée : ses graines sont très fines et peuvent être triées facilement après la récolte. » Autre atout : son cycle cultural est court, similaire à la lentille. Semée autour du 15 avril, l’association est récoltée courant août-septembre. Les deux espèces sont ensuite triées à l’aide d’un séparateur à grille. Rustique, la cameline était cultivée jusque dans les années 30 dans le Nord de la France.

Tout le monde veut de l'huile de cameline

La récolte terminée, Yannick et son épouse Caroline assurent eux-mêmes la transformation en huile et la commercialisation de la production. L’huile présente des vertus pour la santé supérieures à celle de colza ou d’olive. « Au début, je ne savais pas trop quoi faire avec cette graine, mais Caroline est pharmacienne et connaissait bien ses propriétés », précise le producteur. L’huile de caméline a été reconnue comme alicament par la DGCCRF en 1998, notamment pour sa teneur très importante en Oméga 3.

« Nous avons fait le pari de presser les graines et j’ai investi dans une presse à vis sans fin et dans des fûts de décantation », explique l’agriculteur. L’huile est extraite artisanalement à la ferme. Les graines sont nettoyées et pressées en première pression à froid, sans solvant ni produit chimique. Il faut 4 kilos de caméline pour faire 1 litre d’huile. Le liquide ainsi obtenu décante ensuite pendant trois à quatre semaines avant d’être embouteillé sur place. « Nous ne prélevons que l’huile décantée, ce qui entraîne des pertes à hauteur de 10 % », chiffre Yannick Gambier. Le conditionnement a fait l’objet d’un soin particulier : « Nous avons choisi une bouteille spéciale, fait réaliser des étiquettes, investi dans une capsuleuse et déposé notre marque, Le fin fermier. »

L’huile de cameline est proposée sous différents formats. En bouteilles, elle s’utilise en assaisonnement. En spray, elle va hydrater les peaux sensibles sans laisser de sensation grasse après application. « Les produits sont distribués auprès de petits commerces de proximité et lors de salons du terroir. C’est un produit méconnu des consommateurs et il faut l’accompagner, sinon ça ne marche pas », précise Yannick. Aujourd’hui, l’agriculteur et son épouse ont du mal à répondre à la demande. « Tout le monde en veut », se réjouissent-ils. L’huile est dotée d’une belle couleur dorée et d’un subtil goût de noisette.

Élaboration de produits originaux et sains

En dépit de rendements très fluctuants, la culture reste intéressante pour le producteur. Brute, la graine vaut 800 euros la tonne. L’huile est revendue 20 euros le litre. « Sur un hectare, le produit brut est plus important que celui d’un blé, mais si on applique un taux horaire, la comparaison est plus délicate. On ne compte pas nos heures. C’est un autre métier qui est très chronophage. Il a cet avantage de nous reconnecter avec le consommateur, de communiquer autour de notre métier, précise l’agriculteur. Nous tirons de cette production une fierté qu’on ne connaissait pas quand on vendait uniquement notre blé aux Algériens via le port de Rouen. Là, on vend au consommateur final et ça change tout. »

Cette motivation pousse le couple plus avant dans l’élaboration de produits originaux et sains. Également producteurs de safran et apiculteurs, en conversion partielle bio, ils viennent d’acquérir un moulin pour réaliser de la farine de lentilles. « C’est une farine riche en protéines végétales, en fibres, en fer, en potassium », argumente Yannick Gambier. À l’ère du véganisme, du sans gluten et de l’alimentation santé, l’idée pourrait rapidement se révéler un nouveau succès. Reste à dégager le temps nécessaire pour accompagner le développement de la production !

EN CHIFFRES

EARL des Tourelles

2 associés

2 salariés dont 1 via un groupement d’employeurs

190 ha de cultures dont 70 de blé tendre, 25 de colza, 15 d’orge d’hiver, 10 de blé dur, 30 de luzerne, 10 de maïs grain, 5 de lin textile semences, 10 de lentilles et 8 de cameline associée aux lentilles

800 E/t de graines brutes 

4 E/l d’huile de cameline

Une culture rustique du goût des méligèthes

La culture de la caméline est simple. Semée au 15 avril sur un lit fin et bien nivelé, à hauteur de 3 kg/ha en association avec les lentilles à 80-100 kg/ha, elle ne reçoit ni herbicide, ni fongicide, ni insecticide. « C’est une culture zéro phyto », souligne Yannick Gambier. Elle a un fort pouvoir couvrant, qui lui confère une étonnante maîtrise des adventices. « Le seul problème, ce sont les méligèthes. La plante fleurit mi-juin, quand les insectes n’ont pas d’autres fleurs jaunes à dévorer. Potentiellement, on peut perdre les deux tiers de la récolte. Les rendements s’en ressentent : ils s’échelonnent de pas grand-chose à 10 q/ha."

La caméline pour faire voler les avions ?

Et si la caméline fleurissait un jour couramment dans nos plaines pour produire du biokérosène ? Plusieurs vols d’essais ont déjà eu lieu, notamment à l’occasion du Salon du Bourget de 2011. Le groupe Avril, pionnier des biocarburants, s’apprête à tester la culture de caméline en interculture, derrière une céréale. « Ce projet correspond à notre stratégie de préparer le futur des énergies renouvelables. Ce qui nous intéresse en priorité, c’est le cycle très court de cet oléagineux », commente Francis Valter, chef de projet Recherche et développement du groupe Avril. Les agriculteurs récolteraient ainsi trois cultures sur deux ans. Séduisant, non ? La caméline est une offre complémentaire oléagineuse en interculture : c’est une plante qui résiste bien à la sécheresse et par ailleurs méllifère. « Plus nous aurons de possibilités de culture dans nos rotations, moins nous aurons de problèmes. C’est la base de la performance environnementale », rappelle Fabrice Moulard, administrateur de la FOP. Mais la prudence reste de mise : « Il faut s’assurer de l’intérêt de cette matière première sur les marchés » temporise Francis Valter. « Aujourd’hui, nous ne sommes pas suffisamment avancés pour l’affirmer. Il s’agit d’un programme au long cours mais une première évaluation nous permettra rapidement de se situer en termes environnementaux et de prix. »

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